A partir du 13 juillet, reprise des Conférences de l'été 2020 :

 

- 27 juillet : L'illustration du côté de Guermantes 
par Elyane Dezon-Jones
 
- 10 août :"Pour le plaisir et pour le pire" par Laure Hillerin

 

- le 17 août à 21h, " La couleur bleue dans la deuxième partie d'A l'ombre des jeunes filles en fleurs

par Brigitte Jacouty 

 

- 24 août : le personnage de Rachel par Laurent Fraisse

 

Les conférences ont lieu dans la salle des fêtes de la mairie de Cabourg

50 personnes maximun

masque obligatoire - mesures de distanciation - gel hydroalcoolique à disposition

 

suite 

Couleurs du temps - Rencontres d'été

 

Festival littéraire et théatral du 18 juillet au 23 août 2020

 

https://www.rencontresdete.fr

La crise d’asthme décrite par un médecin, en 1881

 

Marcel Proust a présenté sa première crise d’asthme (« crise inaugurale » comme disent les médecins), brutale, intense, au Bois de Boulogne, au printemps de 1881. Il avait presque 10 ans. Une « effroyable crise de suffocation qui faillit l’emporter devant mon père terrifié » écrira Robert Proust dans « Marcel Proust intime », Hommage à M. Proust, p. 24, cité par Jean-Yves Tadié dans le tome I de sa Biographie de Marcel Proust (Folio, p. 108, Gallimard, 2011).

 La même année, le docteur Dujardin-Beaumetz, médecin à l’hôpital Saint-Antoine, membre de l’Académie de Médecine, publiait des « leçons » qui firent autorité à l’époque, destinées aux étudiants en médecine.

Il est particulièrement intéressant de connaître comment, à la fin du XIXème siècle, le corps médical appréhendait l’asthme

Jean-Paul Henriet

Vers le Dossier complet ...

suite du Traitement de l'asthme :

 

Trochisques et fumigations 

 

Les trochisques (Note 5 : On appelle ainsi des médicaments solides composés d’une ou plusieurs substances réunies au moyen d’un mucilage et auxquels on donnait une forme conique, ou bien parfois celle d’un grain d’avoine, d’une boule, d’un cube. Aujourd’hui on met encore sous cette forme des poudres (de bismuth) ou des précipités qu’on veut faire sécher. Les pastilles du sérail sont des trochisques.

 

Trochisques odorants (clous fumants, pastilles fumigatoires du sérail) : benjoin : 80 gr., Baume de Tollu : 20 gr., Santal citrin : 20 gr., Charbon léger : 500 gr., Nitre : 40 gr., mucilage : Q.S. Faites une masse homogène que vous diviserez en petits cônes de 3 centimètres de hauteur en donnant à leur base la forme d’un trépied (Codex).

 

Trochisques résino-iodés(Rouvier) : Charbon léger : 0,05 gr., benjoin : 0,25 gr., iode : 0,10 gr., Baume de Tolu : 0,05 gr., azotate de potasse : 0,10 gr., mucilage de gomme adragante : Q.S. pour un trochisque ; qu’on brûle comme les clous fumants, c’est-à-dire en les allumant par la pointe) qui ont été bien étudiés par Lorbel-Lagneau, sont des préparations qui entrent dans ce groupe. Ce sont des petits cônes fumigatoires, cônes médicamenteux fumants (comme les pastilles du sérail), qu’on allume et dont on respire les vapeurs.

 

Des fumigations humides :

Les fumigations humides se préparent en employant des décoctions de plantes, belladone, guimauve, hysope, etc. On jette ces plantes dans l’eau bouillante et la vapeur d’eau entraîne les principes médicamenteux qui pénètrent dans les poumons.

Pour pratiquer ces inhalations on a proposé divers appareils ; Martin-Solon en décrit un basé sur le flacon de Wolf à trois tubulures, mais les plus connus sont ceux de Mandl, de Charrière, de Baillemot et de Mathieu. Tous ces appareils sont analogues, ils sont aujourd’hui presque tous abandonnés ; ils consistaient en un récipient où l’on dégageait les vapeurs qui étaient dirigées vers la bouche par un tube plus ou moins long (NOTE 6 : Toutes les substances ont été employées pour faire les fumigations. Beaucoup sont abandonnées aujourd’hui, surtout parmi les substances prises dans le règne animal, telles que la corne, la fiente, les graisses, urines, poils, etc. Le règne végétal fournit aujourd’hui : les substances émollientes(la mauve, guimauve, pariétaire, etc.) ; aromatiques(labiées, ombellifères, crucifères, rosacées, orchidées, etc.) ; vireuses ou narcotiques (belladone, jusquiame, stramoine, morelle, pavots, etc., etc.).

Dans le règne animal, on utilise beaucoup de substances : l’ammoniaque, le chlore, l’iode, le soufre, le calomel, le sublimé corrosif, la cinabre, l’iodure de potassium, le bromure, le chlorure de sodium, les sels de mercure, les sels ammoniacaux, arsenicaux, etc., dissous dans l’eau, peuvent être vaporisés et employés en fumigations, d’après les expériences de Bremond.

De nombreux appareils ont été inventés et ils diffèrent selon l’espèce de corps avec lequel on veut agir. Nous ne nous occuperons pas ici des procédés de l’enveloppement, des boîtes à fumigations, décrites déjà dans Ambroise Paré, de l’appareil de Galès, des appareils de Jurine et Triayre, de Rapon, de Rioux, qui sont utilisés surtout pour les bains de vapeur.

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Lettres de référence de Marcel Proust

rubrique coordonnée par le Dr Jean-Paul Henriet

 

PROUST et la GRIPPE

 au travers de sa CORRESPONDANCE (années 1917 – 1920)

 

   Nous savons tous que l’une des pandémies de grippe (sans doute de type H1N1) les plus terribles de l’histoire de l’humanité est survenue dans les années 1918 – 1920, faisant un nombre de morts estimé entre 40 et 90 millions. L’interférence avec les opérations militaires de la Grande Guerre, l’absence d’hygiène, la promiscuité, le froid, l’humidité, les transports de masse, la mauvaise alimentation, la proximité d’animaux domestiques… ont très largement contribué à l’expansion mondiale de la « grippe espagnole », que les spécialistes et épidémiologistes pensent aujourd’hui avoir pour origine les Etats-Unis, introduite en Europe par les militaires.    

                                                                                                                      suite

- 14 -

 

A SACHA BERNARD - LACHAT

 

 (Le 12 avril 1920)

Cher Monsieur,

 

Je suis passé par le plus grand hasard à mon ancien domicile. Un énorme paquet de lettres y avait été envoyé par erreur, et faute d'adresse on n'avait pas fait suivre. Très malade encore je ne le dépouillerai que peu à peu. Mais j'ai vu votre nom qui m'est depuis si longtemps sympathique (Note : Voir Cor XIII, p. 164 et sa note 2) et un charmant portrait de vous. Merci de tout cœur.

Voyez-vous toujours Mr Burnet (Note : Il s'agit apparemment d'Emile Burnet, chasseur a l'Hotel Ritz jusqu'en 1919 ou en 1920. Malade, il mourut à Genève le 9 février 1921. Proust modifie légèrement son nom lorsqu'il attribue à l'un des valets de pied du baron de Charlus le nom de Burnier : Le Côté de Guermantes, II, 559) ? J'ai aussi des lettres de lui trouvées en même temps mais sans doute à partir d'un certain moment il a suivi une terrible hygiène à rebours. Dans les moindres détails tout était renversé. Avait-il la grippe et lui prescrivait-on pour quelques jours le lit, il allait humer l'air le plus humide, prenant des bains de Seine en pleine fièvre. Sa grippe naturellement devenait une broncho-pneumonie. Ainsi du reste.

Croyez cher Monsieur à mes sentiments bien dévoués.

 

Marcel Proust

- 13-

 

A la Princesse SOUTZO

 

 (Le 18 ou le 19 février 1919)

 

Chère Princesse,

 

Quelle tristesse que ces nouvelles que m’a données Céleste. Vous la Vie incarnée sous toutes les formes d’intelligence, de beauté et de bonté, vous savoir de nouveau malade (Note : Le Figaro, 17 février 1919, p. 2, note, à la rubrique Le Monde et la Ville : «  La princesse Soutzo nous prie de faire savoir aux personnes qu’elle avait invitées à un thé aujourd’hui, que, souffrante de la grippe et ayant le regret de ne pouvoir les prévenir individuellement, elle remet au mardi 20 février la réunion d’aujourd’hui ») ! Je ne peux que vous dire mon chagrin si brièvement après une sortie (la première pourtant depuis tant de semaines) qui m’a tué, et en plus par une piqûre inopportune a fait enfler mon bras droit et m’empêche ainsi d’écrire.

 

Respectueusement à vous.

La grippe espagnole de 1918 (France Culture) 

 

Les visages de la pandémie ( Collège de France )

Le Cercle littéraire Proustien en visite à Cricquebeuf et Beaumont-en-Auge.

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Lettres de référence de Marcel Proust

rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

 

Madame DAUDET à Marcel PROUST

 

Château de la Roche Chargé (Indre-et-Loire)

 

23 août 1919

Cher Marcel,

 

Je relis A l’ombre des jeunes filles en fleurs- car je dois vous dire – que j’avais devancé l’envoi en attendant le précieux exemplaire.

Quel livre ! Quel beau composé de sentiments, de souvenirs, d’observations où les êtres, les aspects, les modes même et les propos d’un temps sont observés, consignés définitivement.

Vous êtes l’historiographe d’une époque qui grâce à vous passera à la postérité, et saura s’y faire une place.

Je ferme les yeux : Les Champs-Elysées, le passage en sa jolie toilette de Madame Swann, au pas de flâne entourée de ses amis, les enfantillages de Gilberte décevante et déconcertante, la péniche fleurie, le thé des petites filles, l’achat du précieux vase ! Et puis Balbec, les effets de lumière et de vagues, la courte conversation avec la grand-mère émouvante aux larmes, tout cela défila en ma mémoire de lectrice attentive. Survient Albertine et tout de suite elle ne me plaît pas, elle n’est pas messagère de bonheur. Que de charmants portraits où je reconnais de fugitives apparences et comme vous savez traduire tout ce qui retentit en vous, d’évocations, de subtilités qui généralement restent inédites, faute d’une expression assez légère.

Je vous exprime sans doute bien mal ce que je pense. Mais je puis toujours bien vous dire, cher Marcel, combien je vous remercie d’avoir pensé à moi d’avoir compté parmi vos amies et admiratrices.

 

                                                                                                                  J.-A. Daudet

 

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A Gaston GALLIMARD

 

 (Vers le 22 mai 1919)

 

Cher ami,

 

Votre lettre ne me persuade aucunement. Et je suis triste surtout que la mienne vous « désespère ». Je ne voudrais que votre joie, et c’est donc moi qui suis désespéré.

Vous jouez sur les mots quand vous dites que vous êtes éditeur et non imprimeur. Car un éditeur a principalement parmi ses fonctions de faire imprimer ses livres. Vous avez été directeur de théâtre en Amérique et je pense que c’est à cela, bien plus qu’à la distinction que vous faites entre imprimeur et éditeur, que je dois d’avoir de l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs l’édition la plus sabotée qui se puisse voir. Admettons un instant que toutes les fautes soient de moi, il y a des correcteurs pour quelque chose. Vous me dites que vous avez été d’imprimeur en imprimeur, je vous en remercie et j’en suis confus, mais alors cela a été pour revenir au même, puisque c’est le même nom que celui qui m’a été dit en Décembre quand on a quitté la Semeuse. Il a peut-être d’ailleurs d’admirables qualités, mais je vous supplie de garder un double des pages qu’il a extraites de A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs pour la Nouvelle Revue Française. Nous les lirons un soir ensemble, un soir au Ritz ou chez moi et vous verrez quel est ce prodige. Accordez-moi ce plaisir et je vous promets une vraie stupéfaction.

Cher ami et éditeur, vous paraissez me reprocher mon système de retouches. Je reconnais qu’il complique tout (pas dans la chose de la Revue, en tous cas !) Mais quand vous m’avez demandé de quitter Grasset pour venir chez vous, vous le connaissiez, car vous êtes venu avec Copeau qui, devant les épreuves remaniées de Grasset, s’est écrié : « Mais c’est un nouveau livre ! » Je m’excuse auprès de vous de deux façons : la première c’est en disant que toute qualité morale a pour fonction une différence matérielle. Puisque vous avez la bonté de trouver dans mes livres quelque chose d’un peu riche qui vous plaît, dites-vous que cela est dû précisément à cette surnourriture que je leur réinfuse en vivant, ce qui matériellement se traduit par ces ajoutages.  Dites-vous aussi que si vous m’avez donné une grande preuve d’amitié en me demandant mes livres, c’est aussi par amitié que je vous les ai donnés. Quand je vous ai envoyé le manuscrit de Swann et que vous l’avez refusé, il pouvait y avoir intérêt pour moi à ce que l’éclat de votre maison illustrât un peu ce livre. Depuis qu’il a paru chez Grasset, il s’est fait, je ne sais comment, tant d’amis, que je pouvais publier les suivants chez Grasset sans craindre qu’ils passassent inaperçus. J’ai obéi en les lui retirant et en les mettant chez vous à une pensée d’amitié.

Hélas, vous êtes parti, je n’ai cessé de recevoir des livres des autres (car il y a des éditeurs qui ont des imprimeurs, croyez en la pile d’ouvrages reçus et non coupés qui est dans ma chambre) mais pas d’épreuves. Je pense qu’elles viendront. Je n’ai plus les mêmes forces, et c’est peut-être moi à mon tour qui serait un peu lent. Pourvu que tout paraisse de mon vivant ce sera bien, et s’il en arrivait autrement j’ai laissé tous mes cahiers numérotés que vous prendriez et je compte alors sur vous pour faire la publication complète. Je n’ai pas encore abordé d’autres points de votre lettre. Mais la fatigue m’arrête et je vous quitte en vous serrant la main bien affectueusement.

 

                                                                                                                                  Marcel Proust

 

Je n’ai toujours pas reçu les droits d’auteur de Grasset. Je compte sur vous. Au moment où cette lettre aurait dû être partie, je reçois un mot charmant de Grasset me demandant de lui donner pour une Revue qu’il fonde avec Jean Dupuy à 200.000 exemplaires la primeur de mon livre. Je vais lui répondre que c’est impossible, mon livre paraissant incessamment. Je trouvais en effet Juin un détestable mois, mais il vaut mieux ne plus retarder d’un jour.

Lettres de référence de Marcel Proust

rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

 

A la Princesse SOUTZO

 

 (Premiers jours d’août 1919)

 

 Princesse,

 

Que vous êtes bonne de lire (avec une si merveilleuse intelligence) mon livre (Note : A l’ombre des jeunes filles en fleurs, paru le 21 juin), et de penser à mon logis, condition indispensable de la continuation de mes livres.

Je vais moi-même écrire à une agence, et, seulement si vous en avez le temps, vous seriez bien gentille de répondre (mais ce n’est pas très utile). L’hôtel me semble en ce moment difficile, du fait de la multiplication des Albaret (nom du mari de Céleste). Mais d’autre part, il peut devenir d’un jour à l’autre possible, car Céleste est exténuée ce qui se comprend, puisque au lieu de faire le service de quelqu’un qui prend une tasse de café au lait, elle fait celui d’une famille qui fait deux repas substantiels, se lève etc. Si elle me quittait et si je me résolvais soit provisoirement, soit définitivement à l’hôtel, croyez-vous qu’il y aurait une différence sensible de prix entre le Ritz, le Majestic, et deux chambres au bout d’un couloir ce serait assez, et l’Hôtel d’Hendaye (si celui-ci a des cheminées, en dehors du chauffage). Dans tous, l’étage le plus haut me sera toujours le meilleur. Mais tout cela est si vague que je vous en parle seulement malgré ma fatigue d’écrire, pour le plaisir de causer avec vous.

Je désespère de voir Morand qui avait annoncé sa visite, et une visite doublement précieuse puisque il devait m’apporter des œuvres de lui. Lui avez-vous jamais dit que je l’avais invité le soir où vous m’avez fait l’honneur, vous et le Prince, de dîner avec moi et avec Gaigneron. Car jamais il ne m’a répondu, et n’y a pas fait allusion dans sa lettre. Et je voudrais qu’il sache que je l’aime et ne l’oublie pas.

Adieu Princesse il est bien triste de souffrir au point de ne pouvoir continuer une lettre, c’est mon cas. Si votre départ était retardé dites-le moi je viendrais vous voir. Antoine pourra vous dire qu’il m’a été impossible de le recevoir, d’aller dîner chez lui. Combien d’autres témoins de mon état (Mes de Ludre, d’Haussonville, Castellane etc. etc. etc.) pourrais-je faire « citer ». Adieu Princesse. Daignez agréer mes respectueux hommages.

 

Marcel Proust

Lettres de référence de Marcel Proust

rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

 

 

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 A Robert DREYFUS

8bis rue Laurent Pichat

(Le mercredi soir 23 juillet 1919)

Mon cher Robert,

 

C’est encore moi qui t’écris et à un sujet qui cette fois n’a rien de littéraireIl y a dans la maison contiguë à la tienne (156) un appartement à louer (au quatrième). Est-ce que tu pourrais me dire (quoique naturellement n’étant pas personnellement sensible à cela, tu doives moins le savoir, parce que tu y as prêté moins d’attention) si, même à dose infinitésimale, la fumée du chemin de fer (NOTE : la ligne d’Auteuil qui passait boulevard Pereire) peut imprégner l’air qu’on respire dans cette partie du Boulevard Malesherbes. Je ne veux pas te fatiguer des raisons qui sans cela me rendent cet appartement assez favorable (je n’ose faire entrer en ligne de compte ton voisinage, sachant combien j’ai pu peu profiter de chers voisinages, dans une même maison, mais enfin l’avenir n’est pas forcément calqué sur le passé). J’aurais préféré un étage plus haut pour dominer davantage le bruit du tramway et surtout la poussière, et n’avoir personne au-dessus de ma tête. Mais enfin autant rue de Rivoli j’eusse souhaité un sixième pour être très haut au-dessus de l’humidité de la Seine, boulevard Malesherbes cela a moins d’importance. Je suppose que tu ne connais pas tes voisins. Sans cela je t’aurais demandé si tu croyais (mais sans leur en parler) qu’en leur offrant par exemple le terme de Juillet ils me laisseraient entrer en Septembre (avant le 10) au lieu d’Octobre. Car il faut je crois que je quitte d’ici vers le commencement de Septembre. Je n’ai d’ailleurs aucune idée de ce que peut être l’appartement étant hors d’état de le visiter. J’espère que les murs sont épais, que la maison n’est pas humide, qu’il n’y a pas trop de piano au-dessus, et que des travaux ne sont pas à la veille d’être entrepris dans cet immeuble. Peut être habitant si à côté, as-tu entendu dire : c’est humide. Ou : on va faire des percements pour mettre le chauffage central partout. Où le gérant est un terrible homme. Peut être n’as-tu rien entendu dire du tout.

Je relis ton article (NOTE : Voir ci-dessus, la lettre 163 du même au même datée du lundi soir 7 juillet 1919 et sa note 2), ma palme et ma gloire, duquel je n’ai pas su à la première seconde apprécier toute la beauté. Et maintenant je la trouve telle et si flatteuse pour moi, que je suis désespéré de la méchanceté qu’on a eue de le mettre en petits caractères, de sorte qu’aucun des rares lecteurs du Figaro que j’ai vus, n’avait lu ce Bartholo. Ab uno diace omnes (NOTE : D’après un seul, apprenez à connaître tous les autres. Enée, racontant à Didon comment Simon, le Grec perfide, persuada aux Troyens de faire entrer dans leurs murs le cheval de bois. Virgile, Enéide, II, 65). Je voudrais pouvoir en couvrir les murs de Paris comme d’affiches électorales. C’est te dire à quel point je le trouve remarquable et « flatté ».

Présente je te prie mes respectueux hommages à ta mère et crois mon cher Robert à ma profonde amitié.

 

                                                                                                                           Marcel Proust

 

En principe le bruit de la rue n’est pas pour moi un inconvénient mais un avantage, continu comme le bruit de la mer, assourdissant les bruits intermittents des voisins, les seuls que je trouve désagréables. Aussi j’aurais beaucoup souhaité la rue Castiglione mais n’y ai rien trouvé, au moins dans la partie où la proximité de la Seine dilue la poussière. En principe une large voie, s’il n’y flotte pas de parfums (le Boulevard des Italiens me serait odieux ou la rue de la Paix) m’est meilleure qu’une petite. Et je déteste être sur une cour ou sur un jardin. Si tu as une minute dis-moi si tu me conseilles le 156 boulevard Malesherbes.

Tu n’as pas par hasard un article de moi sur les Demoiselles du Téléphone (dans le Figaro) qui s’appelait Journées de lecture (NOTE : Article paru dans Le Figaro du 20 mars 1907 ; repris dans Chroniques 83-91 ; V, 527-533. – Proust doit être en train d’écrire ou de retoucher le morceau sur le téléphone qui suit le séjour du narrateur à Doncières : Le Côté de Guermantes, II, 133-136) ? Cela me rendrait si grand service de l’avoir une journée.

Promenade du 26 juillet 2018 : Cathédrale de Bayeux - Château de Balleroy - Clochers de Caen 

Impressions de route en automobile 

(fac-similé de l'article du Figaro du 19 novembre 1907)

Les figures orientales de la cathédrale de Bayeux (partie romane de la nef) m'ont charmé mais je ne les comprends pas, je ne sais pas ce que c'est.

                                                               Lettre à Emile Mâle - août 1907 

J'ai beaucoup préféré la Cathédrale de Bayeux aux églises de Caen. Je suis trop fatigué pour vous dire pourquoi mais sachez que le travail intérieur qui vous a frappé y est pour beaucoup.

                                                                         Lettre à Georges de Lauris -27 août 1907 

Cathédrale de Bayeux - monstres

               Château de Balleroy                      Cathédrale de Bayeux

Les clochers de Martinville  (texte en ligne de la Recherche du Temps Perdu)

 

Article du Figaro du mardi 16 août 1904

 

La Mort des Cathédrales

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Une conséquence du projet Briand sur la Séparation

 

Supposez pour un instant que le catholicisme soit éteint depuis des siècles, que les traditions de son culte soient perdues. Seules, monuments devenus inintelligibles, mais restés admirables, d’une croyance oubliée, subsistent les cathédrales, muettes et désaffectées. Supposez ensuite qu’un jour, des savants, à l’aide de documents, arrivent à reconstituer les cérémonies qu’on y célébrait autrefois, pour lesquelles elles avaient été construites, qui étaient proprement leur signification et leur vie, et sans lesquelles elles n’étaient plus qu’une lettre morte ; et supposez qu’alors des artistes, séduits par le rêve de rendre momentanément la vie à ces grands vaisseaux qui s’étaient tus, veuillent en refaire pour une heure le théâtre du drame mystérieux qui s’y déroulait, au milieu des chants et des parfums, entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les félibres ont réalisé pour le théâtre d’Orange et les tragédies antiques.

Est-il un gouvernement un peu soucieux du passé artistique de la France qui ne subventionnât largement une tentative aussi magnifique ? Pensez-vous que ce qu’il a fait pour des ruines romaines, il ne le ferait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui sont probablement la plus haute mais indiscutablement la plus originale expression du génie de la France ? Car à notre littérature on peut préférer la littérature d’autres peuples, à notre musique leur musique, à notre peinture et à notre sculpture les leurs ; mais c’est en France que l’architecture gothique a créé ses premiers et ses plus parfaits chefs-d’œuvre. Les autres pays n’ont fait qu’imiter notre architecture religieuse, et sans l’égaler.

Ainsi donc (je reprends mon hypothèse), voici des savants qui ont su retrouver la signification perdue des cathédrales ; les sculptures et les vitraux reprennent leurs sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame sacré s’y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations du théâtre d’Orange, de l’Opéra-Comique et de l’Opéra, cette résurrection des cérémonies catholiques, d’un intérêt historique, social, plastique, musical dont rien que la beauté est au-dessus de ce qu’aucun artiste a jamais rêvé, et dont seul Wagner s’est approché, en l’imitant, dans Parsifal.

Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens, Chartres, Bourges, Laon, Reims, Rouen, Paris, la ville que vous voudrez, nous avons tant de sublimes cathédrales !), et une fois par an ils ressentent l’émotion qu’ils allaient autrefois chercher à Bayreuth et à Orange : goûter l’œuvre d’art dans le cadre même qui a été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne peuvent être que des curieux, des dilettanti ; quoi qu’ils fassent, en eux n’habite pas l’âme d’autrefois. Les artistes qui sont venus exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres, peuvent être instruits, s’être pénétrés de l’esprit des textes ; le ministre de l’instruction publique ne leur ménagera ni les décorations ni les compliments. Mais, malgré tout, on ne peut s’empêcher de se dire : « Hélas ! combien ces fêtes devaient être plus belles au temps où c’étaient des prêtres qui célébraient les offices non pour donner aux lettrés une idée de ces cérémonies, mais parce qu’ils avaient en leur vertu la même foi que les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche, ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l’abside. Combien l’œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand tintait la sonnette de l’élévation, non pas comme dans ces représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais parce qu’eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient. Mais, hélas ! ces choses sont aussi loin de nous que le pieux enthousiasme du peuple grec aux représentations du théâtre et nos « reconstitutions » ne peuvent en donner une idée ».

 suite de l'article

 

Fac similé de l'article sur Gallica.bnf 

Proust à Cabourg, par 3 lycéens de première, dossier ...

L’EGLISE de BALBEC

 

Du Côté de chez Swann (Noms de pays) 

 

…Un jour qu’à Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m’avait répondu :« Je crois bien que je connais Balbec ! L’église de Balbec, du XIIè et XIIIè siècles, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l’art persan ». Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale (…), ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour…

 

…On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec – les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent, - soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un voyage à Balbec – mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer.

 

 

Jeunes Filles en Fleurs :

 

(M. de Norpois) : …Et vous, madame, avez-vous déjà songé à l’emploi des vacances ?

- J’irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.

- Ah ! Balbec est agréable, j’ai passé par là il y a quelques années. On commence à y construire des villas fort coquettes ; je crois que l’endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait choisir Balbec ?

Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec (…)

- L’église de Balbec est admirable, n’est-ce pas, monsieur, demandai-je, surmontant la tristesse d’avoir appris qu’un des attraits de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

- Non, elle n’est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes, la Sainte-Chapelle de Paris.

- Mais l’église de Balbec est en partie romane ?

- En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même extrêmement froid et ne laisse en rien présager l’élégance, la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de la dentelle...

                                                                                                                       suite ... 

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Promenades avec Marcel Proust

Article paru dans Le Figaro du mardi 3 septembre 1912,

sur 3 colonnes en première page

 

L’EGLISE de VILLAGE
 

L’admirable auteur du vrai « Génie du Christianisme » - je veux dire Maurice Barrès – va sans doute trouver un redoublement d’écho pour son appel en faveur des églises de village : c’est, en effet, le moment où reprennent contact avec le leur beaucoup d’entre nous. Et à ceux même qui ne passeront pas leurs vacances dans les lieux où ils ont grandi, les réminiscences de la saison feront revivre le temps où ils allaient se reposer chaque année au pied de leur église.

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Eglise de Criquebeuf 1907 - Collection privée - Tous droits réservés

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Fac similé de l'Eglise de village - Le Figaro 3 septembre 1912 sur gallica.bnf.fr

Lettres de référence de Marcel Proust

 

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

9, boulevard Malesherbes

Jeudi 10 heures

(28 septembre ? 1893)

Mon cher petit papa,

 

J’espérais toujours finir par obtenir la continuation des études littéraires et philosophiques pour lesquelles je me crois fait. Mais puisque je vois que chaque année ne fait que m'apporter une discipline de plus en plus pratique, je préfère choisir tout de suite une des carrières pratiques que tu m'offrais (NOTE : Marcel Proust ayant réussi à ses examens pour la licence en droit (son diplôme porte la date du 10 octobre 1893), son père le somme de tirer quelque profit des études qu'il vient d'achever). Je me mettrai à préparer sérieusement, à ton choix, le concours des affaires étrangères ou celui de l'Ecole des chartes. - Quant à l'étude d'avoué, je préférerais mille fois entrer chez un agent de change. D'ailleurs sois persuadé que je n'y resterais pas trois jours ! (NOTE : Plus tard, Proust fera rétrospectivement allusion à un avoué - Me Gustave Brunet - chez lequel il a fait un stage de quinze jours quand il faisait son droit (CG VI, 195). Ce n'est pas que je ne croie toujours que toute autre chose que je ferai autre que les lettres et la philosophie, est pour moi du temps perdu. Mais entre plusieurs maux il y en a de meilleurs et de pires. Je n'en ai jamais conçu de plus atroce, dans mes jours les plus désespérés, que l'étude d'avoué. Les ambassades, en me la faisant éviter, me sembleront non ma vocation, mais un remède.

J'espère que tu verras ici M. Roux et M. Fitch. Chez M. Fitch il y a je crois Delpit. Je te rappelle (crainte de break) (NOTE : Le sens que Proust veut exprimer par le mot anglais break, semble-t-il, est : une gaffe) que c'est le frère de Mme Guyon (NOTE : Mme Félix Guyon, née Delpit (Tout-Paris, 1893) avait deux frères. Celui que le docteur Proust pouvait rencontrer était Édouard Delpit (1844-1900), homme de lettres. La gaffe contre laquelle Marcel veut prémunir son père se rapporte à l'autre frère, Albert Delpit (1849-1893), romancier, poète et auteur dramatique, mort le 4 janvier 1893, victime de l'abus du chloral. Goncourt raconte à ce propos quelques anecdotes : Journal des Goncourt, VII (1894), pp. 63-64, Jeudi 10 septembre (1885). On a désigné le docteur Guyon comme l'un des modèles du docteur Cottard. Félix Guyon (1831-1920), urologiste célèbre, chirurgien de l'hôpital Necker, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, était connu pour son amour des calembours et des artabanismes).

Je suis charmé de me retrouver à la maison dont l'agrément me console de la Normandie et de ne plus voir (comme dit Baudelaire en un vers dont tu éprouveras j'espère toute la force)

 

… le soleil rayonnant sur la mer

 

 (NOTE : Les Fleurs du Mal, LVI, Chant d'Automne)

 

Je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.

Ton fils

Marcel

 

P.S. - Tu serais bien gentil d'écrire à Maman si tu as vu Kopff (NOTE : Le docteur Kopff (1846-1907), médecin major de l'état-major du gouvernement militaire de Paris, oculiste à l'hôpital Saint-Joseph et au dispensaire Furtado-Heine) depuis ton séjour chez les Brouardel (NOTE : Le docteur Paul-Camille-Hippolyte Brouardel (1837-1906) était professeur de médecine légale et, comme son ami le docteur Proust, médecin hygiéniste. Il était déjà doyen de la Faculté de médecine, membre de l'Académie de médecine et de l'Académie des sciences 1892. C'est lui qui avait assisté, avec Adrien Proust, aux conférences sanitaires internationales de Venise et de Dresde, celle-ci au mois de mars 1893. C'est Mme Brouardel, née Laure Lapierre, qui avait peint, en 1891, le portrait d'Adrien Proust qui fut exposé à la Bibliothèque nationale en 1965), pour ce qui regarde mon examen d'officier.

Lettres de référence de Marcel Proust

 

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Les CLES de Marcel PROUST

 

A Jacques de LACRETELLE

Paris 20 avril 1918

Un Paris Plage et fin de saison, très vide depuis le canon et les Gothas

et où je regrette que nous ne fréquentions pas le même casino.

Cher Ami,

Il 

Il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre ; ou bien il y en a huit ou dix pour un seul ; de même pour l'église de Combray, ma mémoire m'a prêté comme « modèles » (à fait poser), beaucoup d'églises. Je ne saurais plus vous dire lesquelles. Je ne me rappelle même plus si le pavage vient de Saint-Pierre-sur-Dives ou de Lisieux. Certains vitraux sont certainement les uns d'Evreux, les autres de la Sainte Chapelle et de Pont-Audemer.

Mes souvenirs sont plus précis pour la Sonate. Dans la mesure où la réalité m'a servi, mesure très faible à vrai dire, la petite phrase de cette Sonate, et je ne l'ai jamais dit à personne, est (pour commencer par la fin), dans la Soirée Sainte-Euverte, la phrase charmante mais enfin médiocre d'une Sonate pour piano et violon de Saint-Saens, musicien que je n'aime pas. (Je vous indiquerai exactement le passage qui vient plusieurs fois et qui était le triomphe de Jacques Thibaut). Dans la même soirée un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu'en parlant de la petite phrase j'eusse pensé à l'Enchantement du Vendredi Saint. Dans cette même soirée encore (page 241), quand le piano et le violon gémissent comme deux oiseaux qui se répondent j'ai pensé à la Sonate de Franck surtout jouée par Enesco (dont le quatuor apparaît dans un des volumes suivants). Les trémolos qui couvrent la petite phrase chez les Verdurin m'ont été suggérés par un prélude de Lohengrin mais elle-même à ce moment-là par une chose de Schubert. Elle est dans la même soirée Verdurin un ravissant morceau de piano de Fauré. Je puis vous dire que (Soirée Saint-Euverte) j'ai pensé pour le monocle de M. de Saint-Candé à celui de M. de Bethmann (pas l’Allemand, bien qu'il le soit peut’être d'origine, le parent des Hottinguer) pour le monocle de M. de Forestelle à celui d'un officier, frère d'un musicien qui s'appelait M. d'Ollone, pour celui du général de Froberville au monocle d'un prétendu homme de lettres, une vraie brute que je rencontrais chez la Princesse de Wagram et sa sœur et qui s'appelait Mr de Tinseau. Le monocle de M. de Palancy est celui du pauvre et cher Louis de Turenne qui ne s'attendait guère à être un jour apparenté à Arthur Meyer si j’en juge par la manière dont il le traita un jour chez moi. Le même monocle de Turenne passe dans le Côté de Guermantes à M. de Bréauté je crois. Enfin j'ai pensé pour l'arrivée de Gilberte aux Champs-Elysées par la neige, à une personne qui a été le grand amour de ma vie sans qu'elle l'ait jamais su (ou l'autre grand amour de ma vie car il y en a au moins deux) Mlle Benardaky, aujourd'hui (mais je ne l'ai pas vue depuis combien d'années) Princesse Radziwill. Mais bien entendu les passages plus libres relatifs à Gilberte au début de À l'ombre des Jeunes filles en fleurs ne s'appliquent nullement à cette personne car je n'ai jamais eu avec elle que les rapports les plus convenables. Un instant, quand elle se promène près du Tir aux Pigeons j'ai pensé pour Me Swann à une cocotte admirablement belle de ce temps-là qui s'appelait Clomesnil. Je vous montrerai des photographies d'elle. Mais ce n'est qu'à cette minute-là que Me Swann lui ressemble.

Je vous le répète les personnages sont entièrement inventés et il n'y a aucune clef. Ainsi personne n'a moins de rapports avec Madame Verdurin que Madame de Briey. Et pourtant cette dernière rit de la même façon.

Cher ami je vous témoigne bien maladroitement ma gratitude de la peine touchante que vous avez prise pour vous procurer ce volume en le salissant de ces notes manuscrites. Pour ce que vous me demandez de copier, la place manquerait mais si vous le voulez je pourrai le faire sur des feuilles détachées que vous intercalerez. En attendant je vous envoie l'expression de mon amicale reconnaissance.

 

Marcel Proust

 

Je vois décidément la réalité se reproduit par division comme les infusoires, aussi bien que par amalgame, que le monocle de M. de Bréauté est aussi celui de Louis de Turenne.

 

vers le texte annoté par Philippe Kolb ...

Gare de Dives-Cabourg 1907- Coll. privée tous droits réservés

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Louisa de MORNAND à Marcel Proust

 

Casino et Etablissement Thermal de Vichy, le 13 juillet (1904)

 

J’étais heureuse, vous le savez Marcel, vous mon meilleur ami. J’adorais Louis, et malgré tout je faisais encore de beaux rêves pleins de bonheur pour l’avenir. Or, ce matin… Mon Dieu, quand je pense que toutes mes illusions existaient encore ce matin et que maintenant je ne sais rien, je ne vois rien, j’ignore où je vais et vers qui je vais. Eh bien ce matin, j’ai reçu de Louis une lettre de huit pages où il ne me disait pas une parole sur ma santé, sur moi enfin. Cette lettre ne parlait que de son mariage, il ne cessait de me répéter qu’il fallait garder le silence sur nos relations, et qu’il lui avait été dit que j’avais raconté à quelqu’un qu’il m’écrivait encore. Comme il m’est impossible de parler de lui sans éclater en sanglot, vous voyez bien vous-même que je ne pouvais me risquer à cela dans mes conversations, ce qui fait donc que le nom de Louis n’a pas été prononcé une seule fois ici si ce n’est avec ma famille. Mais une fois, j’étais dans les salons du Cercle, je me suis aperçue qu’un groupe de personnes parlaient de moi et en passant à côté d’eux j’ai entendu ceci ; voilà plusieurs années qu’ils sont ensemble, il va épouser la petite Massena mais je crois que sa maîtresse ne le sait pas.

Ils ne m’ont pas vue quand j’ai passé près d’eux.

Mon petit Marcel, vous à qui avant de partir je faisais tant l’éloge de celui que j’appelais mon Louis, c’est à vous maintenant que je viens confier toutes mes désillusions. Louis ne m’a même pas dit un mot de tendresse à la fin de sa lettre. Non vous ne pouvez vous douter de ce qu’est mon chagrin et mon désespoir. Je suis comme un navire sans voiles, je ne sais où diriger mes idées, je n’aurais jamais cru qu’il se désintéresserait si vite de moi pour tant s’intéresser à elle. Qu’a-t-elle donc mon Dieu ? Ma vie vient de changer tout à fait je n’ai plus ni goûts ni désirs. Me comprendrez-vous Marcel ?

A vous toutes mes plus chères pensées.

 

Louisa

 

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