Lundi 13 août à 21 h à la salle des mariages de la mairie de Cabourg

par Madame Annick Polin 

Conférence d'Armelle Barguillet-Hauteloire du 6 août 2018 : Marcel Proust, de la rédemption de l'homme à la résurrection du temps 

Promenade du 26 juillet 2018 : Cathédrale de Bayeux - Château de Balleroy - Clochers de Caen 

Impressions de route en automobile 

(fac-similé de l'article du Figaro du 19 novembre 1907)

Les figures orientales de la cathédrale de Bayeux (partie romane de la nef) m'ont charmé mais je ne les comprends pas, je ne sais pas ce que c'est.

                                                               Lettre à Emile Mâle - août 1907 

J'ai beaucoup préféré la Cathédrale de Bayeux aux églises de Caen. Je suis trop fatigué pour vous dire pourquoi mais sachez que le travail intérieur qui vous a frappé y est pour beaucoup.

                                                                         Lettre à Georges de Lauris -27 août 1907 

Cathédrale de Bayeux - monstres

               Château de Balleroy                      Cathédrale de Bayeux

Les clochers de Martinville  (texte en ligne de la Recherche du Temps Perdu)

 

Impressions de route en automobile - version imprimable A4 :

Impressions de route en automobile
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Article du Figaro du mardi 16 août 1904

 

La Mort des Cathédrales

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Une conséquence du projet Briand sur la Séparation

 

Supposez pour un instant que le catholicisme soit éteint depuis des siècles, que les traditions de son culte soient perdues. Seules, monuments devenus inintelligibles, mais restés admirables, d’une croyance oubliée, subsistent les cathédrales, muettes et désaffectées. Supposez ensuite qu’un jour, des savants, à l’aide de documents, arrivent à reconstituer les cérémonies qu’on y célébrait autrefois, pour lesquelles elles avaient été construites, qui étaient proprement leur signification et leur vie, et sans lesquelles elles n’étaient plus qu’une lettre morte ; et supposez qu’alors des artistes, séduits par le rêve de rendre momentanément la vie à ces grands vaisseaux qui s’étaient tus, veuillent en refaire pour une heure le théâtre du drame mystérieux qui s’y déroulait, au milieu des chants et des parfums, entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les félibres ont réalisé pour le théâtre d’Orange et les tragédies antiques.

Est-il un gouvernement un peu soucieux du passé artistique de la France qui ne subventionnât largement une tentative aussi magnifique ? Pensez-vous que ce qu’il a fait pour des ruines romaines, il ne le ferait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui sont probablement la plus haute mais indiscutablement la plus originale expression du génie de la France ? Car à notre littérature on peut préférer la littérature d’autres peuples, à notre musique leur musique, à notre peinture et à notre sculpture les leurs ; mais c’est en France que l’architecture gothique a créé ses premiers et ses plus parfaits chefs-d’œuvre. Les autres pays n’ont fait qu’imiter notre architecture religieuse, et sans l’égaler.

Ainsi donc (je reprends mon hypothèse), voici des savants qui ont su retrouver la signification perdue des cathédrales ; les sculptures et les vitraux reprennent leurs sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame sacré s’y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations du théâtre d’Orange, de l’Opéra-Comique et de l’Opéra, cette résurrection des cérémonies catholiques, d’un intérêt historique, social, plastique, musical dont rien que la beauté est au-dessus de ce qu’aucun artiste a jamais rêvé, et dont seul Wagner s’est approché, en l’imitant, dans Parsifal.

Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens, Chartres, Bourges, Laon, Reims, Rouen, Paris, la ville que vous voudrez, nous avons tant de sublimes cathédrales !), et une fois par an ils ressentent l’émotion qu’ils allaient autrefois chercher à Bayreuth et à Orange : goûter l’œuvre d’art dans le cadre même qui a été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne peuvent être que des curieux, des dilettanti ; quoi qu’ils fassent, en eux n’habite pas l’âme d’autrefois. Les artistes qui sont venus exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres, peuvent être instruits, s’être pénétrés de l’esprit des textes ; le ministre de l’instruction publique ne leur ménagera ni les décorations ni les compliments. Mais, malgré tout, on ne peut s’empêcher de se dire : « Hélas ! combien ces fêtes devaient être plus belles au temps où c’étaient des prêtres qui célébraient les offices non pour donner aux lettrés une idée de ces cérémonies, mais parce qu’ils avaient en leur vertu la même foi que les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche, ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l’abside. Combien l’œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand tintait la sonnette de l’élévation, non pas comme dans ces représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais parce qu’eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient. Mais, hélas ! ces choses sont aussi loin de nous que le pieux enthousiasme du peuple grec aux représentations du théâtre et nos « reconstitutions » ne peuvent en donner une idée ».

 suite de l'article

 

Fac similé de l'article sur Gallica.bnf 

Le vicomte d'Alton et sa famille par le Dr Jean-Paul Henriet

au colloque Proust et ses amis IV le 30 mai 2018

D'autres enregistrements sur le site de la Fondation Singer-Polignac

Le Figaro -  21 mars 1912  -

Au seuil du printemps

Epines blanches, Epines roses

 

Je lisais, l’autre jour, à propos de cet hiver relativement doux, - qui s’achève aujourd’hui, – qu’il y en eut, au cours des siècles précédents, où dès février fleurissaient les aubépines. Mon cœur a battu à ce nom qui est celui de mon premier amour pour une fleur.

Aujourd’hui encore je retrouve, pour les regarder, l’âge et le cœur que j’avais quand je les vis pour la première fois. Du plus loin que j’aperçois dans une haie leur gaze blanche, renaît l’enfant que j’étais alors. Aussi l’impression faible et nue, que seule éveillent en moi d’autres fleurs, se trouve-t-elle renforcée, pour les aubépines, par des impressions plus anciennes et plus jeunes qui l’accompagnent, comme les fraîches voix de ces choristes invisibles, qu’à certaines représentations de gala on fait soutenir et étoffer la voix fatiguée d’un vieux ténor, pendant qu’il chante une de ses mélodies d’autrefois. Alors, si je m’arrête pensivement, en regardant les aubépines, c’est que ce n’est pas ma vue seule, mais ma mémoire, toute mon attention qui sont en jeu. J’essaye de démêler quelle est cette profondeur sur laquelle me semblent se détacher les pétales et qui ajoute comme un passé, comme une âme, à la fleur ; pourquoi je crois y reconnaître des cantiques et d’anciens clairs de lune.

                                                                                  suite 

Proust à Cabourg, par 3 lycéens de première, dossier ...

Notre Dame et la Sainte Chapelle entre 1900 et 1915  

(Collection privée tous droits réservés)

CERCLE LITTERAIRE PROUSTIEN de CABOURG - BALBEC

Sur les pas de Marcel Proust à Notre Dame de Paris

et à la Sainte Chapelle

 

5 avril 2018

 

Trente cinq membres du Cercle Littéraire Proustien de Cabourg-Balbec se sont retrouvés jeudi matin 5 avril à Paris pour une sortie« Sur les pas de Marcel Proust à Notre Dame et à la Sainte Chapelle ».

Le grand romancier, qui a longuement séjourné à Cabourg, s’est en effet très largement inspiré du portail sud de la façade de la cathédrale, le portail Sainte Anne, qui donne sur le célèbre parvis, pour l’élaboration dans son œuvre de l’église de Balbec. Proust était très impressionné et venait admirer, parfois même de nuit, le tympan de ce portail, avec au centre la célèbre Vierge-Mère, assise sur un trône, portant son fils sur ses genoux, sous un baldaquin, en majesté, sculptée dans les années 1150. Ce portail appartenait, à l’origine, à une église antérieure à la cathédrale actuelle. Il fut démonté et incorporé, soixante ans plus tard, dans la nouvelle façade alors en construction, celle que l’on voit aujourd’hui. C’est le portail le plus ancien de tous ceux de Notre Dame de Paris.

Jean-Paul Henriet, le Président du Cercle, a assuré les commentaires de la visite, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de Notre Dame.

Puis le groupe a déjeuné dans le plus vieux restaurant de Paris, rue de la Colombe, dans l’île de la Cité, avant de faire une visite complète de la Sainte Chapelle et de ses admirables vitraux du XIIIème siècle dont Proust s’est largement inspiré pour « construire » intellectuellement une autre église qui tient également, comme l’église de Balbec, une grande place dans son œuvre « A la Recherche du Temps perdu » : l’église de Combray.

Les membres du Cercle littéraire se sont quittés vers 18 heures, heureux de ce pèlerinage proustien à Paris en attendant la prochaine sortie : « Parcours en Normandie avec Marcel Proust : Bayeux, Balleroy, Caen ».

Tous renseignements concernant le Cercle littéraire Proustien de Cabourg-Balbec peuvent être obtenus au 06 81 97 97 17.

Sur les pas de Marcel Proust - Notre Dame et la Sainte Chapelle

5 avril 2018

 

A Reynaldo HAHN

(Le vendredi 31 janvier 1913)

 

Mon cher Reynaldo,

 

Je ne t’écrivais pas parce que très fastiné et…

…Maurice Rostand, le lendemain de son arrivée, m’a écrit une lettre vraiment charmante pour me voir. Mais ton cher Binibuls, avec sa force d’inertie, a éludé. Et revêtu d’une pelisse sur sa chemise de nuit, il est allé à la Sainte-Chapelle et passer deux heures devant le portail Sainte-Anne de Notre-Dame.

Asdieu, brûle cette lettre, dis bien bien bien des choses à tes Sœurs.

Ton     

                                                                                                                                       Marcel                              

                                                         autres correspondances ...

L’EGLISE de BALBEC

 

Du Côté de chez Swann (Noms de pays) 

 

…Un jour qu’à Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m’avait répondu :« Je crois bien que je connais Balbec ! L’église de Balbec, du XIIè et XIIIè siècles, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l’art persan ». Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale (…), ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour…

 

…On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec – les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent, - soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un voyage à Balbec – mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer.

 

 

Jeunes Filles en Fleurs :

 

(M. de Norpois) : …Et vous, madame, avez-vous déjà songé à l’emploi des vacances ?

- J’irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.

- Ah ! Balbec est agréable, j’ai passé par là il y a quelques années. On commence à y construire des villas fort coquettes ; je crois que l’endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait choisir Balbec ?

Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec (…)

- L’église de Balbec est admirable, n’est-ce pas, monsieur, demandai-je, surmontant la tristesse d’avoir appris qu’un des attraits de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

- Non, elle n’est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes, la Sainte-Chapelle de Paris.

- Mais l’église de Balbec est en partie romane ?

- En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même extrêmement froid et ne laisse en rien présager l’élégance, la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de la dentelle...

                                                                                                                       suite ... 

Photos Tous droits réservés

Promenades avec Marcel Proust

Article paru dans Le Figaro du mardi 3 septembre 1912,

sur 3 colonnes en première page

 

L’EGLISE de VILLAGE
 

L’admirable auteur du vrai « Génie du Christianisme » - je veux dire Maurice Barrès – va sans doute trouver un redoublement d’écho pour son appel en faveur des églises de village : c’est, en effet, le moment où reprennent contact avec le leur beaucoup d’entre nous. Et à ceux même qui ne passeront pas leurs vacances dans les lieux où ils ont grandi, les réminiscences de la saison feront revivre le temps où ils allaient se reposer chaque année au pied de leur église.

                                                                              suite...

Eglise de Criquebeuf 1907 - Collection privée - Tous droits réservés

En 2018, visiter l'église de Cricqueboeuf (à 31 km de Cabourg) : plan d'accès

Visite vidéo

Retrouver les articles de presse de Marcel Proust grâce au blog de Yuri Cerqueira  dos Anjos  :http://proustpresse.hypotheses.org/a-propos , onglet Corpus

 

Fac similé de l'Eglise de village - Le Figaro 3 septembre 1912 sur gallica.bnf.fr

Lettres de référence de Marcel Proust

 

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

9, boulevard Malesherbes

Jeudi 10 heures

(28 septembre ? 1893)

Mon cher petit papa,

 

J’espérais toujours finir par obtenir la continuation des études littéraires et philosophiques pour lesquelles je me crois fait. Mais puisque je vois que chaque année ne fait que m'apporter une discipline de plus en plus pratique, je préfère choisir tout de suite une des carrières pratiques que tu m'offrais (NOTE : Marcel Proust ayant réussi à ses examens pour la licence en droit (son diplôme porte la date du 10 octobre 1893), son père le somme de tirer quelque profit des études qu'il vient d'achever). Je me mettrai à préparer sérieusement, à ton choix, le concours des affaires étrangères ou celui de l'Ecole des chartes. - Quant à l'étude d'avoué, je préférerais mille fois entrer chez un agent de change. D'ailleurs sois persuadé que je n'y resterais pas trois jours ! (NOTE : Plus tard, Proust fera rétrospectivement allusion à un avoué - Me Gustave Brunet - chez lequel il a fait un stage de quinze jours quand il faisait son droit (CG VI, 195). Ce n'est pas que je ne croie toujours que toute autre chose que je ferai autre que les lettres et la philosophie, est pour moi du temps perdu. Mais entre plusieurs maux il y en a de meilleurs et de pires. Je n'en ai jamais conçu de plus atroce, dans mes jours les plus désespérés, que l'étude d'avoué. Les ambassades, en me la faisant éviter, me sembleront non ma vocation, mais un remède.

J'espère que tu verras ici M. Roux et M. Fitch. Chez M. Fitch il y a je crois Delpit. Je te rappelle (crainte de break) (NOTE : Le sens que Proust veut exprimer par le mot anglais break, semble-t-il, est : une gaffe) que c'est le frère de Mme Guyon (NOTE : Mme Félix Guyon, née Delpit (Tout-Paris, 1893) avait deux frères. Celui que le docteur Proust pouvait rencontrer était Édouard Delpit (1844-1900), homme de lettres. La gaffe contre laquelle Marcel veut prémunir son père se rapporte à l'autre frère, Albert Delpit (1849-1893), romancier, poète et auteur dramatique, mort le 4 janvier 1893, victime de l'abus du chloral. Goncourt raconte à ce propos quelques anecdotes : Journal des Goncourt, VII (1894), pp. 63-64, Jeudi 10 septembre (1885). On a désigné le docteur Guyon comme l'un des modèles du docteur Cottard. Félix Guyon (1831-1920), urologiste célèbre, chirurgien de l'hôpital Necker, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, était connu pour son amour des calembours et des artabanismes).

Je suis charmé de me retrouver à la maison dont l'agrément me console de la Normandie et de ne plus voir (comme dit Baudelaire en un vers dont tu éprouveras j'espère toute la force)

 

… le soleil rayonnant sur la mer

 

 (NOTE : Les Fleurs du Mal, LVI, Chant d'Automne)

 

Je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.

Ton fils

Marcel

 

P.S. - Tu serais bien gentil d'écrire à Maman si tu as vu Kopff (NOTE : Le docteur Kopff (1846-1907), médecin major de l'état-major du gouvernement militaire de Paris, oculiste à l'hôpital Saint-Joseph et au dispensaire Furtado-Heine) depuis ton séjour chez les Brouardel (NOTE : Le docteur Paul-Camille-Hippolyte Brouardel (1837-1906) était professeur de médecine légale et, comme son ami le docteur Proust, médecin hygiéniste. Il était déjà doyen de la Faculté de médecine, membre de l'Académie de médecine et de l'Académie des sciences 1892. C'est lui qui avait assisté, avec Adrien Proust, aux conférences sanitaires internationales de Venise et de Dresde, celle-ci au mois de mars 1893. C'est Mme Brouardel, née Laure Lapierre, qui avait peint, en 1891, le portrait d'Adrien Proust qui fut exposé à la Bibliothèque nationale en 1965), pour ce qui regarde mon examen d'officier.

Une  amie de Vinteuil à Venise

par Annick Polin

 

14/12 Après le survol des Alpes enneigées, me voici sur la lagune : le bateau à moteur suit d’abord tranquillement les alignements de bricole(1), puis s’ébroue, file et bondit jusqu’à la riva degli Schiavoni.  Dans le blanc des nuages, un rayon de soleil : l’air vibre, l’eau miroite soudain.

Quand le dimanche 17/12, par grand beau, je regarderai San Marco depuis le campanile de San Giorgio Maggiore, je reconnaîtrai la franche lumière que peint Canaletto le jour de l’Ascension 1731 ou 32 (2), celle qui dessine précisément les angles du Palais des Doges,

tandis qu’à notre arrivée, c’était plutôt la lumière des toiles de  Monet (3), humide, marine, qui estompe les formes et pâlit le rose de la brique.

Nous accostons presque devant la façade gothique du palais Dandolo (4), où nous allons séjourner, comme Proust, Musset et  Georges Sand, Wagner, Debussy… 

Si l’intérieur de l’hôtel historique est fastueux, c’est la vue depuis le dernier étage du Danieli Excelsior qui envoûte : inoubliable petit déjeuner avec vue à droite sur la piazzetta  San Marco : le campanile et les colonnes de granit venues de Césarée, et les  gondoles accostées au molo ; de l’autre côté du grand canal, sur le Dorsoduro, l’église de La Salute, et  plus loin encore l’église du Redentore sur  la Giudecca,  et puis l’îlot de San Giorgio Maggiore. Et pour guider nos yeux d’un point à l’autre, des vaporetti  ici, puis là, ici et là des gondoles et  des bateaux à moteur, contrastant avec l’immobilité du gros Costa, bientôt interdit par les Vénitiens.

 

15/12 au soir, au palazzo Contarini Polignac, une conférence de Luc Fraisse nous fait entrer dans l’intimité de Proust : du côté de sa famille, et du côté de ses amis : Marie Norlinger, dont nous écoutons la voix, et son cousin Reynaldo Hahn, dont nous écoutons le piano sous les doigts d’Anne-Lise Gastaldi, celui-là même que le musicien avait fait installer dans la coque pansue de la grosse péotte noire (5) , pour pouvoir accompagner ses mélodies vénitiennes, chantées en plein air sur des "piccoli canali" à la demande de Madame de Béarn.   

 

 

 

 

 

 

Ce fut une conférence-confidences qui  nous a tous remplis d’émotion, nous préparant à entendre le lendemain, Reynaldo lui-même : son journal lu par Clément Hervieu Léger, ses chants et sa musique interprétés par  la soprano Marie-Laure Garnier  et la pianiste Anne-Lise Gastaldi.

Et puis Anne Lise au piano et Virginie Buscail au violon  nous ont littéralement empoignés le cœur et le corps avec la sonate  opus 75 de Saint-Saëns. Inoubliable concert !

Le 16/12 au matin, Camille Devernantes a dévidé, pour nous guider dans la Venise de La Recherche, le fil qui relie le manteau d’Albertine au tableau de Carpaccio (vu à la Galleria dell’Academia), via les tissus de Fortuny (vus dans  son atelier de la Giudecca).

C’était une mise en bouche et en espace du texte proustien qui donnait aux auditeurs un sourire gourmand : le  plaisir était décuplé par cette synesthésie des émotions, littéraires et géographiques. A la différence du narrateur, désenchanté dès lors que sa mère quitte Venise, nous assistions à la lente réalisation de notre [bonheur], construit artistement, sans hâte, mot par mot, par Proust/Camille Devernantes.

 

 

 

Comme le narrateur  et sa mère, à l’avant-veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann [lui] avait donné les reproductions. Nous avons effectivement vu La Charité de Giotto, la puissante ménagère,  tend[re] à Dieu son cœur enflammé,(…) comme une cuisinière passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu'un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée.

 

 

 

 

Nous avons même eu le temps (nous étions seules lors de notre 2ème visite de la  la chapelle Scrovegni, le même jour !) de reconnaître, dans  la fresque de « la lamentation du Christ », les anges exécutant  des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand renfort d'ailes.

J’ai été pour ma part  émue de retrouver dans l’église des Eremitani, (où le soir nous avons eu la chance d’écouter les Solisti Veneti), la trace, puisque la fresque du martyre de saint Jacques de Mantegna a été terriblement endommagée par les bombardements, du guerrier purement décoratif, appuyé sur son bouclier, tandis qu'on se précipite et qu'on s'égorge à côté de lui, auquel le narrateur compare un grand gaillard en livrée, immobile, sculptural, chez la marquise de Saint-Euverte.

Et aussi, comme en écho à mon propre travail sur la conversion de saint Augustin (6), une fresque de Guariento représentant le saint dans le petit jardin de Milan.

 

Séjour enchanteur donc,

dans la cité de marbre et d'or « rehaussée de jaspe et pavée d'émeraudes».

 

Grand merci aux intervenants  et aux organisateurs,

Nous  guettons déjà  les prochaines propositions !

 

Annick POLIN

 

http://annickpolin.wixsite.com/litterature-peinture

(1) Bricole : pieux groupés attachés par des cordes qui servent de repère.

(2) Canaletto, Venise, le Bucentaure de retour au Môle, le jour de l'Ascension. Vers 1731-1732. Durham, Bowes Museum.

(3) Monet, Saint Georges le Majeur 1908 - Indianapolis Museum of art.

(4) Visible à gauche de la toile de Canaletto : le Môle  et la riva degli Schiavoni vus du bassin de San Marco vers 1730, Kunsthistoriches Museum ,Vienne.

(5) Henri de Régnier dans « L’Altane ou la vie vénitienne ».

(6) Conférence :parcours  croisé Littérature et Peinture sur la conversion de saint Augustin, à 17h45, le 10 janvier 2018, à l’auditorium du Musée des Beaux-Arts de Caen.

Venise Padoue - décembre 2017

Photos Jean-Paul Henriet - Tous droits réservés

Les écrivains et la presse - BNF site Mitterrand, à partir du 10 février

Rencontre Stéphane Heuet -Lorenza Foschini à Nevers le 10 février

Décès de l'éditeur Bernard de Fallois (éditeur chez Gallimard de Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve)

Proust et Fortuny - L'Art est la matière -France Culture

Marcel Proust, premier mouvement - La Compagnie des auteurs France Culture - 4 émissions en ré-écoute octobre 2017

Lettres de référence de Marcel Proust

 

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

NOTE : Cette lettre a été écrite par Marcel Proust à sa Mère, quelques jours après le décès de son Père. On le sait, celui-ci, le 24 novembre 1903, pendant qu’il présidait un jury de Thèse à la Faculté de Médecine, fut victime d’une hémorragie cérébrale. Ramené à son domicile, au 45, rue de Courcelles, par Robert Proust, il y succombera le surlendemain matin, jeudi 26 novembre.

A sa MERE

(Vers décembre 1903)

Ma chère petite Maman,

 

Je t'écris ce petit mot, pendant qu'il m'est impossible de dormir, pour te dire que je pense à toi. J'aimerais tant, et je veux si absolument, pouvoir bientôt me lever en même temps que toi, prendre mon café au lait près de toi. Sentir nos sommeils et notre veille répartis sur un même espace de temps aurait, aura pour moi tant de charme. Je m'étais couché à 1 heure 1/2 dans ce but mais ayant eu besoin de me relever une seconde pour aller aux cabinets il m'a été impossible de retrouver mon épingle anglaise (qui ferme et rétrécit mon caleçon). Autant dire que ma nuit était finie, mon ventre n'était plus maintenu. J'ai cherché à en trouver une autre dans ton cabinet de toilette etc. etc. et n'ai réussi qu'à attraper un fort rhume dans ces promenades (fort est une plaisanterie) mais d'épingle pas. Je me suis recouché mais sans repos possible. Du moins très bien tout de même je charme la nuit du plan d'existence à ton gré, et plus rapprochée encore de toi matériellement par la vie aux mêmes heures, dans les mêmes pièces, à la même température, d'après les mêmes principes, avec une approbation réciproque, si maintenant la satisfaction nous est hélas interdite. Pardon d'avoir laissé le bureau du fumoir en désordre, j'ai tant travaillé jusqu'au dernier moment (Remarque : Proust travaille à la traduction de La Bible d’Amiens). Et quant à cette belle enveloppe, c'est la seule que j'aie sous la main. Fais taire Marie (Remarque : femme de chambre de Mme Proust) et Antoine (Remarque : domestique des Proust) et laisser fermée la porte de la cuisine qui livre passage à leur voix.

Mille tendres baisers.

 

Marcel

Je sens que je vais très bien dormir maintenant.

Lettres de référence de Marcel Proust

 

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Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

Les CLES de Marcel PROUST

 

A Jacques de LACRETELLE

Paris 20 avril 1918

Un Paris Plage et fin de saison, très vide depuis le canon et les Gothas

et où je regrette que nous ne fréquentions pas le même casino.

Cher Ami,

Il 

Il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre ; ou bien il y en a huit ou dix pour un seul ; de même pour l'église de Combray, ma mémoire m'a prêté comme « modèles » (à fait poser), beaucoup d'églises. Je ne saurais plus vous dire lesquelles. Je ne me rappelle même plus si le pavage vient de Saint-Pierre-sur-Dives ou de Lisieux. Certains vitraux sont certainement les uns d'Evreux, les autres de la Sainte Chapelle et de Pont-Audemer.

Mes souvenirs sont plus précis pour la Sonate. Dans la mesure où la réalité m'a servi, mesure très faible à vrai dire, la petite phrase de cette Sonate, et je ne l'ai jamais dit à personne, est (pour commencer par la fin), dans la Soirée Sainte-Euverte, la phrase charmante mais enfin médiocre d'une Sonate pour piano et violon de Saint-Saens, musicien que je n'aime pas. (Je vous indiquerai exactement le passage qui vient plusieurs fois et qui était le triomphe de Jacques Thibaut). Dans la même soirée un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu'en parlant de la petite phrase j'eusse pensé à l'Enchantement du Vendredi Saint. Dans cette même soirée encore (page 241), quand le piano et le violon gémissent comme deux oiseaux qui se répondent j'ai pensé à la Sonate de Franck surtout jouée par Enesco (dont le quatuor apparaît dans un des volumes suivants). Les trémolos qui couvrent la petite phrase chez les Verdurin m'ont été suggérés par un prélude de Lohengrin mais elle-même à ce moment-là par une chose de Schubert. Elle est dans la même soirée Verdurin un ravissant morceau de piano de Fauré. Je puis vous dire que (Soirée Saint-Euverte) j'ai pensé pour le monocle de M. de Saint-Candé à celui de M. de Bethmann (pas l’Allemand, bien qu'il le soit peut’être d'origine, le parent des Hottinguer) pour le monocle de M. de Forestelle à celui d'un officier, frère d'un musicien qui s'appelait M. d'Ollone, pour celui du général de Froberville au monocle d'un prétendu homme de lettres, une vraie brute que je rencontrais chez la Princesse de Wagram et sa sœur et qui s'appelait Mr de Tinseau. Le monocle de M. de Palancy est celui du pauvre et cher Louis de Turenne qui ne s'attendait guère à être un jour apparenté à Arthur Meyer si j’en juge par la manière dont il le traita un jour chez moi. Le même monocle de Turenne passe dans le Côté de Guermantes à M. de Bréauté je crois. Enfin j'ai pensé pour l'arrivée de Gilberte aux Champs-Elysées par la neige, à une personne qui a été le grand amour de ma vie sans qu'elle l'ait jamais su (ou l'autre grand amour de ma vie car il y en a au moins deux) Mlle Benardaky, aujourd'hui (mais je ne l'ai pas vue depuis combien d'années) Princesse Radziwill. Mais bien entendu les passages plus libres relatifs à Gilberte au début de À l'ombre des Jeunes filles en fleurs ne s'appliquent nullement à cette personne car je n'ai jamais eu avec elle que les rapports les plus convenables. Un instant, quand elle se promène près du Tir aux Pigeons j'ai pensé pour Me Swann à une cocotte admirablement belle de ce temps-là qui s'appelait Clomesnil. Je vous montrerai des photographies d'elle. Mais ce n'est qu'à cette minute-là que Me Swann lui ressemble.

Je vous le répète les personnages sont entièrement inventés et il n'y a aucune clef. Ainsi personne n'a moins de rapports avec Madame Verdurin que Madame de Briey. Et pourtant cette dernière rit de la même façon.

Cher ami je vous témoigne bien maladroitement ma gratitude de la peine touchante que vous avez prise pour vous procurer ce volume en le salissant de ces notes manuscrites. Pour ce que vous me demandez de copier, la place manquerait mais si vous le voulez je pourrai le faire sur des feuilles détachées que vous intercalerez. En attendant je vous envoie l'expression de mon amicale reconnaissance.

 

Marcel Proust

 

Je vois décidément la réalité se reproduit par division comme les infusoires, aussi bien que par amalgame, que le monocle de M. de Bréauté est aussi celui de Louis de Turenne.

 

vers le texte annoté par Philippe Kolb ...

Gare de Dives-Cabourg 1907- Coll. privée tous droits réservés

Lettres de référence de Marcel Proust

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

 

Louisa de MORNAND à Marcel Proust

 

Casino et Etablissement Thermal de Vichy, le 13 juillet (1904)

 

J’étais heureuse, vous le savez Marcel, vous mon meilleur ami. J’adorais Louis, et malgré tout je faisais encore de beaux rêves pleins de bonheur pour l’avenir. Or, ce matin… Mon Dieu, quand je pense que toutes mes illusions existaient encore ce matin et que maintenant je ne sais rien, je ne vois rien, j’ignore où je vais et vers qui je vais. Eh bien ce matin, j’ai reçu de Louis une lettre de huit pages où il ne me disait pas une parole sur ma santé, sur moi enfin. Cette lettre ne parlait que de son mariage, il ne cessait de me répéter qu’il fallait garder le silence sur nos relations, et qu’il lui avait été dit que j’avais raconté à quelqu’un qu’il m’écrivait encore. Comme il m’est impossible de parler de lui sans éclater en sanglot, vous voyez bien vous-même que je ne pouvais me risquer à cela dans mes conversations, ce qui fait donc que le nom de Louis n’a pas été prononcé une seule fois ici si ce n’est avec ma famille. Mais une fois, j’étais dans les salons du Cercle, je me suis aperçue qu’un groupe de personnes parlaient de moi et en passant à côté d’eux j’ai entendu ceci ; voilà plusieurs années qu’ils sont ensemble, il va épouser la petite Massena mais je crois que sa maîtresse ne le sait pas.

Ils ne m’ont pas vue quand j’ai passé près d’eux.

Mon petit Marcel, vous à qui avant de partir je faisais tant l’éloge de celui que j’appelais mon Louis, c’est à vous maintenant que je viens confier toutes mes désillusions. Louis ne m’a même pas dit un mot de tendresse à la fin de sa lettre. Non vous ne pouvez vous douter de ce qu’est mon chagrin et mon désespoir. Je suis comme un navire sans voiles, je ne sais où diriger mes idées, je n’aurais jamais cru qu’il se désintéresserait si vite de moi pour tant s’intéresser à elle. Qu’a-t-elle donc mon Dieu ? Ma vie vient de changer tout à fait je n’ai plus ni goûts ni désirs. Me comprendrez-vous Marcel ?

A vous toutes mes plus chères pensées.

 

Louisa

 

Vers la rubrique Lettres de référence ...

Pourquoi les français ont-ils toujours adoré les duels ?

L'allée des duels à Villebon - Collection privée Jean-Paul Henriet

Le « duel » entre les deux tours de la présidentielle n’est pas à fleuret moucheté. Comme d’autres duels de l’histoire de France, de Marcel Proust à Gaston Defferre. Jean-Paul Henriet, ex-maire de Cabourg et président du Cercle proustien de Cabourg-Balbec, s’est amusé à en faire l’histoire.

 

Entretien  avec Jean-Paul Henriet  (Ouest-France 3 mai 2017)

 

Il y a cinquante ans, le 21 avril 1967, se déroulait le dernier duel connu en France… [

Oui, la veille, le 20 avril 1967, lors d’un débat agité de politique générale à l’Assemblée nationale. Gaston Defferre, alors maire de Marseille et président du groupe socialiste à l’Assemblée, excédé par les quolibets « fleuris » que lui adresse, depuis son banc, son collègue René Ribière, lui lance, dans un accès de colère : « Taisez-vous, abruti ! »

Ce haut fonctionnaire, préfet hors cadre, député gaulliste depuis 1958, n’apprécie pas. Peu après, dans la Salle des Quatre Colonnes, son honneur bafoué, Ribière exige de Defferre qu’il retire ses propos, ce que ce dernier refuse. Il demande alors réparation et un duel est décidé pour le lendemain. René Ribière, l’offensé, choisit « le fer », c’est-à-dire l’épée. On se battra jusqu’au « premier sang versé » ; les témoins des duellistes devront donc arrêter le combat à la première blessure sanglante. Le monde politique s’agite.

 

Quelle est la réaction des autorités ?

Le Général de Gaulle, président de la République, apprenant la nouvelle, envoie des émissaires pour tenter de résoudre à l’amiable le conflit. Georges Pompidou, Premier ministre, et Jacques Chaban-Delmas, président de l’Assemblée nationale, interviennent discrètement. Mais rien n’y fait.

 

                                                                                                   suite ...

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3 - Vermeer dans la correspondance de Marcel Proust

 

A Jean-Louis VAUDOYER

 

 (Le samedi 14 mai 1921)

 

Cher ami,

 

Je vous remercie bien tardivement de votre lettre (NOTE : la lettre du destinataire ne nous est pas parvenue. Mais Proust a communiqué à Gallimard le mardi 10 mai 1921, la lettre de Georges de Traz qui l’accompagnait, et que Vaudoyer avait transmise à Proust avec sa lettre. Voir ci-dessus, lettre 137 à Gallimard et sa note 3) et comme je deviens un peu gâteux, je ne sais pas au juste ce que je vous ai dit et crains de me répéter. Pourtant je n’ai pas pu vous parler de votre dernier Ver Meer ne vous ayant pas écrit depuis. Il est merveilleux. Cet artiste de dos qui ne tient pas à être vu de la postérité et ne saura pas ce qu’elle pense de lui est une admirable idée poignante (NOTE : L’Opinion, samedi 14 mai 1921, pp. 542 – 544, article intitulé « Le mystérieux Vermeer III ». on y lit (p. 544) : « Ce mépris du public, ce besoin de rester chez soi, Vermeer l’éprouvait si fortement, si jalousement, qu’il est parvenu à le préserver pour l’avenir ; et la seule apparence mortelle de lui que la postérité possède, c’est un homme assis, qui peint la figure d’un être cher, au milieu de chers accessoires familiers, - mais le peintre nous tourne le dos ». Vaudoyer précise que le tableau en question se trouve à la Galerie Czernin, à Vienne, et s’appelle L’Atelier du peintre. Il en donne la description, et écrit : « Nous tournant le dos, Vermeer est là, peignant cette touchante et douce figure (de sa fille). Il nous permet de savoir comment il se vêtait ; mais son visage nous reste inconnu, comme sa vie, comme sa mort ». Vous savez que Ver Meer est mon peintre préféré depuis l’âge de vingt ans et entre autres signes de cette prédilection (qui me fit envoyer Vuillard chez Paul Baignières (NOTE : Proust répète ce qu’il avait écrit en d’autres termes dans la lettre que nous datons du dimanche 1er mai 1921) j’ai fait écrire par Swann une biographie de Ver Meer dans Du côté de chez Swann (NOTE : Proust avait dit cela aussi dans sa lettre du 1er mai 1921 - lettre 117) en 1912. Dans ma réponse à votre enquête je demandais qu’au lieu des Watteau on demandât aux « Empires centraux » des Ver Meer (NOTE : allusion à une lettre que nous datons des premiers jours de février 1920. Voir Corr. XIX, lettre 36).

Je n’ai pas besoins de vous dire combien la lettre de M. de Traz m’émeut (NOTE : voir ci-dessus, note 2) plus qu’il ne peut même le comprendre car j’ai connu toute sa famille (NOTE 1 ci-dessous) dont les visages chargés d’esprit et de bonté sont au premier rang de mes souvenirs. Je crois que seul Gallimard (qui ne lui demandera certainement aucun droit) pourrait trouver le moyen de lui assurer l’exclusivité. Quand je vous verrai je vous parlerai de ce projet de dictionnaire balzacien (je rougis devant cette comparaison écrasante pour moi). Je crois qu’il ne faudrait pas le faire tout à fait sur le modèle de celui des œuvres de Balzac (NOTE : Répertoire de la Comédie humaine de Balzac, par A. Cerfberr et J. Christophe (1887). Cf. Corr. IV, p. 144, note 4), un peu moins littéral et en laissant une certaine place à l’histoire de impressions. Remerciez Monsieur de Traz de tout mon cœur.

Votre

Marcel Proust

 

Je ne sais si vous avez eu mon livre. Sinon je vous l’enverrai bien entendu.

 

NOTE 1 : Georges de Traz (voir ci-dessus note 3 de la lettre 137 à Gallimard) était le fils aîné d’Edouard de Traz (1833 ? – 1918), ingénieur, qui mourut à Genève à l’âge de 85 ans, au début de novembre 1918 (Le Temps, 3 novembre 1918, p. 3). Proust a dû le rencontrer chez Mme Lemaire. Il avait été président des Tramways du Nord, ainsi que du Dakar Saint-Louis et du Bône – Guelma. Son second fils était Robert de Traz (1884 – 1951), écrivain suisse, né à Paris, qui dirigeait avec Jacques Chenevière la Revue de Genève. Voir Corr. XIX, lettre 154 et sa note 9. – Vers 1893, Proust voyait souvent Jean de Traz qu’il évoque chez les Baignières. Voir Corr. I, lettre 71. Il est né à Paris en 1875, et devint ingénieur. Il était le fils d’Albert de Traz).

 

                   

Autour de la Comtesse Greffulhe...

Bois Boudran - Chasse à courre - Arrivée de Madame la Comtesse Greffulhe - Collection privée Tous droits réservés

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