Lettres de référence de Marcel Proust

rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

 

A Jacques POREL

 

(Le mardi soir 23 septembre 1919)

 

Mon cher Jacques,

 

Deux lignes pour vous demander pardon si je ne vous ai pas encore remercié car peut-être avez-vous déjà fait changer les quittances mais je viens de passer plusieurs jours avec une telle fièvre (hier 40°) que j’ai vécu en dehors de tout. Il est vrai que j’aurais pu avant de vous écrire faire demander à Monsieur Charmel (Note : Concierge du 8 bis, rue Laurent Pichat. Jacques Porel le décrit comme « un concierge octogénaire et teint en blond qui avait l’air d’un vieux marquis tombé dans la dèche ». Il faisait preuve, paraît-il, dans l’escalier de service, d’une galanterie poussée.Fils de Réjane, I, 331 – Le baron de Charlus a un valet de chambre du nom de Charmel. Le Côté de Guermantes, II, 559 ; Sodome et Gomorrhe, II, 1062). Mais j’ai profité d’un moment d’accalmie (où il est couché). Et demain je dormirai peut-être. Aujourd’hui les ramoneurs s’unissaient à Le Bargy (sans formalité) (Note : Porel affirme : Dans l’immeuble voisin, au même étage, habitait Le Bargy.  Fils de Réjane. Il semble pourtant qu’on ait mal renseigné Proust à cet égard, car Le Bargy demeurait rue du Cirque, 5, Tout-Paris, 1919, 358) – Voir Cor III, p. 410, note 5). Ma fièvre est tout à fait tombée mais ce qui m’intéresse c’est celle de vos filles. Pourvu que le coup de froid qui nous fait geler (Note : Le temps s’est beaucoup refroidi à Paris, le 19 septembre. Le 21, on y a eu des pluies. Le 22, le temps est nuageux, la température est à 5° au-dessous de la normale, à 7°. Le 24, temps nuageux, brumeux. On lira, dans Le Figaro du 26 septembre 1919, p. 3, sous le titre « Propos féminins » : "La petite vague de froid qui a passé sur la France, a précipité les retours à Paris. ") ne se soit pas étendu jusqu’à Venise, n’ait pas prolongé les coqueluches et troublé la respiration de Madame votre mère.

Cher Jacques, j’ai enfin trouvé un meublé (Note : Il s’agit du 44, rue Hamelin), mais vous ne vous figurez pas à quel point cela a été difficile car la situation des immeubles a été bouleversée en quinze jours (Note : Proust raconte, dans sa lettre du 27 juillet 1919 à Robert Dreyfus, comment un appartement qui était à louer « a passé de 3.200 francs à 6.500 sans les charges, après un arrêt d’un quart d’heure à 5.900 »), je suis trop fatigué pour vous expliquer cela. Enfin j’ai trouvé. J’ai exigé d’entrer le 1eroctobre, comme on repeint tout (pas sur ma demande !) le propriétaire ne pouvait pas promettre avant le 4 et m’offrait (quelle consolation) d’habiter pendant ces quatre jours la « merveilleuse villa » de Mlle Spinelli ( ? ) (Note : Andrée Spinelli joue des revues, des sketches à la Boîte à Fursy, compose des rôles dans La Revue de la Comédie des Champs-Elysées (1914), crée Kikiau Gymnase (1918). Delini 278) à Bougival. J’ai refusé et obtenu que tout serait prêt sinon sec le 1eroctobre. Je crois donc fermement y coucher le 1er. Quand j’ai eu 40°, sans raison bien explicable, j’ai eu une frousse énorme, non pas de mourir, mais qu’en apprenant que je ne sortais plus, je cherchais à prolonger sous prétexte de maladie aux dépends du Docteur qui me succède. Et j’étais décidé à me faire emporter plutôt dans des couvertures. Mais vraiment je n’ai plus eu de fièvre ou quasi plus. Je partirai le 1er. J’espère bien que les ouvriers de la dame, surveillés par Céleste, ne manqueront pas de parole.

Le sort d’Henri est incertain. Je ne peux pas dire que ce serait invitus, comme Titus. Mais le dimmittere (Note : Suétone, De viris illustribus (Vies des douze Césars, t. VII) : « Quant à Bérénice, il la renvoya aussitôt loin de Rome, malgré lui et malgré elle. ») est difficile à proférer. Heureux le Seigneur à qui on disait spontanément : « Nunc dimittis » (Note : Evangile selon Saint Luc, II, 29). Et la chronique (Note : Il s’agit d’une chronique que Porel a promis d’écrire et que Proust va proposer à Robert de Flers de publier dans Le Figaro) cher Jacques.

Mettez tous mes respects aux pieds de Madame votre Mère et de Madame Porel.

Votre

 

Marcel

 

 

 

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A Louis de ROBERT

 

(Premiers jours de septembre 1919)

 

Cher Louis,

 

Je crois vous avoir dit l’état de santé où j’étais actuellement. Il est la raison de mon retard à vous remercier de votre charmante lettre. Vous êtes beaucoup trop gentil de prendre la peine de m’expliquer que vous n’êtes pas lié avec les membres de l’Académie Goncourt (Note : la lettre en question ne nous est pas parvenue). Je vous avais demandé cela à tout hasard, croyant que vous les connaissiez intimement. Je me souviens (d’une façon toute rétrospective) que, sur un point qui n’est d’aucun intérêt pratique, vous avez eu une erreur de mémoire quand vous croyez qu’en 1913 ou 1914 le prix Goncourt n’a pas été entre nous l’objet d’une véritable correspondance. J’ai certainement vos lettres, mais dans quel garde-meuble ? Je me souviens de maint détail, par exemple celui-ci : comme vous m’aviez objecté qu’on ne donnait généralement ce prix qu’à un écrivain pauvre et que je vous avais répondu que j’étais ruiné, vous me répliquâtes que cela ne faisait rien à l’affaire car j’étais malgré tout d’une famille riche, que j’avais été pas mal dans le monde, que même sans argent je faisais figure de riche (Note : Les souvenirs de Proust semblent être confirmés par les lettres qu’il échangea avec Louis de Robert en 1913, où il est question des chances que Du côté de chez Swann obtienne le prix Goncourt. Voir CorXII, lettres 164, 169, 170, 173). Vous aviez poussé la bonté jusqu’à me recommander à des académiciens. Vous me dites que vous étiez ami de Mirbeau, mais je crois pouvoir affirmer que ce n’est pas à lui que vous écrivîtes. Je me figure plutôt Margueritte ou Descaves, mais sans pouvoir l’affirmer. D’ailleurs je ne me présentai pas. Seul, Rosny aîné (je ne vois pas le nom de son frère dans la liste des académiciens ?) me donna une voix, qui me toucha d’autant plus qu’il n’avait avec moi aucune relation personnelle. Cette fois-ci, c’est (à ce qu’on m’a dit) Léon Daudet qui votera pour moi (Note : Proust a appris l’intention de Léon Daudet à cet égard par Reynaldo Hahn qui venait de faire un séjour chez les Daudet à La Roche (Indre-et-Loire). Je ne sais rien du reste. Encore une fois, je ne suis revenu là-dessus que pour vous montrer que mes souvenirs étaient exacts et nullement pour vous demander de nouveau une recommandation que je sais très bien que, dans votre grande bonté, vous me donneriez si vous aviez des amis parmi ces messieurs.

Cher ami, on m’a dit que vous aviez écrit quelque chose de très remarquable, et dont tout le monde parle, sur Flaubert (Note : Article paru dans La Rose rouge du 14 août 1919, sous le titre : « Flaubert écrivait mal ». Abel Hermant en parle dans Le Figaro, supplément littéraire du 7 septembre, p. 2). Pourriez-vous me dire où cela a paru ? Je suis sûr que je ne serai pas d’accord avec vous, car j’admire infiniment Flaubert (du moins, L’Education sentimentale, titre incompréhensible et qui est une faute de français), mais je n’ai pas besoin d’être d’accord avec les conclusions d’un auteur pour admirer sa dialectique, et je sais d’avance combien j’admirerai la vôtre.

Si vous m’écrivez, comme le bail provisoire que m’avait consenti Réjane expire (Note : D’après la lettre à Porel du 15 août, Proust croyait devoir quitter l’appartement le 10 septembre) et qu’il est très difficile de trouver à se loger, mon adresse n’est pas tout à fait certaine et le mieux serait que vous m’écriviez aux soins de la Nouvelle Revue Française, 37, rue Madame. La vie chère n’est-elle pas incommode pour vous ? Et n’accepteriez-vous pas, dans ce cas, qu’un ami allégeât fraternellement ce fardeau ?

Votre tout dévoué

 

Marcel Proust

Décès de Monsieur Guy Le Roux

 

Chers Amis,

 

C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès hier de Monsieur Guy Le Roux. Il s’est éteint doucement, sereinement dans la nuit.

 

Je le voyais tous les deux ou trois jours, et encore la veille : très fatigué, son petit sourire et son humour étaient encore bien présents, par flashs, au milieu des longues phases de sommeil qui s’accentuaient jour après jour…. Il s’est endormi dans la paix.

 

Nous n’oublions pas combien, en symbiose avec Yvette, il a servi le Cercle Littéraire durant des années. Lui, le « sherpa », toujours disponible, toujours souriant... Il était fier et heureux de contribuer avec efficacité à la vie du Cercle littéraire. Merci Guy pour tout ce que vous avez fait aux côtés de votre chère Yvette !

 

Nous présentons à Xavier et à Pascal, ses deux fils, ainsi qu’à toute la famille l’expression de nos condoléances émues les plus sincères et les plus vives.

 

Le Service devrait avoir lieu lundi 26 août à l’église de Cabourg. Nous n’avons pas encore de précision d’heure mais elle sera mise sur le site dès que la famille l’aura arrêtée.

 

Au revoir Guy et… MERCI !

 

 

                                                                       Docteur Jean-Paul Henriet

                          Président du Cercle Littéraire Proustien de Cabourg-Balbec

                                        (17 août 2019)

Les obsèques auront lieu le lundi 26 août, dans l’église Saint Michel de Cabourg, à 10 heures

       Guy Le Roux à Illiers en 2012    -   Yvette Le Roux à Cabourg en 2005

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Madame DAUDET à Marcel PROUST

 

Château de la Roche Chargé (Indre-et-Loire)

 

23 août 1919

Cher Marcel,

 

Je relis A l’ombre des jeunes filles en fleurs- car je dois vous dire – que j’avais devancé l’envoi en attendant le précieux exemplaire.

Quel livre ! Quel beau composé de sentiments, de souvenirs, d’observations où les êtres, les aspects, les modes même et les propos d’un temps sont observés, consignés définitivement.

Vous êtes l’historiographe d’une époque qui grâce à vous passera à la postérité, et saura s’y faire une place.

Je ferme les yeux : Les Champs-Elysées, le passage en sa jolie toilette de Madame Swann, au pas de flâne entourée de ses amis, les enfantillages de Gilberte décevante et déconcertante, la péniche fleurie, le thé des petites filles, l’achat du précieux vase ! Et puis Balbec, les effets de lumière et de vagues, la courte conversation avec la grand-mère émouvante aux larmes, tout cela défila en ma mémoire de lectrice attentive. Survient Albertine et tout de suite elle ne me plaît pas, elle n’est pas messagère de bonheur. Que de charmants portraits où je reconnais de fugitives apparences et comme vous savez traduire tout ce qui retentit en vous, d’évocations, de subtilités qui généralement restent inédites, faute d’une expression assez légère.

Je vous exprime sans doute bien mal ce que je pense. Mais je puis toujours bien vous dire, cher Marcel, combien je vous remercie d’avoir pensé à moi d’avoir compté parmi vos amies et admiratrices.

 

                                                                                                                  J.-A. Daudet

 

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A Gaston GALLIMARD

 

 (Vers le 22 mai 1919)

 

Cher ami,

 

Votre lettre ne me persuade aucunement. Et je suis triste surtout que la mienne vous « désespère ». Je ne voudrais que votre joie, et c’est donc moi qui suis désespéré.

Vous jouez sur les mots quand vous dites que vous êtes éditeur et non imprimeur. Car un éditeur a principalement parmi ses fonctions de faire imprimer ses livres. Vous avez été directeur de théâtre en Amérique et je pense que c’est à cela, bien plus qu’à la distinction que vous faites entre imprimeur et éditeur, que je dois d’avoir de l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs l’édition la plus sabotée qui se puisse voir. Admettons un instant que toutes les fautes soient de moi, il y a des correcteurs pour quelque chose. Vous me dites que vous avez été d’imprimeur en imprimeur, je vous en remercie et j’en suis confus, mais alors cela a été pour revenir au même, puisque c’est le même nom que celui qui m’a été dit en Décembre quand on a quitté la Semeuse. Il a peut-être d’ailleurs d’admirables qualités, mais je vous supplie de garder un double des pages qu’il a extraites de A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs pour la Nouvelle Revue Française. Nous les lirons un soir ensemble, un soir au Ritz ou chez moi et vous verrez quel est ce prodige. Accordez-moi ce plaisir et je vous promets une vraie stupéfaction.

Cher ami et éditeur, vous paraissez me reprocher mon système de retouches. Je reconnais qu’il complique tout (pas dans la chose de la Revue, en tous cas !) Mais quand vous m’avez demandé de quitter Grasset pour venir chez vous, vous le connaissiez, car vous êtes venu avec Copeau qui, devant les épreuves remaniées de Grasset, s’est écrié : « Mais c’est un nouveau livre ! » Je m’excuse auprès de vous de deux façons : la première c’est en disant que toute qualité morale a pour fonction une différence matérielle. Puisque vous avez la bonté de trouver dans mes livres quelque chose d’un peu riche qui vous plaît, dites-vous que cela est dû précisément à cette surnourriture que je leur réinfuse en vivant, ce qui matériellement se traduit par ces ajoutages.  Dites-vous aussi que si vous m’avez donné une grande preuve d’amitié en me demandant mes livres, c’est aussi par amitié que je vous les ai donnés. Quand je vous ai envoyé le manuscrit de Swann et que vous l’avez refusé, il pouvait y avoir intérêt pour moi à ce que l’éclat de votre maison illustrât un peu ce livre. Depuis qu’il a paru chez Grasset, il s’est fait, je ne sais comment, tant d’amis, que je pouvais publier les suivants chez Grasset sans craindre qu’ils passassent inaperçus. J’ai obéi en les lui retirant et en les mettant chez vous à une pensée d’amitié.

Hélas, vous êtes parti, je n’ai cessé de recevoir des livres des autres (car il y a des éditeurs qui ont des imprimeurs, croyez en la pile d’ouvrages reçus et non coupés qui est dans ma chambre) mais pas d’épreuves. Je pense qu’elles viendront. Je n’ai plus les mêmes forces, et c’est peut-être moi à mon tour qui serait un peu lent. Pourvu que tout paraisse de mon vivant ce sera bien, et s’il en arrivait autrement j’ai laissé tous mes cahiers numérotés que vous prendriez et je compte alors sur vous pour faire la publication complète. Je n’ai pas encore abordé d’autres points de votre lettre. Mais la fatigue m’arrête et je vous quitte en vous serrant la main bien affectueusement.

 

                                                                                                                                  Marcel Proust

 

Je n’ai toujours pas reçu les droits d’auteur de Grasset. Je compte sur vous. Au moment où cette lettre aurait dû être partie, je reçois un mot charmant de Grasset me demandant de lui donner pour une Revue qu’il fonde avec Jean Dupuy à 200.000 exemplaires la primeur de mon livre. Je vais lui répondre que c’est impossible, mon livre paraissant incessamment. Je trouvais en effet Juin un détestable mois, mais il vaut mieux ne plus retarder d’un jour.

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A la Princesse SOUTZO

 

 (Premiers jours d’août 1919)

 

 Princesse,

 

Que vous êtes bonne de lire (avec une si merveilleuse intelligence) mon livre (Note : A l’ombre des jeunes filles en fleurs, paru le 21 juin), et de penser à mon logis, condition indispensable de la continuation de mes livres.

Je vais moi-même écrire à une agence, et, seulement si vous en avez le temps, vous seriez bien gentille de répondre (mais ce n’est pas très utile). L’hôtel me semble en ce moment difficile, du fait de la multiplication des Albaret (nom du mari de Céleste). Mais d’autre part, il peut devenir d’un jour à l’autre possible, car Céleste est exténuée ce qui se comprend, puisque au lieu de faire le service de quelqu’un qui prend une tasse de café au lait, elle fait celui d’une famille qui fait deux repas substantiels, se lève etc. Si elle me quittait et si je me résolvais soit provisoirement, soit définitivement à l’hôtel, croyez-vous qu’il y aurait une différence sensible de prix entre le Ritz, le Majestic, et deux chambres au bout d’un couloir ce serait assez, et l’Hôtel d’Hendaye (si celui-ci a des cheminées, en dehors du chauffage). Dans tous, l’étage le plus haut me sera toujours le meilleur. Mais tout cela est si vague que je vous en parle seulement malgré ma fatigue d’écrire, pour le plaisir de causer avec vous.

Je désespère de voir Morand qui avait annoncé sa visite, et une visite doublement précieuse puisque il devait m’apporter des œuvres de lui. Lui avez-vous jamais dit que je l’avais invité le soir où vous m’avez fait l’honneur, vous et le Prince, de dîner avec moi et avec Gaigneron. Car jamais il ne m’a répondu, et n’y a pas fait allusion dans sa lettre. Et je voudrais qu’il sache que je l’aime et ne l’oublie pas.

Adieu Princesse il est bien triste de souffrir au point de ne pouvoir continuer une lettre, c’est mon cas. Si votre départ était retardé dites-le moi je viendrais vous voir. Antoine pourra vous dire qu’il m’a été impossible de le recevoir, d’aller dîner chez lui. Combien d’autres témoins de mon état (Mes de Ludre, d’Haussonville, Castellane etc. etc. etc.) pourrais-je faire « citer ». Adieu Princesse. Daignez agréer mes respectueux hommages.

 

Marcel Proust

Rappel : en ce moment (ré-écoute et podcasts possibles)

 

France Culture, programmation de l'été 2019 :

 

- Les Grandes traversées : Céleste Albaret du 29 juillet au 2 août, de 9h06 à 11H

- Cours d'Antoine Compagnon au Collège de France du 6 juillet au 25 août, samedi et dimanche de 15h à 16h 

Proust à Trouville ou un après-midi à La Raspelière, blog Interligne, d'Armelle Barguillet-Hauteloire 

Eté 2019 au Cercle littéraire proustien : sorties des 8 et 22 août 

informations et inscriptions 

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Le Figaro

 

Lundi 7 juillet 1919– Page 1 – Colonnes 4 et 5

 

Une Rentrée littéraire

   

C’est un événement littéraire que la « rentrée » de M. Marcel Proust dans le royaume des livres, où la Nouvelle Revue française édite simultanément, avec un art typographique digne de louanges, trois volumes de cet auteur si exceptionnellement et si originalement doué.

M. Marcel Proust est resté silencieux pendant la guerre. Mais il travaillait, malgré le patriotique souci qui n’a cessé d’absorber son âme, malgré les tourments physiques, on serait tenté d’écrire ici le martyre d’une santé dont la fragilité condamne bizarrement ce peintre du « monde » à mener, depuis trop d’années déjà, à l’écart du monde, une existence douloureuse et paradoxale d’ermite parisien.

La récompense de ces années de labeur et de souffrances solitaires, c’est le succès qui guette les trois spirituels, étranges, incomparables livres offerts, par M. Marcel Proust, à l’attentive curiosité du public lettré.

En même temps qu’il réimprime Du côté de chez Swann, - partie initiale de la romanesque autobiographie intitulée, dans son ensemble, A la recherche du temps perdu, qui avait déjà conquis tant de lecteurs et peut-être surtout de lectrices avant la guerre, - il publie son deuxième volume, nouveauté d’aujourd’hui, sous ce titre d’une fraîcheur souriante : A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Auprès de cette œuvre de création poétique et d’analyse méticuleuse, qui doit continuer de s’élever peu à peu comme un monument de psychologie raffinée et mystérieuse, l’écrivain s’exerce à des essais de fantaisie critique, à des méditations littéraires et morales, où son intense sensibilité, l’acuité de son imagination ardente, son immense mémoire, son goût inné pour l’étude des usages et la spirituelle subtilité de sa verve observatrice suscitent à la fois, chez le lecteur stupéfait et ravi, les plaisirs habituellement étanches de l’émotion, de l’intelligence et du rire. Son volume de Pastiches et Mélanges enchantera plus particulièrement les lecteurs du Figaro, qui ont savouré, il y a une dizaine d’années, ses célèbres pastiches de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, Renan, Goncourt, Michelet, Faguet, auxquels s’ajoute aujourd’hui un prodigieux « inédit » de Saint-Simon. Brodés par M. Marcel Proust autour de l’Affaire Lemoine, ces « pastiches » demeurent le modèle du genre et leur profondeur habile ne saurait être égalée.

Voilà des œuvres supérieures et charmantes, attrayantes et fortes. La critique littéraire fera bientôt ressortir leur mérite singulier. Qui donc prétendait que la guerre tuerait le sens artistique, chasserait de leur domaine les producteurs d’élite ? Ils renaissent, ils se réveillent, ils fleurissent, et M. Marcel Proust est un des plus fertiles, un des plus admirables de notre temps.

                                                                                                                            Bartholo

 

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 A Robert DREYFUS

8bis rue Laurent Pichat

(Le mercredi soir 23 juillet 1919)

Mon cher Robert,

 

C’est encore moi qui t’écris et à un sujet qui cette fois n’a rien de littéraireIl y a dans la maison contiguë à la tienne (156) un appartement à louer (au quatrième). Est-ce que tu pourrais me dire (quoique naturellement n’étant pas personnellement sensible à cela, tu doives moins le savoir, parce que tu y as prêté moins d’attention) si, même à dose infinitésimale, la fumée du chemin de fer (NOTE : la ligne d’Auteuil qui passait boulevard Pereire) peut imprégner l’air qu’on respire dans cette partie du Boulevard Malesherbes. Je ne veux pas te fatiguer des raisons qui sans cela me rendent cet appartement assez favorable (je n’ose faire entrer en ligne de compte ton voisinage, sachant combien j’ai pu peu profiter de chers voisinages, dans une même maison, mais enfin l’avenir n’est pas forcément calqué sur le passé). J’aurais préféré un étage plus haut pour dominer davantage le bruit du tramway et surtout la poussière, et n’avoir personne au-dessus de ma tête. Mais enfin autant rue de Rivoli j’eusse souhaité un sixième pour être très haut au-dessus de l’humidité de la Seine, boulevard Malesherbes cela a moins d’importance. Je suppose que tu ne connais pas tes voisins. Sans cela je t’aurais demandé si tu croyais (mais sans leur en parler) qu’en leur offrant par exemple le terme de Juillet ils me laisseraient entrer en Septembre (avant le 10) au lieu d’Octobre. Car il faut je crois que je quitte d’ici vers le commencement de Septembre. Je n’ai d’ailleurs aucune idée de ce que peut être l’appartement étant hors d’état de le visiter. J’espère que les murs sont épais, que la maison n’est pas humide, qu’il n’y a pas trop de piano au-dessus, et que des travaux ne sont pas à la veille d’être entrepris dans cet immeuble. Peut être habitant si à côté, as-tu entendu dire : c’est humide. Ou : on va faire des percements pour mettre le chauffage central partout. Où le gérant est un terrible homme. Peut être n’as-tu rien entendu dire du tout.

Je relis ton article (NOTE : Voir ci-dessus, la lettre 163 du même au même datée du lundi soir 7 juillet 1919 et sa note 2), ma palme et ma gloire, duquel je n’ai pas su à la première seconde apprécier toute la beauté. Et maintenant je la trouve telle et si flatteuse pour moi, que je suis désespéré de la méchanceté qu’on a eue de le mettre en petits caractères, de sorte qu’aucun des rares lecteurs du Figaro que j’ai vus, n’avait lu ce Bartholo. Ab uno diace omnes (NOTE : D’après un seul, apprenez à connaître tous les autres. Enée, racontant à Didon comment Simon, le Grec perfide, persuada aux Troyens de faire entrer dans leurs murs le cheval de bois. Virgile, Enéide, II, 65). Je voudrais pouvoir en couvrir les murs de Paris comme d’affiches électorales. C’est te dire à quel point je le trouve remarquable et « flatté ».

Présente je te prie mes respectueux hommages à ta mère et crois mon cher Robert à ma profonde amitié.

 

                                                                                                                           Marcel Proust

 

En principe le bruit de la rue n’est pas pour moi un inconvénient mais un avantage, continu comme le bruit de la mer, assourdissant les bruits intermittents des voisins, les seuls que je trouve désagréables. Aussi j’aurais beaucoup souhaité la rue Castiglione mais n’y ai rien trouvé, au moins dans la partie où la proximité de la Seine dilue la poussière. En principe une large voie, s’il n’y flotte pas de parfums (le Boulevard des Italiens me serait odieux ou la rue de la Paix) m’est meilleure qu’une petite. Et je déteste être sur une cour ou sur un jardin. Si tu as une minute dis-moi si tu me conseilles le 156 boulevard Malesherbes.

Tu n’as pas par hasard un article de moi sur les Demoiselles du Téléphone (dans le Figaro) qui s’appelait Journées de lecture (NOTE : Article paru dans Le Figaro du 20 mars 1907 ; repris dans Chroniques 83-91 ; V, 527-533. – Proust doit être en train d’écrire ou de retoucher le morceau sur le téléphone qui suit le séjour du narrateur à Doncières : Le Côté de Guermantes, II, 133-136) ? Cela me rendrait si grand service de l’avoir une journée.

ETE 2019 

 

Samedi 6 juillet a eu lieu au Grand Hôtel de Cabourg une conférence de Jean-Yves Tadié " Proust et l'Hôtel " 

 

(extraits du Pays d'Auge)

Visite de Pont-Audemer le 1er juin 2019 

Les VERRIERES de l’EGLISE SAINT-OUEN de PONT-AUDEMER

 

C’est en 1907, lors de la première année de son « troisième séjour » à Cabourg (de 1907 à 1914) que Proust, dont l’état de santé était amélioré par rapport à Paris, alla visiter Pont-Audemer en « automobile fermée », dans un des trois taxis de marque Unic qui stationnaient au pied du Grand Hôtel. L’un des chauffeurs s’appelait… Alfred Agostinelli…

 

Il parcourut la Normandie, allant à Caen, Lisieux, Bayeux, Balleroy… Il aimait visiter les petites villes de caractère, les belles églises, les paysages de campagne…

 

A Pont-Audemer, l’église Saint-Ouen présente une architecture complexe avec une nef lumineuse de style gothique tardif (XVème siècle), plus large, plus haute que le chœur roman, massif, étroit, sombre. La Renaissance et le roman devant nos yeux, dans une surprenante association ! 

 

Nous sommes en réalité dans une église en complet remaniement mais dont le chantier, faute de moyens financiers, s’est arrêté, s’est figé. Inachevée pour l’éternité…

 

Proust aimait ces contrastes architecturaux.

 

Mais il fut surtout séduit par la beauté des verrières qui illuminent de couleurs chaleureuses les bas-côtés de la nef. Quatorze superbes verrières d’une grande finesse, se présentent à nos regards. Réalisées de 1515 à 1556, elles enrichissent de leurs reflets colorés les chapelles latérales.

 

Cet ensemble est un des plus beaux de Normandie et montre la grande maturité des maîtres verriers de l’époque.

 

Marcel Proust les regarda longuement et précisera plus tard qu’il s’en inspira pour « peindre » les vitraux de l’église de Combray, au même titre que les vitraux de la Sainte-Chapelle et ceux de la cathédrale d’Evreux.

 

Alors, suivons Proust comme en 1907 !

 

                                                                                    Jean-Paul Henriet

Prix de la Madeleine d'Or 2019 : première sélection Mai 2019

5 ouvrages sélectionnés   suite ...

( Photos - Tous droits réservés )

Programme 2019 : Pont-Audemer le 1er juin,  Eté 2019 

 

                                                                                      Cabourg, le 22 mai 2019,

Madame, Monsieur, Cher(e) Ami(e),

 

Après notre visite de Dives-sur-Mer en février, notre prochaine manifestation (où il reste encore six places) aura lieu le samedi 1erjuin : nous vous proposons, l’après-midi, la visite commentée de Pont-Audemer (« petite Venise normande ») et de l’église Saint-Ouen. Ses verrières (XVIè siècle) sont remarquables. Proust l’a visitée en 1907 et s’en est inspiré pour l’église de Combray. Le rendez-vous est fixé à 14 h 30 devant l’entrée de l’église. Nous irons ensuite faire un tour de ville qui ne manque pas de charme. Si vous n’êtes pas déjà inscrit, envoyez-nous rapidement un bulletin complété avec un chèque de 12 euros par personne pour le goûter. Si vous souhaitez partir de Cabourg en co-voiturage, le rendez-vous est fixé à 13 h 40 devant l’église Saint-Michel de Cabourg. Allez voir sur le site internet du Cercle les photographies et le texte préparatoire à la visite.

 

Je vous rappelle la venue, le samedi 6 juillet, de Monsieur Jean-Yves Tadié qui traitera, au Grand-Hôtel, à 17 heures, de « Proust et l’hôtel ». L’inscription est obligatoire (gratuite pour les membres à jour de leur cotisation 2019, 6 euros pour les non-membres) avec le bulletin ci-joint à remplir.     .... suite 

                                                                                                      

 

A Cabourg, le 27 octobre 2019  salon du livre Lire à Balbec 

Conférence de Luc Fraisse qui a eu lieu

le samedi 27 avril à 17 heures au Grand Hôtel de Cabourg

" Proust et Versailles"

Marcel Proust a été en lien avec Versailles durant toute son évolution créatrice ... 

Lettres de référence de Marcel Proust

 

Correspondance de Marcel PROUST par Philip KOLB

1907 – Tome VII – Pages 21 - 24

 

A Reynaldo HAHN

                                                                                                               Lundi (7 janvier 1907)

          Mon petit Reynaldo,

 

         Je suis triste de n’être pas en état de vous dire plutôt ce que je vous écris. Si vous écrivez à Montesquiou dites-lui que la vérité est hors de son dilemme, en pleine invraisemblance pour qui ne sait pas ma vie. La vérité, c’est qu’arrivé à Versailles le 6 août, je n’ai pas pendant ces cinq mois été une seule fois capable de sortir. Je n’ai pas été une seule fois au Château, pas une seule fois à Trianon (mais du reste vous savez bien tout cela), pas une seule fois au cimetière des Gonards. Si je n’avais eu qu’un seul jour de bon, je serais allé plutôt qu’au Château et à Trianon, aux Gonards, surtout M. de Montesquiou n’étant pas à Versailles, ne pouvant pas y aller, j’aurais eu un sentiment très doux en me disant que je le remplaçais, que je venais de sa part auprès du pauvre Yturri comme lui si souvent vint de la part de M. de Montesquiou auprès de moi. Et puis je savais par vous, par d’autres, que c’était une tombe unique d’émotion et de beauté. Et comme je ne pense plus guère qu’aux tombeaux, j’aurais bien voulu voir ce que Montesquiou avait fait là et comment son goût avait réussi à donner plus de noblesse encore à sa douleur. Quand il sera revenu à Paris ou à Versailles, je me soignerai pour tâcher de le voir un soir, mais outre que c’est impossible pour tout le monde, avec lui la difficulté grandit encore car c’est la personne du monde avec qui je me gêne le plus, dans le mauvais sens du mot. Et même s’il se prête pour une fois à mes heures, la possibilité d’une crise intempestive m’empêchera d’oser lui donner un rendez-vous que j’aimerais mieux mourir que rompre, tandis que d’autres comprendraient. Vous pouvez lui dire que j’ai eu une grande joie à recevoir les Hortensias bleus que je n’avais jamais tant aimés (NOTE : Les Hortensias bleus. Edition définitive avec portrait de l’auteur d’après une peinture de Laszlo. Paris 1906. C’est le premier volume de l’œuvre définitive du poète, paru au mois de décembre 1906 chez Georges Richard, 7, rue Cadet. Garvey affirme par erreur que ce volume parut en février 1906 (Modern Language Notes,décembre 1932, p. 521). Cf. B.F., 15 mars 1907 ; Cor, VI, note 11 de la lettre 188. La première édition de l’ouvrage avait paru en 1896. Voir Cor, II, 71). Les pièces du début m’ont paru plus exquises qu’autrefois. Quant à l’Ancilla dont je vous ai appliqué ce fragment dernièrement (NOTE : Voir Cor, VI, la fin de la lettre 188, du 13 décembre 1906), c’est une chose admirable, un magnifique pendant de La Servante au grand Cœur (NOTE : Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, C (édition Antoine Adam, Paris, Garnier, 1961, p. 112) :

 

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,

Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.(…)

 

Il me semble (mais je n’en suis pas sûr) que la pièce à Yturri a été retouchée et peut-être pas améliorée. Elle reste peut-être ce qu’il a jamais écrit de mieux mais je ne me rappelle pas que la couronne fut verte la première fois et je ne sais pas si c’est mieux ainsi. (NOTE : Allusion au sonnet In Memoriam, que Montesquiou a placé après la préface du recueil en question, pièce intitulée  A la mémoire de Gabriel de Yturri. Elle commence :

 

Mes sentiments pour Vous sont fiers d’être éternels ;

Ils ont assez duré pour avoir fait leur preuve :

Sérieux, dans la joie, et, sereins, sous l’épreuve,

Et, sans jamais mentir aux pactes fraternels.

 

Chacun de nous eut droit à sa verte couronne :

La mienne, je l’espère, et l’attends, sans émoi ;

La vôtre, si, d’avance, ici, je vous la donne,

Recevez-la sans trouble, en la tenant de moi.

 

Cette pièce ne paraît pas dans la première édition des Hortensias bleus. Le livre portete seulement cette dédicace imprimée :

A/D.G.D.Y. (Don Gabriel de Yturri). En témoignage et en mémoire d’un rare et indissoluble pacte pour le bel et pour le bien.

R.M.F.)

Inutile de lui dire cela, d’abord parce que c’est un doute très vague, et que je ne suis pas du tout sûr d’avoir raison.

Avez-vous été interrogé par les Lettres au sujet de Shakespeare, Tolstoï (NOTE : La revue Les Lettres avait demandé à quelques écrivains et artistes français leur opinion sur ce jugement de Tolstoï, rapporté par Georges Bourdon dans son livre En écoutant Tolstoï (1904) : « Le génie de Shakespeare, c’est une de ces opinions toutes faites que personne ne s’avise de vérifier, que les générations recueillent sans contrôle et que chacun propage au petit bonheur… Personne ne le lit plus et l’on parle de lui comme une chose établie, indiscutable, éternelle, comme on parle de la rotation de la terre ! Je vous dis que le génie et la gloire de Shakespeare sont un exemple inouï de suggestion universelle… ses drames sont de la mauvaise histoire. Ils sont vulgaires, sans idées générales ; ses caractères sont imprécis ; et de toute son œuvre il se dégage un mortel ennui. Mais voilà, on ne songe pas à cela, et ceux qui pourraient le dire ne l’osent pas. » Les réponses de l’enquête ont paru dans les numéros du 15 janvier et du 15 février 1907). Je suis trop souffrant pour répondre, je ne peux pas vous dire ce que rien qu’une lettre comme celle-ci m’épuise. Plusieurs personnes (notamment Me G. de Caillavet) (NOTE : Il s’agit sans doute de la réponse à la longue lettre que Proust adressa à Mme Gaston de Caillavet le 8 décembre 1906. Voir Cor, VI, lettre 181) m’ont écrit que votre Noël était adorable. J’aurais bien voulu l’entendre, Bunchnibuls, et suis triste de n’avoir pas pu (NOTE : Allusion à la représentation donnée chez Mme Madeleine Lemaire le soir du réveillon. Il s’agit apparemment de la Pastorale de Noël, mystère en un acte d’Arnous Grevan, adapté par Leonel de La Tourasse et Taurines, avec accompagnement de piano par Reynaldo Hahn. Cf. Cor, VI, lettre 194 et note 6). Dites à M. de Montesquiou que je n’ai même pas pu aller à l’enterrement de mon pauvre oncle (NOTE : Voir Cor, VI, lettre 111 et note 5).

Tendrement à vous

Marcel

              Vous pouvez dire à M. de Montesquiou que je n’ai pas été une seule fois assez bien pour voir Miss Deacon qui habitait le même hôtel (NOTE : Voir Cor, VI, lettre 104, note 8).

 

Dites à Montesquiou que d’ailleurs cela n’intéressera pas que je commence à aimer beaucoup les objets (NOTE : Jeu de mots, semble-t-il, faisant allusion à la fois aux bibelots et au poème de Montesquiou intitulé Objets. Cf. Les Hortensias bleus, LXXVI de l’édition de 1896).

Conférence de Luc Fraisse le 27 avril,

promenade à Pont-Audemer le 1er juin

 

                                                                              Cabourg, le 22 mars 2019,

 

Madame, Monsieur, Cher(e) Ami(e),

 

Après notre visite de Dives-sur-Mer sur les pas de Proust, le mois dernier, nous vous proposons de nous réunir, le samedi 27 avril, à 17 heures, au Grand-Hôtel de Cabourg, pour entendre avec grand plaisir notre ami Luc Fraisse parler de son dernier livre : « Proust et Versailles », conférence suivie, pour celles et ceux qui le souhaitent, d’un dîner amical au Casino voisin. Nous disposons de 35 places. Le prix est de 35 euros par personne. Si vous êtes intéressé(e), je vous demande de nous envoyer rapidement une lettre (Cercle littéraire – 29, avenue de Verdun - 14390  CABOURG Tél : 06 81 97 97 17) avec un chèque du montant des places désirées.

                                                            suite du courrier ...

Marcel Proust à Cabourg - Emission Météo à la carte France 3 du 14 mars - Replay à partir de la 12 ème minute -

Lettres de référence de Marcel Proust

 

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

 

A Lucien DAUDET

 

(Premiers jours de septembre 1913)

 

Mon cher petit,

 

Je ne crois pas que mon admiration pour vous soit un effet de ma tendresse pour vous, mais je crois que ce que vous appelez votre admiration pour mon livre est un effet de votre grande gentillesse pour moi. Et peut-être n’en a-t-elle jamais eu de plus grand, de plus prodigieux que cette lecture et cette lettre immédiate, telles qu’en voyant tout à l’heure votre écriture et quelque désir que ce pût déjà être une « appréciation » comme dirait la Comtesse A…(NOTE : nous ne connaissons pas l’identité de la personne), j’ai calculé qu’il était même impossible que vous eussiez reçu mes épreuves quand votre lettre était partie.

Mon cher petit, dans le second volume vous verrez un diplomate « Grand Seigneur » si poli qu’on ne peut jamais croire que ses lettres quand on les reçoit soient déjà des réponses et qu’on croit que la correspondance s’est croisée, et qu’il semble qu’il existe des levées spéciales pour lui (NOTE : allusion au marquis de Norpois. La mère du narrateur apprécie « sa ponctualité tellement surprenante à répondre à une lettre que quand, venant de lui en envoyer une, mon père reconnaissait l’écriture de M. de Norpois sur une enveloppe, son premier mouvement était de croire que par mauvaise chance leur correspondance s’était croisée : on eut dit qu’il existait, pour lui, à la poste, des levées supplémentaires et de luxe » - A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, I)Vraiment j’ai eu la même impression devant ce miracle de gentillesse. Dire que dans l’amour, quand on aime et qu’on n’est pas aimé (c’est la forme sous laquelle je connais habituellement ce sentiment) on fait mille calculs pour se persuader que la femme n’a pas pu matériellement vous écrire encore, quelque désir qu’elle en ait. Et que quand quelqu’un veut faire quelque chose de sublimement gentil, il peut par retour du courrier vous écrire dix pages qui en condensent, en exaltent, en magnifient, en stylisent, en approfondissent cinq cents.

Mon cher petit, comment pourrai-je jamais vous remercier. J’avais justement envie de vous écrire parce que j’ai eu l’idée d’interpoler un peu les dernières pages que vous avez (ou plutôt de leur rendre leur ordre primitif) et d’ajouter pour la fin du volume quelques pages qui venaient un peu plus loin et que vous n’avez pas (NOTE : Cf. à ce sujet la lettre 119 à Louis de Robert ci-après et sa note 8)Je vais tâcher de les trouver et de vous les envoyer et si cela ne vous gêne pas trop, vous me direz si cela ne finit pas mieux que la dernière page actuelle. Quant aux épreuves que vous avez, vous pouvez les garder tant que vous voudrez.

Je serai naturellement excessivement fier si Madame votre mère veut bien en lire quelques pages. Si cela n’était pas ridicule, j’aurais à m’excuser auprès d’elle de certaines rencontres. Ainsi, ce que vous me citez trop gentiment d’un oiseau qui divise un arbre incertain (je ne sais exactement la phrase) (NOTE : « Divisant la hauteur d’un arbre incertain, un invisible oiseau s’ingéniait à faire trouver la journée courte, explorait d’une note prolongée la solitude environnante, mais il recevait d’elle une réplique si unanime, un choc en retour si redoublé de silence et d’immobilité qu’on aurait dit qu’il venait d’arrêter pour toujours l’instant qu’il avait cherché à faire passer plus vite ». Du Côté de chez Swann, I) est bien moins joli que Son vol est un circuit dessiné par sa voix mais y ressemble, moins l’arabesque adorable. Mais Madame Daudet peut être certaine que s’il y a eu rencontre il n’y a jamais eu plagiat ; eussé-je connu cette pièce avant d’avoir écrit cette page (en réalité écrite depuis des années), que j’aurais été incapable d’y introduire quelque chose qui ne serait pas de moi. Et à ce propos remerciez infiniment Madame Daudet de sa ravissante carte. Je l’ai reçue comme le plus charmant honneur ! Je ne lui ai pas écrit, par discrétion et par fatigue.

Mon cher petit, je réponds à certaines choses que vous me dites. Je n’ai plus d’épreuves sous les yeux, mais je suis presque sûr de n’avoir jamais dit qu’on tuait un poulet le jour où on le mangeait (bien que cela se passe souvent à la campagne). Françoise fait chaque soir un poulet et ce n’est pas celui du jour qu’elle tue (NOTE : Proust oublie qu’il a écrit, comme l’atteste le placard 20) : « Quand je fus en bas, elle était en train, dans l’arrière cuisine, qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte douceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût fait quelques heures plus tard par sa peau brodée d’or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d’un ciboire ». Lucien Daudet, par excès de délicatesse, n’ose pas rappeler à Proust qu’il a confondu ici le ciboire, vase sacré où l’on conserve les hosties, avec le calice, autre vase sacré dans lequel on verse le vin de messe).

         Pour les fleurs, j’ai, je vous assure, beaucoup de scrupules ; ainsi dans la première version (parue dans Le Figaro) de ces aubépines, il y avait dans le même chemin des églantines. Mais ayant trouvé dans la Flore de Bonnier que les églantines ne fleurissaient que plus tard, j’ai corrigé et j’ai mis dans le livre « qu’on pourrait voir quelques semaines plus tard, etc. ». Pour la verveine et l’héliotrope, il est vrai que Bonnier indique pour la première qu’elle fleurit de juin à octobre, pour la seconde de juin à août ! Mais comme il s’agit dans Bonnier des fleurs sauvages, j’avais cru (et l’horticulteur à qui j’ai écrit m’avait assuré) que dans un jardin (et non plus dans la haie comme pour l’épine et l’églantine) on pouvait les faire fleurir dès mai quand les aubépines sont encore en fleur. Puisque c’est impossible, que puis-je mettre, le réséda et le jasmin seraient-ils possibles, ou d’autres ? Et à ce propos savez-vous comment est le « Chêne d’Amérique » ? Du reste vous me direz dans ma fin nouvelle que vous recevrez qu’il y a des erreurs. Je ne suis pas certain.

Mon cher petit, vous me dites qu’il y a un certain sens social et des répercussions aussi dans ce livre, j’accepte ce double compliment ; vous verrez que c’est vrai quand vous connaîtrez les deux autres volumes. D’ailleurs presque tout ce que vous avez lu ne prendra son sens qu’alors, et si j’ai parlé des noms de pays dans ce volume, ce n’est pas une digression, le dernier chapitre s’appelle : Noms de pays : le Nom. Le principal chapitre du second volume s’appelle : Noms de Pays : le Pays. Et cet exemple n’est rien, François le Champi revient à la fin du troisième volume, etc. (NOTE : François le Champi est le roman champêtre de George Sand que la mère du narrateur lui lit pour le calmer le soir où la présence de Swann à dîner l’empêche devenir embrasser l’enfant. Du Côté de chez Swann, I, 39 et 41 à 42. A la fin du roman, le narrateur retrouve ce roman dans la bibliothèque du prince de Guermantes lui rappelant la scène de son enfance : Le Temps retrouvé, III, 883 à 886 et 1044). Souvent, vous le savez, on dit d’un grand artiste « à côté de son génie c’était une vieille bête qui avait les idées les plus étroites », mais comme on a d’avance l’idée de son génie on ne se le figure pas en réalité étroit et ridicule. Aussi j’ai trouvé plus frappant de montrer d’abord Vinteuil vieille bête sans laisser soupçonner qu’il a du génie, et dans le deuxième chapitre de parler de sa sublime sonate que Swann n’a même pas un instant l’idée d’attribuer à la vieille bête. De même ce n’est pas une erreur si dans le premier chapitre, à la deuxième ou troisième page, vous avez lu : « Suis-je à Tansonville chez Mme de Saint-Loup ? » alors que Tansonville appartient à Swann, mais c’est que dans le troisième volume Mlle Swann épouse Robert de Saint-Loup (NOTE : coup de théâtre dans La Fugitive : III, 656) que vous connaîtrez dans le second volume.

Je vous dis tout cela, mon cher petit, pour vous donner ma plus intime confidence, vous dévoiler d’avance tous mes pauvres petits secrets

Mon cher petit, quant à ce que vous me dites d’un article, je n’ai aucun besoin de poser avec vous, ce que je ne ferais du reste avec personne…

…Mais avec votre « signature » cela sera autrement facile ! Si vous ne changez pas d’intention (et vous m’avez déjà écrit cette lettre adorable, ne vous fatiguez pas si vous avez à ce moment-là quelque chose à faire, si vous voyagez), mais enfin pour le cas où vous voudriez toujours le faire, vous pourriez m’envoyer cet article (si vous n’avez pas de préférence pour le journal où le faire paraître) et Reynaldo qui est fâché que le Journal et Le Temps m’aient refusé dernièrement, voudra peut-être avoir une revanche dans l’un ou dans l’autre en y faisant insérer votre article. Ou bien mon éditeur qui, paraît-il, excelle à faire connaître ses auteurs et s’est battu en duel parce que l’Académie avait donné un prix au livre de Romain Rolland (NOTE : Romain Rolland avait en effet gagné récemment le Grand Prix de littérature de l’Académie Française (Gil Blas, 6 juin 1913) – Romain - Edme-Paul-Emile Rolland (1866-1944), l’auteur de Jean Christophe. Cf. Cor, I, lettre 56 et sa note 7) au lieu d’à celui qu’il avait édité (NOTE : Il s’agit d’un roman intitulé Laure, que publia Bernard Grasset. L’auteur en était Emile Clermont (1880-1916). Il manqua à une voix près le Grand Prix de l’Académie Française. Cf. ci-dessus la lettre 87 à Grasset) et qui est très versé dans ces choses pourrait se charger des démarches auprès d’un Echo de Paris quelconque. Je connais un peu Laffitte (NOTE : Sic. Il s’agit de Pierre Lafitte. Voir Cor, VIII, 205, note 15. L’Annuaire de la Presse ; 32è année, (1914), p. 823, indique Pierre Lafitte comme directeur et rédacteur en chef d’Excelsior) (de Cabourg)Je ne sais s’il a toujours Excelsior, ni si c’est un journal suffisamment littéraire. Si Calmette y consentait, le livre lui étant dédié, le plus naturel serait Le Figaro (NOTE : L’article de Lucien Daudet intitulé Du côté de chez Swann paraîtra dans Le Figaro du 27 novembre 1913).

En un mot, si vous n’avez pas de préférences spéciales, je pourrais donner carte blanche soit à Reynaldo, soit à Grasset, soit tâcher (ce qui est un peu plus délicat) avec Calmette. Tout cela au cas où L'Action Française ne vous paraîtrait pas devoir accueillir volontiers l’article, car à cause de votre frère et de Maurras, c’est encore ce qui me flatterait le plus.

Mon cher petit, je vous quitte parce que je suis si mal que je ne sais comment j’ai pu vous écrire aujourd’hui ; je suis en ce moment bien malade et accablé de chagrins, mais votre lettre m’a ému d’une secousse si profonde que ce devrait être à en recouvrer sur-le-champ la santé et le bonheur. Que j’aimerais être votre « miraculé » mon petit (NOTE de Lucien Daudet : « allusion au bonheur et à l’émotion que j’avais eus, quelque temps auparavant, à Lourdes, de voir guérir instantanément sur le passage du Saint-Sacrement une femme mourante et inconnue de moi dont je conduisais la petite voiture – Lucien Daudet, Cahiers, V, 74). En tout cas, l’adorable miracle de gentillesse vous l’avez fait, fait et parfait, comme un chef-d’œuvre, et je vous en remercie de tout mon cœur.

                                                                                                      Votre  Marcel

Sur les pas de Marcel Proust en 2019,

 

samedi 23 février 2019, à partir de 14h30,

(rendez-vous à l'église de Dives-sur-mer)

Promenade littéraire à Dives-sur-mer  - complet 

Certes, c'était bien dans la mer que les pêcheurs avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la découverte ;   JFF - Pléiade II - p.19                (suite internet)

 

( Photos Jean-Paul Henriet - Tous droits réservés )

 

HOSTELLERIE GUILLAUME le CONQUERANT

La Prisonnière

 

Quand j’avais dit à Albertine, à notre arrivée de Balbec, que la duchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le même hôtel, elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air plus qu’indifférent, hostile, méprisant, qui est le signe du désir impuissant chez les natures fières et passionnées. Celle d’Albertine avait beau être magnifique, les qualités qu’elle recélait ne pouvaient se développer qu’au milieu de ces entraves que sont nos goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nous avons été obligés de renoncer – comme pour Albertine le snobisme – et qu’on appelle des haines…

 

…Je mentirais en disant que, ce côté terrien et quasi paysan qui restait en elle, la duchesse n’en avait pas conscience et ne mettait pas une certaine affectation à le montrer. Mais, de sa part, c’était moins fausse simplicité de grande dame qui joue la campagnarde et orgueil de duchesse qui fait la nique aux dames riches méprisantes des paysans, qu’elles ne connaissent pas, que le goût quasi artistique d’une femme qui sait le charme de ce qu’elle possède et ne va pas le gâter d’un badigeon moderne. C’est de la même façon que tout le monde a connu à Dives un restaurateur normand, propriétaire de « Guillaume le Conquérant », qui s’était bien gardé – chose très rare – de donner à son hôtellerie le luxe moderne d’un hôtel et qui, lui-même millionnaire, gardait le parler, la blouse d’un paysan normand et vous laissait venir le voir faire lui-même, dans la cuisine, comme à la campagne, un dîner qui n’en était pas moins infiniment meilleur et encore plus cher que dans les plus grands palaces.               suite ...

Commémoration du départ de Guillaume le Conquérant le 17 août 1862  ...

 

                                                       Cabourg, le 14 janvier 2019,

 

Madame, Monsieur, Cher(e) Ami(e),

 

J’espère que vous avez passé de bonnes Fêtes de fin d’année. Au nom du Bureau et en mon nom personnel, je vous présente, à chacune et à chacun de vous, tous nos meilleurs vœux pour 2019, de santé d’abord, de bonheur et de paix pour vous-même, vos familles et tous ceux qui vous sont chers. Je souhaite aussi à notre Cercle de prospérer encore durant l’année à venir. 

 

Nous vous préparons de belles rencontres proustiennes qui commenceront, le samedi 23 février prochain, par une visite de l’église de Dives, avec commentaires et lectures, puis des Halles et enfin de l’Hostellerie Guillaume le Conquérant, chère à Marcel Proust. C’est dans la salle à manger de l’Hostellerie que nous prendrons un goûter, dans un cadre parfaitement conservé et authentique. Le rendez-vous est fixé à 14 h 30 dans l’église de Dives (parking autour, gratuit, facilement accessible). La participation aux frais est de 15 euros par personne (membre ou non du Cercle). Si vous êtes intéressé(s), nous vous demandons de nous envoyer un chèque du montant du nombre de participant(s) à l’adresse habituelle :

Cercle littéraire - 29, avenue de Verdun  - 14390  CABOURG  Tél : 06 81 97 97 17.

 

Le samedi 27 avril, nous aurons le plaisir d’accueillir Monsieur Luc Fraisse au Grand-Hôtel (heure précisée dans le prochain courrier) qui nous parlera de « Proust et Versailles », conférence suivie d’un dîner amical dans un restaurant voisin.

 

Le samedi 1erjuin, nous vous proposons, l’après-midi, la visite commentée de Pont-Audemer (« petite Venise normande ») et de l’église Saint Ouen. Ses verrières (XVIè siècle) sont remarquables. Proust s’en est inspiré pour l’église de Combray.

 

Cet été, notre programme de conférences reprendra tous les lundis, à partir du 15 juillet. Nous avons aussi de belles visites que nous mettons au point. Dans le cadre des Rencontres littéraires organisées par le Grand Hôtel, j’ai le plaisir de vous annoncer dès maintenant la venue, le samedi 6 juillet, de Monsieur Jean-Yves Tadié qui traitera de « Proust et l’hôtel ». 

 

Vous savez aussi que 2019 verra l’attribution de laMadeleine d’Or qui aura lieu au Grand Hôtel, lors d’un dîner de Gala, en novembre ou début décembre.

 

Bien sûr, consultez régulièrement notre site Internet : il est à votre disposition avec ses actualités proustiennes, ses comptes-rendus, ses rubriques variées… N’hésitez pas à parler de nos activités à vos amis : ils sont les bienvenus.

 

Vous recevrez en mars les inscriptions pour Pont-Audemer, L. Fraisse, J.-Y. Tadié et les dates de l’été et de l’automne. Encore tous nos meilleurs vœux.

 

 

  Jean-Paul Henriet

 

        Président

Hôtellerie, service en salle et société au début du xxesiècle. 

Centenaire des séjours de Marcel Proust à Balbec.

le 28 janvier 2019 au Grand Hôtel de Cabourg, dans le cadre du centenaire des séjours de Marcel Proust à Balbec

Comme Marcel Proust adressant ses vœux à Robert Gangnat, en décembre 1907, le Cercle littéraire proustien de Cabourg Balbec est heureux de vous présenter ses vœux les plus sincères de bonheur, de santé et de paix pour l’année 2019 et espère vous retrouver lors des nombreuses manifestations que nous vous dévoilerons sur le site, mercredi 16 janvier prochain, jour de la Saint Marcel.

 

Jean-Paul Henriet, Armelle Barguillet, Annick Levrel et Laurent Fraisse

Voeux de Marcel Proust à Robert Gangnat - décembre 1907

Les lettres de la guerre de Marcel Proust en ligne 

 

Mise en place de l'Edition numérique de la correspondance de Marcel Proust 

http://proust.elan-numerique.fr

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Lettres de référence de Marcel Proust

 

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

A Madame STRAUS

  

(Peu avant le 26 septembre 1905)

 

Madame,

 

     Un jour ou deux après avoir reçu votre lettre (votre première lettre), celle peut être de toutes celles que j’ai jamais reçues de vous qui m’avait causé l’impression la plus délicieuse, touché aux larmes que vous fussiez assez à moi pour avoir parlé de moi à Wiedmer (NOTE : Il s’agit du docteur Widmer. C’était en Suisse, peut-être chez ce dernier, que Proust comptait aller faire une cure. En partant d’Evian, il n’aurait eu qu’à traverser le lac de Genève. Voir ci-dessus, la note 2 de la lettre du même à la même que je date du Dimanche soir 9 avril 1905), que vous m’ayez dit que j’aurais pu habiter chez vous à Trouville etc., deux jours après cette lettre, plein de l’optimisme qu’elle m’avait versé, je suis parti pour Evian avec Maman. J’étais heureux ! Deux heuresaprès notre arrivée, Maman a été prise de vomissements et de vertiges et est tombée gravement malade. Il a fallu la ramener à Paris. Mais le retour l’a achevée. Et elle est actuellement dans un état terrible. Il a fallu cela pour que je ne vous aie pas encore remerciée de votre lettre et du charmant post-scriptum que vous y avez ajouté quelques jours après. Mais je suis si malheureux que j’ai peu de courage pour écrire. Maman qui nous aime tant ne comprend pas que c’est bien cruel de sa part de ne pas vouloir se soigner. C’est ainsi qu’elle est partie pour Evian dans un état d’urémie que tout le monde ignorait et qui nous a été révélé seulement à Paris car à Evian même il était impossible d’obtenir qu’elle laissât faire une analyse (NOTE : cf. la scène qui suit celle de l’attaque que subit la grand-mère du narrateur aux Champs-Elysées, où le professeur confie au narrateur ce diagnostic : « Votre grand-mère est perdue, me dit-il. C’est une attaque provoquée par l’urémie. » II, 318).Seul avec elle à Evian, au plus fort de ses vertiges, j’avais le chagrin de la voir, malgré tout ce que je pouvais lui dire, descendre dès le matin dans le salon de l’hôtel alors qu’il fallait qu’elle s’appuyât sur deux personnes pour ne pas tomber. Elle continue dans un état de faiblesse dont le seul fait qu’elle n’ait rien pris depuis quinze jours peut vous donner une idée, à se faire lever, laver, habiller en détail tous les jours, ce qui est détestable pour elle (NOTE : cf. la scène où Françoise vient coiffer la grand-mère mourante : II, 333-334). Et impossible de lui faire prendre un médicament, un aliment. Je n’ai pas besoin de vous dire mon chagrin, et si j’avais la force de vous écrire davantage vous verriez qu’il est encore plus grand que vous ne pouvez penser et que rien d’aussi affreux ne pouvait arriver. Enfin il y a un peu de mieux depuis hier, bien peu, mais le médecin (dans la mesure où Maman consent à le voir) assure que si Maman arrive à triompher de cette crise-ci, elle retrouvera sa santé d’avant. Mais j’ai bien de la peine à le croire. Et je suis sûr qu’elle est persuadée du contraire et que moralement elle souffre horriblement. J’avais toujours souhaité de ne mourir qu’après elle pour qu’elle n’ait pas le chagrin de me perdre. Mais je ne sais pas si l’anxiété où elle est, de penser qu’elle va peut être nous quitter, me laisser si peu capable d’être seul dans la vie, qu’elle vivra peut être incomplètement, fragile, tout cela doit la torturer peut être encore davantage. Dans tout ce que j’ai jamais imaginé de plus triste quand j’essayais d’anticiper les douleurs futures, je n’avais jamais redouté cela. Pardonnez-moi Madame de vous donner tous ces détails, mais vous êtes si bonne que j’ai cru plus affectueux de vous écrire ainsi. Si ces jours-ci, comme je le crois, il y a un mieux un peu sensible je vous l’écrirai. Mais vous je vous en supplie ne m’écrivez pas, je sais que vous serez pleine de pitié pour moi et c’est tout à fait inutile et m’attristerait que vous vous fatiguiez à me l’écrire.

Bien respectueusement à vous

 

Marcel Proust

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A Madame STRAUS

  

(Le lundi soir 11 novembre 1918)

 

 Chère Madame Straus,

 

     Nous avons trop pensé ensemble à la guerre pour que nous ne nous disions pas au soir de la victoire (NOTE : L’Intransigeantdu lundi soir 11 novembre 1918, publie en première page un article sous le titre : « L’Armistice / Est signé / Toutes nos conditions sont acceptées ». Le Tempsdu 12 novembre, journal du soir, paru également le lundi soir, annonce en première page : « La capitulation de l’Allemagne / L’Armistice est signé ». Le Journal des Débatsdu 12, paru de même le 11, précise en première page sous le titre « La signature de l’Armistice » : L’Armistice a été signé ce matin 11 novembre, à six heures ». Les hostilités sont suspendues à onze heures » « Ordre de pavoisement ».) un tendre mot, joyeux à cause d’elle, mélancolique à cause de ceux que nous aimions et qui ne la verront pas. Quel merveilleux allegro presto dans ce finale après les lenteurs infinies du début et de toute la suite. Quel dramaturge que le Destin, ou que l’homme qui a été son instrument !

     Je vous aurais écrit le soir de l’Armistice, même si je n’avais rien eu à vous demander. Mais il se trouve que j’ai une infinité de choses à vous demander. D’abord je voudrais vous débarrasser de mes tapis (Note : Mme Straus a chez elle les tapis de Proust depuis le mois de janvier, où il les avait fait envoyer par les tapissiers des Grands Magasins de la Place Clichy (CorXVI, note 5 de la lettre 184, et ci-dessus, lettre à Mme Straus datée du vendredi 4 janvier 1918). Jansen les avait examinés chez Mme Straus, et avait offert de les acheter à 4.000 francs. Proust ayant consenti à les vendre à ce prix, mais à regret, la vente ne s’est pas effectuée. Voir ci-dessus la lettre à Mme Straus datée de peu avant le 27 mars 1918), et aussi les vendre pour diverses raisons dont voici l’une. Dernièrement mon coiffeur m’a dit que son frère avait besoin de tapis, et pour qu’il pût voir les miens, voulant vous éviter la fatigue de m’écrire, j’ai envoyé chez votre concierge demandant qu’elle les laissât voir si c’était possible. Or le frère du coiffeur (je crois du moins que c’est lui que le coiffeur a envoyé quelques jours après la visite de Céleste à votre concierge) a répondu que ces tapis ne pouvaient faire son affaire (il est du reste imbécile et ne sait même pas les noms des espèces de tapis) mais qu’ils étaient mangés par les mites. J’ai donc double hâte à les vendre pendant qu’ils sont encore en vie.

     Beaucoup de personnes à qui j’avais dit votre bonté de les hospitaliser voulaient aller les visiter. La Princesse Soutzo voulait y amener le ministre de Grèce (NOTE : Athos Romanos, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Grèce depuis le 21 août 1917. Gotha1920, p. 770 ; Tout-P. 1919, 9. 518), grand connaisseur paraît-il, Lucien Daudet voulait y envoyer Flament (NOTE : Albert Flament, journaliste. VoirCorVI, p. 95, note 6). Mais puisque Monsieur Sibilat veut bien les faire vendre à l’Hôtel des ventes et puisque d’autre part j’ai une pleine salle à manger garde meubles d’armoires à glace, de belles chaises de cuir, de lustres etc., enfouis sous la poussière, qui ne me serviront jamais à rien, mais me serviraient beaucoup en ce moment si j’en touchais le prix, et qui sont tout à fait matière à l’Hôtel des ventes, le mieux serait si M. Sibilat y consentait que sans attendre il fît d’une part mettre les tapis dans une vente, d’autre part qu’il voulût bien envoyer un camion et des hommes de peine (vous me diriez ce que je dois donner) déménager, un après-midi qu’il me fixerait, et le plus tard possible dans l’après-midi, ma salle à manger. La quantité j’espère compensera la qualité qui est médiocre, et le renchérissement de certaines matières comme le cuir et le cristal, permettraient peut être d’atteindre à de bons prix. J’ignore absolument si les bronzes ont une valeur quelconque dans les ventes. Dans ce cas je débarrasserais mon salon de ceux qui ne m’y plaisent pas. J’ai enfin une quantité énorme d’argenterie dont je ne fais rien puisque ou bien je prends mes repas au Ritz, ou bien je bois seulement du café au lait dans mon lit. Vous me diriez si je dois la joindre à tout le reste.

Je sais que je voulais en commençant vous demander encore autre chose et qui, quoique purement matériel, se rapportait par quelque lien à la sublime Paix. Mais je ne sais pas quel trou momentané s’est creusé dans ma mémoire pendant que je vous écrivais, car je ne peux absolument pas me souvenir de ce que c’était.

Je pense que vous n’êtes plus à Saint-Germain et je serais allé vous voir si je ne traînais une fausse grippe que je ne crois pas contagieuse mais enfin dans le doute j’aime mieux ne pas vous contaminer. Il ne me semble pas du reste qu’il y ait l’ombre de risque là. Ce n’est guère qu’une petite toux d’irritation. Seulement je vous sais si sensible de la gorge et d’autre part Monsieur Straus a été si longtemps souffrant, que je serais désespéré de vous apporter à l’un ou à l’autre le germe d’un rhume (sans être d’ailleurs moi-même positivement enrhumé ni grippé).

Je pense que vous êtes revenue de Saint-Germain vous disais-je, mais je ne le souhaite qu’à demi. Sans doute pour vous qui êtes si profonde observatrice et peintre de la Foule, ces journées qui évoquent la Révolution que nous n’avons pas connue, et le 14 Juillet, peuvent être intéressantes. Mais si grand que soit le bonheur de cette immense victoire inespérée, on pleure tant de morts qu’une certaine forme de gaieté n’est pas la forme de célébration qu’on préfèrerait. On pense malgré soi aux vers d’Hugo :

 

Le bonheur, douce amie, est une chose grave

Et la joie est moins près du rire que des pleurs

 

(NOTE : Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave.

Il veut des cœurs de bronze et lentement s’y grave.

Le plaisir l’effarouche en lui jetant des fleurs.

Son sourire est moins près du rire que des pleurs.

 

Victor Hugo, Hernani, acte V, scène III, Hernani à Dona Sol. 

Contrairement à ce que pense Proust, la pièce a encore trois scènes).

 

(Je ne suis pas certain que ce soit « douce amie », c’est dans la dernière scène d’Hernani. En tout cas vous pensez bien que je ne me permets pas de vous les dire, à vous, je vous les cite seulement. Moins timide, Reinach pourra vous les adresser. Vous vous rappelez sans doute Mounet Sully (NOTE : Mounet-Sully, pseudonyme de Jean-Sully Mounet (1841-1916), né à Bergerac (Dordogne), grand tragédien, sociétaire de la Comédie Française depuis 1874, doyen, interprète de Racine, Corneille, Victor Hugo. – Il est cité dans Le Temps retrouvé, III, 981) les disant, avec tant de douceur à Dona Sol.)C’est à un autre poète, Musset, que me fait penser ma hâte d’encaisser le prix des tapis et des vieux meubles et de l’argenterie et la nécessité qui m’y pousse :

« Ma poche est comme une île escarpée et sans bords

On n’y saurait rentrer quand on en est dehors

Au moindre fil cassé l’écheveau se dévide

Entraînement funeste et d’autant plus perfide

Que j’eus dans tous les temps la sainte horreur du vide

Et qu’après le combat je rêve à tous mes morts. »

 

(Musset Une Bonne Fortune)

(NOTE : A. de Musset, Une bonne fortune(1835), strophe XXII).

 

Pour finir sur les bons auteurs, vous savez que vous figurez dans mon Saint-Simon, je crois que vous serez contente de cette page, que j’espère du reste arranger sur épreuves. Certaines gens seront moins contents comme la Princesse Murat, la Duchesse de Montmorency, M. de Fels (NOTE : Il s’agit d’Edmond-Gustave Frisch, comte de Fels, prince de Heffingen (1858-1951), né à Marseille, propriétaire du château de Voisins, à Gazeran, près de Rambouillet. A en croire le Qui êtes-vous ? de 1909, il avait été attaché d’ambassade à Rome et à Madrid, mais nous ne trouvons pas son nom dans l’Annuaire diplomatique. Il avait publié trois ouvrages intitulés ; Ange-Jacques Gabriel, premier architecte du roi, d’après des documents inédits. Paris, 1912 ; L’Impérialisme français. Paris, 1916 ; L’Entente et le problème autrichien. Paris, 1918. – Nous ignorons pourquoi Proust en voulait au comte de Fels au point de s’acharner ainsi contre lui. Il écrit, dans son pastiche : «  Ces Frich (sic), bien que sortis autrefois de la lie du peuple, sont fort glorieux. C’est à l’un d’eux que la bonne  femme Cornuel répondit, comme il lui faisait admirer la livrée d’un de ses laquais et ajoutait qu’elle lui venait d’un de son grand-père : - Et ! là, monsieur, je ne savais pas que monsieur votre grand-père était laquais ». Pastiches et Mélanges, p. 85. D’après l’Annuaire de la noblesse française, vol. 90, pp. 71-72, cet « autrefois » remontait jusqu’au XIe siècle. Il semble que Proust songea même à citer le cas des Fels à propos de la question de « changement social » dans un passage devant figurer dans Le temps retrouvé : voir III, 956 et p. 1141, note 1), l’Infant d’Espagne (NOTE : Don Luis, Infant d’Espagne, qui est évoqué dans Pastiches et Mélanges, pp. 85-87. Voir ci-après, note 6 de la lettre datée de vers la mi-novembre de Jacques de Lacretelle), etc. Mais il faut que vous gardiez le secret de tout cela. Ce sera assez d’avoir des rancunes après. Avant, cela empêcherait tout.

Veuillez agréer chère Madame pour Monsieur Straus et pour vous, mes plus respectueux hommages d’attachement bien reconnaissant et bien vif.

 

Marcel Proust

 

Si les tapis doivent être vendus séparément et non avec la salle à manger (qui n’est pas une salle à manger mais un garde meubles), le plus tôt serait le mieux. D’ailleurs pour la salle à manger si c’est possible à M. Sibilat, il n’a qu’à me dire le jour et je laisserai tout emporter. Ce que j’avais dans les chambres et dans la remise je l’ai donné aux réfugiés (NOTE : Voir à ce sujet Cor XVI, lettre 162 à Mme Catusse).

 

Debussy à la plage, par Rémy Campos, préface de Jean-Yves Tadié - Gallimard

Marcel Proust du côté de Cabourg, blog d'Armelle Barguillet- Hauteloire

Lettres de référence de Marcel Proust

 

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

On sait que l’achevé d’imprimer de Du Côte de chez Swann, chez Grasset, à compte d’auteur, date du 8 novembre 1913.

 

Mais l’année précédente, Marcel Proust avait espéré que l’imprimeur Eugène Fasquelle, après recommandation de Gaston Calmette, accepte de l’imprimer. Il est intéressant de lire, dans cette lettre datée du 28 octobre 1912, dans quel état se présentait le premier tome de A la Recherche du Temps perdu.

 

A Eugène FASQUELLE

 

102 Boulevard Haussmann

 

(Le lundi soir 28 octobre 1912)

 

Monsieur,

 

M. Calmette me donne la nouvelle qui pouvait m’être le plus agréable en me disant que vous voulez bien publier mon ouvrage (NOTE : Mme Straus a dû avertir Proust dès qu’elle a reçu le mot de Calmette, daté du « Ce 28 8bre », lui annonçant l’accord de Fasquelle pour la publication du Temps Perdu. Il est à remarquer que l’éditeur préfère transmettre son message par l’intermédiaire de Calmette au lieu d’écrire directement à l’auteur. Il garde ses distances.). Cela me fait un tel plaisir de le voir paraître chez vous que j’avais presque peur que ce ne fût pas réalisable, comme toutes les choses qu’on désire beaucoup, aussi permettez que ma première parole soit pour vous dire ma gratitude.

Je voudrais très honnêtement vous avertir d’avance que l’ouvrage en question est ce qu’on appelait autrefois un ouvrage indécentet beaucoup plus indécent même que ce qu’on a l’habitude de publier. Si je suis obligé d’entrer à cet égard dans quelques explications, c’est que ne vous envoyant que le manuscrit de mon premier volume, qui est sauf quelques rares passages, très chaste, je ne voudrais pas vous tromper sur le reste, ni, non plus, qu’une fois le premier volume paru, vous ne veuillez plus publier les deux derniers (ou le dernier, car peut-être toute la seconde partie pourra-t-elle tenir en un fort volume).

Cette deuxième partie est entièrement écrite mais comme elle est en cahiers et non dactylographiée, je ne vous l’envoie pas d’avance, le manuscrit joint à cette lettre formant déjà la matière d’un volume. Or voici ce qui dans la deuxième partie est fort scandaleux. Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est bien malgré moi, et que le caractère général de mon œuvre répondra de la haute moralité de mes intentions. Et c’est en vous demandant le secretsur un sujet que personne ne connaît et qu’on pourrait me dissuader de traiter si cela « transpirait », que je vous donne les quelques détails suivants afin que vous sachiez d’avance tout ce qui pourrait vous faire revenir sur votre décision bienveillante.

Un de mes personnages (comme ils se présentent dans l’ouvrage comme dans la vie, c’est-à-dire fort mal connus d’abord et souvent découverts longtemps après pour le contraire de ce qu’on croyait) (NOTE : Voici une première explication de la théorie des personnages « préparés ». Proust s’expliquera à ce sujet un peu plus longuement dans son interview avec Elie-Jospeh Bois, au moment de la publication de Du côté de chez Swann. Voir Textes retrouvés, éd. 1971, page 288) apparaît à peine dans la première partie comme l’amant supposé d’une de mes héroïnes (NOTE : Allusion au baron de Charlus et à Mme Swann, dans Du Côté de chez Swann, I, 34 et passim. Dans la dactylographie que Proust envoie avec sa lettre, Charlus s’appelle parfois le baron de Fleurus, parfois le baron de Charlus. Voir ce que Proust dit à ce sujet dans sa lettre ci-dessous à Gallimard datée de peu après le 6 novembre 1912). Vers la fin de la première partie (ou au commencement de la seconde, si le manuscrit que je vous envoie excède un peu les limites d’un volume) ce personnage fait sa connaissance, fait étalage de virilité, de mépris pour les jeunes gens efféminés, etc. (NOTE : Allusion au séjour à Balbec, ou, dans la bibliographie, Bricquebecq. Voir A l’ombre des jeunes filles en fleurs, I, 748 à 756). Or dans la seconde partie, le personnage, un vieux monsieur d’une grande famille, se découvrira être un pédéraste qui sera peint d’une façon comique mais que, sans aucun mot grossier, on verra « levant » un concierge et entretenant un pianiste (NOTE : Il s’agit de l’épisode de la première partie de Sodome et Gomorrhe, II, 601 à 632. – Le pianiste en question deviendra violoniste : c’est Charlie Morel. Proust a fait le changement afin que le personnage ressemble moins au modèle Delafosse. Voir Cor, I, note 2 de la lettre ci-dessous à Louis de Robert, datée de peu après le 28 octobre). Je crois ce caractère – le pédéraste viril, en voulant aux jeunes gens efféminés qui le trompent sur la qualité de la marchandise en n’étant que des femmes, ce « misanthrope » d’avoir souffert des hommes comme sont misogynes certains hommes qui ont trop souffert des femmes, je crois ce caractère quelque chose de neuf (surtout à cause de la façon dont il est traité que je ne peux vous détailler ici) – et c’est pour cela que je vous prie de n’en parler à personne. De plus les sujets si différents qui lui font contraste, le cadre de poésie où sa ridicule vieillesse s’insère et s’oppose, tout cela ôte à cette partie de l’ouvrage la caractère toujours pénible d’une monographie spéciale. Néanmoins, et bien qu’aucun détail ne soit choquant (ou alors sauvé par le comique, comme quand le concierge appelle ce duc à cheveux blancs « grand gosse ! »), je ne me dissimule pas que ce n’est pas un sujet « courant » et j’ai trouvé plus loyal de vous le dire ; plus prudent aussi car vous voyez d’ici ma situation, pour une œuvre qui est certainement la dernière que j’écrirai et où j’ai tâché de faire tenir toute ma philosophie, de résonner toute ma « musique », si après le premier volume, vous cassiez mon œuvre en deux comme un vase qu’on brise, en en terminant là la publication.

Comme je crois que vous ne permettriez pas de mettre « I » sur le premier volume, je donne au premier volume le titre Le Temps Perdu. Si je peux faire tenir tout le reste en un seul volume, je l’appellerai Le Temps retrouvé. Et au-dessus de ces titres particuliers j’inscrirai le titre général qui fait allusion dans le monde moral à une maladie du corps : Les Intermittences du Cœur(NOTE : Ce dernier titre servira non comme titre général de l’œuvre, mais comme sous-titre de Sodome et Gomorrhe, deuxième partie, fin du chapitre premier. Voir II, 751).Il serait à souhaiter que le premier volume fût le plus long possible, quand cela ne serait que pour faire tenir en un seul volume (je ne suis pas certain que ce soit possible) la fin. Peut-être (d’autant plus qu’en épreuves il y a toujours quelques passages qui me sembleront inutiles) y a-t-il moyen de faire tenir en un volume le manuscrit que je vous envoie (c’est-à-dire les trois parties du Temps Perdu, moitié de l’ouvrage total) (NOTE : Les deux premières parties désignées sont : Combrayet Un Amour de Swann. La troisième partie comprend Autour de Mme Swannet le premier séjour à Bricquebecq (Balbec). Si c’est impossible au moins faudrait-il que le volume allât jusqu’à la page 633 (j’ai marqué l’endroit au crayon bleu) de la dactylographie (pages naturellement moins longues que les pages imprimées et de plus il y en a qui sont sautées) (NOTE : La page 633 de la dactylographie correspond sans doute à la fin de la première partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs, allant jusqu’au départ pour Bricquebecq (Balbec). La dactylographie, de plus de 700 pages, va jusqu’à la fin de ce premier séjour sur la plage normande). Je dis cela pour le cas où il ne serait pas possible de faite tenir tout le manuscrit que je vous envoie (Le Temps Perdu) en un volume. Dans ce cas le Temps Perdun’aurait qu’un volume, et ce qui n’aurait pu y entrer, figurerait dans le Temps Retrouvé. Mais dans une autre hypothèse, celle où vous m’accorderiez un assez fort volume pour que dans ce volume imprimé il y eût place pour un peu plus que le manuscrit que je vous envoie, ce serait très avantageux. Car ce premier volume plein de préparation, sorte d’ouverture poétique, est infiniment moins « public» (sauf la partie appelée Un Amour de Swannsur laquelle j’appelle votre attention) que ne sera le second.

Si donc nous pouvions aller plus loin amorcer un peu plus d’action, le premier volume (qui ne s’appellerait tout de même que Le Temps Perdu, seulement Le Temps Retrouvéserait moins long) serait plus intéressant et il y aurait chance plus grande de faire tenir la seconde partie en un volume. S’il y avait moyen d’avoir une ou deux lignes par page de plus (par exemple 39 lignes) ce serait merveilleux.

Je ne veux pas excéder ces huit pages et je vous redis l’hommage de ma reconnaissance profonde.

 

Marcel Proust

 

P.S. – Je vous recommande mon manuscrit, n’ayant pas de brouillon, du moins pas identique. Je suis confus, pour la première fois, de vous écrirehuitpages. Elles me dispenseront de plus vous ennuyer, mais je vous demande de les lire jusqu’au bout et de les tenir pour confidentielles.

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A Madame STRAUS

  

(Peu avant le 26 septembre 1905)

 

Madame,

 

Un jour ou deux après avoir reçu votre lettre (votre première lettre), celle peut’être de toutes celles que j’ai jamais reçues de vous qui m’avait causé l’impression la plus délicieuse, touché aux larmes que vous fussiez assez à moi pour avoir parlé de moi à Wiedmer (NOTE : Sic. Il s’agit du docteur Widmer. C’était en Suisse, peut-être chez ce dernier, que Proust comptait aller faire une cure. En partant d’Evian, il n’aurait eu qu’à traverser le lac de Genève), que vous m’ayez dit que j’aurais pu habiter chez vous à Trouville etc., deux jours après cette lettre, plein de l’optimisme qu’elle m’avait versé, je suis parti pour Evian avec Maman. J’étais heureux ! Deux heures après notre arrivée, Maman a été prise de vomissements et de vertiges et est tombée gravement malade. Il a fallu la ramener à Paris. Mais le retour l’a achevée. Et elle est actuellement dans un état terrible. Il a fallu cela pour que je ne vous aie pas encore remerciée de votre lettre et du charmant post-scriptum que vous y avez ajouté quelques jours après. Mais je suis si malheureux que j’ai peu de courage pour écrire. Maman qui nous aime tant ne comprend pas que c’est bien cruel de sa part de ne pas vouloir se soigner. C’est ainsi qu’elle est partie pour Evian dans un état d’urémie que tout le monde ignorait et qui nous a été révélé seulement à Paris car à Evian même il était impossible d’obtenir qu’elle laissât faire une analyse (NOTE : Cf. la scène qui suit celle de l’attaque que subit la grand-mère du narrateur aux Champs-Elysées, où le professeur confie au narrateur ce diagnostic : « Votre grand-mère est perdue, me dit-il. C’est une attaque provoquée par l’urémie. » II, 318). Seul avec elle à Evian, au plus fort de ses vertiges, j’avais le chagrin de la voir, malgré tout ce que je pouvais lui dire, descendre dès le matin dans le salon de l’hôtel alors qu’il fallait qu’elle s’appuyât sur deux personnes pour ne pas tomber. Elle continue dans un état de faiblesse dont le seul fait qu’elle n’ait rien pris depuis quinze jours peut vous donner une idée, à se faire lever, laver, habiller en détail tous les jours, ce qui est détestable pour elle (NOTE : Cf. la scène où Françoise vient coiffer la grand-mère mourante : II, 333-334). Et impossible de lui faire prendre un médicament, un aliment. Je n’ai pas besoin de vous dire mon chagrin, et si j’avais la force de vous écrire davantage vous verriez qu’il est encore plus grand que vous ne pouvez penser et que rien d’aussi affreux ne pouvait arriver. Enfin il y a un peu de mieux depuis hier, bien peu, mais le médecin (dans la mesure où Maman consent à le voir) assure que si Maman arrive à triompher de cette crise-ci, elle retrouvera sa santé d’avant. Mais j’ai bien de la peine à le croire. Et je suis sût qu’elle est persuadée du contraire et que moralement elle souffre horriblement. J’avais toujours souhaité de ne mourir qu’après elle pour qu’elle n’ait pas le chagrin de me perdre. Mais je ne sais pas si l’anxiété où elle est, de penser qu’elle va peut’être nous quitter, me laisser si peu capable d’être seul dans la vie, qu’elle vivra peut’être incomplètement, fragile, tout cela doit la torturer peut’être encore davantage. Dans tout ce que j’ai jamais imaginé de plus triste quand j’essayais d’anticiper les douleurs futures, je n’avais jamais redouté cela. Pardonnez-moi Madame de vous donner tous ces détails, mais vous êtes si bonne que j’ai cru plus affectueux de vous écrire ainsi. Si ces jours-ci, comme je le crois, il y a un mieux un peu sensible je vous l’écrirai. Mais vous je vous en supplie ne m’écrivez pas, je sais que vous serez pleine de pitié pour moi et c’est tout à fait inutile et m’attristerait que vous vous fatiguiez à me l’écrire.

Bien respectueusement à vous

 

Marcel Proust

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A son PERE

 

9, boulevard Malesherbes

Jeudi 10 heures

(28 septembre ? 1893)

 

Mon cher petit papa,

 

J’espérais toujours finir par obtenir la continuation des études littéraires et philosophiques pour lesquelles je me crois fait. Mais puisque je vois que chaque année ne fait que m'apporter une discipline de plus en plus pratique, je préfère choisir tout de suite une des carrières pratiques que tu m'offrais. Je me mettrai à préparer sérieusement, à ton choix, le concours des affaires étrangères ou celui de l'Ecole des Chartes. - Quant à l'étude d'avoué, je préférerais mille fois entrer chez un agent de change. D'ailleurs sois persuadé que je n'y resterais pas trois jours ! Ce n'est pas que je ne croie toujours que toute autre chose que je ferai autre que les lettres et la philosophie, est pour moi du temps perdu. Mais entre plusieurs maux il y en a de meilleurs et de pires. Je n'en ai jamais conçu de plus atroce, dans mes jours les plus désespérés, que l'étude d'avoué. Les ambassades, en me la faisant éviter, me sembleront non ma vocation mais un remède.

J'espère que tu verras ici M. Roux et M. Fitch. Chez M. Fitch il y a je crois Delpit. Je te rappelle (crainte de break) que c'est le frère de Mme Guyon.

Je suis charmé de me retrouver à la maison dont l'agrément me console de la Normandie et de ne plus voir (comme dit Baudelaire en un vers dont tu éprouveras j'espère toute la force)

 

… le soleil rayonnant sur la mer.

 

Je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.

Ton fils

 

Marcel

Journées du patrimoine 15 et 16 septembre 2018

Dans le Calvados :

Cathédrale de Bayeux, Château de Balleroy, Vieille église de Thaon, Eglise de Grangues ...

Dans la Manche :

Abbaye de Cerisy-la-Forêt, Mont Saint Michel, Coutances, ...

 

Cours d'Antoine Compagnon 2018-2019 au Collège de France : Proust essayiste

 

Promenade du 26 juillet 2018 : Cathédrale de Bayeux - Château de Balleroy - Clochers de Caen 

Impressions de route en automobile 

(fac-similé de l'article du Figaro du 19 novembre 1907)

Les figures orientales de la cathédrale de Bayeux (partie romane de la nef) m'ont charmé mais je ne les comprends pas, je ne sais pas ce que c'est.

                                                               Lettre à Emile Mâle - août 1907 

J'ai beaucoup préféré la Cathédrale de Bayeux aux églises de Caen. Je suis trop fatigué pour vous dire pourquoi mais sachez que le travail intérieur qui vous a frappé y est pour beaucoup.

                                                                         Lettre à Georges de Lauris -27 août 1907 

Cathédrale de Bayeux - monstres

               Château de Balleroy                      Cathédrale de Bayeux

Les clochers de Martinville  (texte en ligne de la Recherche du Temps Perdu)

 

Article du Figaro du mardi 16 août 1904

 

La Mort des Cathédrales

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Une conséquence du projet Briand sur la Séparation

 

Supposez pour un instant que le catholicisme soit éteint depuis des siècles, que les traditions de son culte soient perdues. Seules, monuments devenus inintelligibles, mais restés admirables, d’une croyance oubliée, subsistent les cathédrales, muettes et désaffectées. Supposez ensuite qu’un jour, des savants, à l’aide de documents, arrivent à reconstituer les cérémonies qu’on y célébrait autrefois, pour lesquelles elles avaient été construites, qui étaient proprement leur signification et leur vie, et sans lesquelles elles n’étaient plus qu’une lettre morte ; et supposez qu’alors des artistes, séduits par le rêve de rendre momentanément la vie à ces grands vaisseaux qui s’étaient tus, veuillent en refaire pour une heure le théâtre du drame mystérieux qui s’y déroulait, au milieu des chants et des parfums, entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les félibres ont réalisé pour le théâtre d’Orange et les tragédies antiques.

Est-il un gouvernement un peu soucieux du passé artistique de la France qui ne subventionnât largement une tentative aussi magnifique ? Pensez-vous que ce qu’il a fait pour des ruines romaines, il ne le ferait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui sont probablement la plus haute mais indiscutablement la plus originale expression du génie de la France ? Car à notre littérature on peut préférer la littérature d’autres peuples, à notre musique leur musique, à notre peinture et à notre sculpture les leurs ; mais c’est en France que l’architecture gothique a créé ses premiers et ses plus parfaits chefs-d’œuvre. Les autres pays n’ont fait qu’imiter notre architecture religieuse, et sans l’égaler.

Ainsi donc (je reprends mon hypothèse), voici des savants qui ont su retrouver la signification perdue des cathédrales ; les sculptures et les vitraux reprennent leurs sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame sacré s’y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations du théâtre d’Orange, de l’Opéra-Comique et de l’Opéra, cette résurrection des cérémonies catholiques, d’un intérêt historique, social, plastique, musical dont rien que la beauté est au-dessus de ce qu’aucun artiste a jamais rêvé, et dont seul Wagner s’est approché, en l’imitant, dans Parsifal.

Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens, Chartres, Bourges, Laon, Reims, Rouen, Paris, la ville que vous voudrez, nous avons tant de sublimes cathédrales !), et une fois par an ils ressentent l’émotion qu’ils allaient autrefois chercher à Bayreuth et à Orange : goûter l’œuvre d’art dans le cadre même qui a été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne peuvent être que des curieux, des dilettanti ; quoi qu’ils fassent, en eux n’habite pas l’âme d’autrefois. Les artistes qui sont venus exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres, peuvent être instruits, s’être pénétrés de l’esprit des textes ; le ministre de l’instruction publique ne leur ménagera ni les décorations ni les compliments. Mais, malgré tout, on ne peut s’empêcher de se dire : « Hélas ! combien ces fêtes devaient être plus belles au temps où c’étaient des prêtres qui célébraient les offices non pour donner aux lettrés une idée de ces cérémonies, mais parce qu’ils avaient en leur vertu la même foi que les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche, ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l’abside. Combien l’œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand tintait la sonnette de l’élévation, non pas comme dans ces représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais parce qu’eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient. Mais, hélas ! ces choses sont aussi loin de nous que le pieux enthousiasme du peuple grec aux représentations du théâtre et nos « reconstitutions » ne peuvent en donner une idée ».

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Fac similé de l'article sur Gallica.bnf 

Conférence d'Armelle Barguillet-Hauteloire du 6 août 2018 : Marcel Proust, de la rédemption de l'homme à la résurrection du temps 

Le vicomte d'Alton et sa famille par le Dr Jean-Paul Henriet

au colloque Proust et ses amis IV le 30 mai 2018

D'autres enregistrements sur le site de la Fondation Singer-Polignac

Le Figaro -  21 mars 1912  -

Au seuil du printemps

Epines blanches, Epines roses

 

Je lisais, l’autre jour, à propos de cet hiver relativement doux, - qui s’achève aujourd’hui, – qu’il y en eut, au cours des siècles précédents, où dès février fleurissaient les aubépines. Mon cœur a battu à ce nom qui est celui de mon premier amour pour une fleur.

Aujourd’hui encore je retrouve, pour les regarder, l’âge et le cœur que j’avais quand je les vis pour la première fois. Du plus loin que j’aperçois dans une haie leur gaze blanche, renaît l’enfant que j’étais alors. Aussi l’impression faible et nue, que seule éveillent en moi d’autres fleurs, se trouve-t-elle renforcée, pour les aubépines, par des impressions plus anciennes et plus jeunes qui l’accompagnent, comme les fraîches voix de ces choristes invisibles, qu’à certaines représentations de gala on fait soutenir et étoffer la voix fatiguée d’un vieux ténor, pendant qu’il chante une de ses mélodies d’autrefois. Alors, si je m’arrête pensivement, en regardant les aubépines, c’est que ce n’est pas ma vue seule, mais ma mémoire, toute mon attention qui sont en jeu. J’essaye de démêler quelle est cette profondeur sur laquelle me semblent se détacher les pétales et qui ajoute comme un passé, comme une âme, à la fleur ; pourquoi je crois y reconnaître des cantiques et d’anciens clairs de lune.

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Proust à Cabourg, par 3 lycéens de première, dossier ...

Notre Dame et la Sainte Chapelle entre 1900 et 1915  

(Collection privée tous droits réservés)

CERCLE LITTERAIRE PROUSTIEN de CABOURG - BALBEC

Sur les pas de Marcel Proust à Notre Dame de Paris

et à la Sainte Chapelle

 

5 avril 2018

 

Trente cinq membres du Cercle Littéraire Proustien de Cabourg-Balbec se sont retrouvés jeudi matin 5 avril à Paris pour une sortie« Sur les pas de Marcel Proust à Notre Dame et à la Sainte Chapelle ».

Le grand romancier, qui a longuement séjourné à Cabourg, s’est en effet très largement inspiré du portail sud de la façade de la cathédrale, le portail Sainte Anne, qui donne sur le célèbre parvis, pour l’élaboration dans son œuvre de l’église de Balbec. Proust était très impressionné et venait admirer, parfois même de nuit, le tympan de ce portail, avec au centre la célèbre Vierge-Mère, assise sur un trône, portant son fils sur ses genoux, sous un baldaquin, en majesté, sculptée dans les années 1150. Ce portail appartenait, à l’origine, à une église antérieure à la cathédrale actuelle. Il fut démonté et incorporé, soixante ans plus tard, dans la nouvelle façade alors en construction, celle que l’on voit aujourd’hui. C’est le portail le plus ancien de tous ceux de Notre Dame de Paris.

Jean-Paul Henriet, le Président du Cercle, a assuré les commentaires de la visite, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de Notre Dame.

Puis le groupe a déjeuné dans le plus vieux restaurant de Paris, rue de la Colombe, dans l’île de la Cité, avant de faire une visite complète de la Sainte Chapelle et de ses admirables vitraux du XIIIème siècle dont Proust s’est largement inspiré pour « construire » intellectuellement une autre église qui tient également, comme l’église de Balbec, une grande place dans son œuvre « A la Recherche du Temps perdu » : l’église de Combray.

Les membres du Cercle littéraire se sont quittés vers 18 heures, heureux de ce pèlerinage proustien à Paris en attendant la prochaine sortie : « Parcours en Normandie avec Marcel Proust : Bayeux, Balleroy, Caen ».

Tous renseignements concernant le Cercle littéraire Proustien de Cabourg-Balbec peuvent être obtenus au 06 81 97 97 17.

Sur les pas de Marcel Proust - Notre Dame et la Sainte Chapelle

5 avril 2018

 

A Reynaldo HAHN

(Le vendredi 31 janvier 1913)

 

Mon cher Reynaldo,

 

Je ne t’écrivais pas parce que très fastiné et…

…Maurice Rostand, le lendemain de son arrivée, m’a écrit une lettre vraiment charmante pour me voir. Mais ton cher Binibuls, avec sa force d’inertie, a éludé. Et revêtu d’une pelisse sur sa chemise de nuit, il est allé à la Sainte-Chapelle et passer deux heures devant le portail Sainte-Anne de Notre-Dame.

Asdieu, brûle cette lettre, dis bien bien bien des choses à tes Sœurs.

Ton     

                                                                                                                                       Marcel                              

                                                         autres correspondances ...

L’EGLISE de BALBEC

 

Du Côté de chez Swann (Noms de pays) 

 

…Un jour qu’à Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m’avait répondu :« Je crois bien que je connais Balbec ! L’église de Balbec, du XIIè et XIIIè siècles, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l’art persan ». Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale (…), ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour…

 

…On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec – les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent, - soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un voyage à Balbec – mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer.

 

 

Jeunes Filles en Fleurs :

 

(M. de Norpois) : …Et vous, madame, avez-vous déjà songé à l’emploi des vacances ?

- J’irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.

- Ah ! Balbec est agréable, j’ai passé par là il y a quelques années. On commence à y construire des villas fort coquettes ; je crois que l’endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait choisir Balbec ?

Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec (…)

- L’église de Balbec est admirable, n’est-ce pas, monsieur, demandai-je, surmontant la tristesse d’avoir appris qu’un des attraits de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

- Non, elle n’est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes, la Sainte-Chapelle de Paris.

- Mais l’église de Balbec est en partie romane ?

- En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même extrêmement froid et ne laisse en rien présager l’élégance, la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de la dentelle...

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Photos Tous droits réservés

Promenades avec Marcel Proust

Article paru dans Le Figaro du mardi 3 septembre 1912,

sur 3 colonnes en première page

 

L’EGLISE de VILLAGE
 

L’admirable auteur du vrai « Génie du Christianisme » - je veux dire Maurice Barrès – va sans doute trouver un redoublement d’écho pour son appel en faveur des églises de village : c’est, en effet, le moment où reprennent contact avec le leur beaucoup d’entre nous. Et à ceux même qui ne passeront pas leurs vacances dans les lieux où ils ont grandi, les réminiscences de la saison feront revivre le temps où ils allaient se reposer chaque année au pied de leur église.

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Eglise de Criquebeuf 1907 - Collection privée - Tous droits réservés

En 2018, visiter l'église de Cricqueboeuf (à 31 km de Cabourg) : plan d'accès

Visite vidéo

Retrouver les articles de presse de Marcel Proust grâce au blog de Yuri Cerqueira  dos Anjos  :http://proustpresse.hypotheses.org/a-propos , onglet Corpus

 

Fac similé de l'Eglise de village - Le Figaro 3 septembre 1912 sur gallica.bnf.fr

Lettres de référence de Marcel Proust

 

Nouvelle rubrique coordonnée par Jean-Paul Henriet

Seront présentées des correspondances marquantes dans la vie et l'oeuvre de Marcel Proust

 

9, boulevard Malesherbes

Jeudi 10 heures

(28 septembre ? 1893)

Mon cher petit papa,

 

J’espérais toujours finir par obtenir la continuation des études littéraires et philosophiques pour lesquelles je me crois fait. Mais puisque je vois que chaque année ne fait que m'apporter une discipline de plus en plus pratique, je préfère choisir tout de suite une des carrières pratiques que tu m'offrais (NOTE : Marcel Proust ayant réussi à ses examens pour la licence en droit (son diplôme porte la date du 10 octobre 1893), son père le somme de tirer quelque profit des études qu'il vient d'achever). Je me mettrai à préparer sérieusement, à ton choix, le concours des affaires étrangères ou celui de l'Ecole des chartes. - Quant à l'étude d'avoué, je préférerais mille fois entrer chez un agent de change. D'ailleurs sois persuadé que je n'y resterais pas trois jours ! (NOTE : Plus tard, Proust fera rétrospectivement allusion à un avoué - Me Gustave Brunet - chez lequel il a fait un stage de quinze jours quand il faisait son droit (CG VI, 195). Ce n'est pas que je ne croie toujours que toute autre chose que je ferai autre que les lettres et la philosophie, est pour moi du temps perdu. Mais entre plusieurs maux il y en a de meilleurs et de pires. Je n'en ai jamais conçu de plus atroce, dans mes jours les plus désespérés, que l'étude d'avoué. Les ambassades, en me la faisant éviter, me sembleront non ma vocation, mais un remède.

J'espère que tu verras ici M. Roux et M. Fitch. Chez M. Fitch il y a je crois Delpit. Je te rappelle (crainte de break) (NOTE : Le sens que Proust veut exprimer par le mot anglais break, semble-t-il, est : une gaffe) que c'est le frère de Mme Guyon (NOTE : Mme Félix Guyon, née Delpit (Tout-Paris, 1893) avait deux frères. Celui que le docteur Proust pouvait rencontrer était Édouard Delpit (1844-1900), homme de lettres. La gaffe contre laquelle Marcel veut prémunir son père se rapporte à l'autre frère, Albert Delpit (1849-1893), romancier, poète et auteur dramatique, mort le 4 janvier 1893, victime de l'abus du chloral. Goncourt raconte à ce propos quelques anecdotes : Journal des Goncourt, VII (1894), pp. 63-64, Jeudi 10 septembre (1885). On a désigné le docteur Guyon comme l'un des modèles du docteur Cottard. Félix Guyon (1831-1920), urologiste célèbre, chirurgien de l'hôpital Necker, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, était connu pour son amour des calembours et des artabanismes).

Je suis charmé de me retrouver à la maison dont l'agrément me console de la Normandie et de ne plus voir (comme dit Baudelaire en un vers dont tu éprouveras j'espère toute la force)

 

… le soleil rayonnant sur la mer

 

 (NOTE : Les Fleurs du Mal, LVI, Chant d'Automne)

 

Je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.

Ton fils

Marcel

 

P.S. - Tu serais bien gentil d'écrire à Maman si tu as vu Kopff (NOTE : Le docteur Kopff (1846-1907), médecin major de l'état-major du gouvernement militaire de Paris, oculiste à l'hôpital Saint-Joseph et au dispensaire Furtado-Heine) depuis ton séjour chez les Brouardel (NOTE : Le docteur Paul-Camille-Hippolyte Brouardel (1837-1906) était professeur de médecine légale et, comme son ami le docteur Proust, médecin hygiéniste. Il était déjà doyen de la Faculté de médecine, membre de l'Académie de médecine et de l'Académie des sciences 1892. C'est lui qui avait assisté, avec Adrien Proust, aux conférences sanitaires internationales de Venise et de Dresde, celle-ci au mois de mars 1893. C'est Mme Brouardel, née Laure Lapierre, qui avait peint, en 1891, le portrait d'Adrien Proust qui fut exposé à la Bibliothèque nationale en 1965), pour ce qui regarde mon examen d'officier.

Les écrivains et la presse - BNF site Mitterrand, à partir du 10 février

Rencontre Stéphane Heuet -Lorenza Foschini à Nevers le 10 février

Décès de l'éditeur Bernard de Fallois (éditeur chez Gallimard de Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve)

Proust et Fortuny - L'Art est la matière -France Culture

Marcel Proust, premier mouvement - La Compagnie des auteurs France Culture - 4 émissions en ré-écoute octobre 2017

Lettres de référence de Marcel Proust

 

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NOTE : Cette lettre a été écrite par Marcel Proust à sa Mère, quelques jours après le décès de son Père. On le sait, celui-ci, le 24 novembre 1903, pendant qu’il présidait un jury de Thèse à la Faculté de Médecine, fut victime d’une hémorragie cérébrale. Ramené à son domicile, au 45, rue de Courcelles, par Robert Proust, il y succombera le surlendemain matin, jeudi 26 novembre.

A sa MERE

(Vers décembre 1903)

Ma chère petite Maman,

 

Je t'écris ce petit mot, pendant qu'il m'est impossible de dormir, pour te dire que je pense à toi. J'aimerais tant, et je veux si absolument, pouvoir bientôt me lever en même temps que toi, prendre mon café au lait près de toi. Sentir nos sommeils et notre veille répartis sur un même espace de temps aurait, aura pour moi tant de charme. Je m'étais couché à 1 heure 1/2 dans ce but mais ayant eu besoin de me relever une seconde pour aller aux cabinets il m'a été impossible de retrouver mon épingle anglaise (qui ferme et rétrécit mon caleçon). Autant dire que ma nuit était finie, mon ventre n'était plus maintenu. J'ai cherché à en trouver une autre dans ton cabinet de toilette etc. etc. et n'ai réussi qu'à attraper un fort rhume dans ces promenades (fort est une plaisanterie) mais d'épingle pas. Je me suis recouché mais sans repos possible. Du moins très bien tout de même je charme la nuit du plan d'existence à ton gré, et plus rapprochée encore de toi matériellement par la vie aux mêmes heures, dans les mêmes pièces, à la même température, d'après les mêmes principes, avec une approbation réciproque, si maintenant la satisfaction nous est hélas interdite. Pardon d'avoir laissé le bureau du fumoir en désordre, j'ai tant travaillé jusqu'au dernier moment (Remarque : Proust travaille à la traduction de La Bible d’Amiens). Et quant à cette belle enveloppe, c'est la seule que j'aie sous la main. Fais taire Marie (Remarque : femme de chambre de Mme Proust) et Antoine (Remarque : domestique des Proust) et laisser fermée la porte de la cuisine qui livre passage à leur voix.

Mille tendres baisers.

 

Marcel

Je sens que je vais très bien dormir maintenant.

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Les CLES de Marcel PROUST

 

A Jacques de LACRETELLE

Paris 20 avril 1918

Un Paris Plage et fin de saison, très vide depuis le canon et les Gothas

et où je regrette que nous ne fréquentions pas le même casino.

Cher Ami,

Il 

Il n’y a pas de clefs pour les personnages de ce livre ; ou bien il y en a huit ou dix pour un seul ; de même pour l'église de Combray, ma mémoire m'a prêté comme « modèles » (à fait poser), beaucoup d'églises. Je ne saurais plus vous dire lesquelles. Je ne me rappelle même plus si le pavage vient de Saint-Pierre-sur-Dives ou de Lisieux. Certains vitraux sont certainement les uns d'Evreux, les autres de la Sainte Chapelle et de Pont-Audemer.

Mes souvenirs sont plus précis pour la Sonate. Dans la mesure où la réalité m'a servi, mesure très faible à vrai dire, la petite phrase de cette Sonate, et je ne l'ai jamais dit à personne, est (pour commencer par la fin), dans la Soirée Sainte-Euverte, la phrase charmante mais enfin médiocre d'une Sonate pour piano et violon de Saint-Saens, musicien que je n'aime pas. (Je vous indiquerai exactement le passage qui vient plusieurs fois et qui était le triomphe de Jacques Thibaut). Dans la même soirée un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu'en parlant de la petite phrase j'eusse pensé à l'Enchantement du Vendredi Saint. Dans cette même soirée encore (page 241), quand le piano et le violon gémissent comme deux oiseaux qui se répondent j'ai pensé à la Sonate de Franck surtout jouée par Enesco (dont le quatuor apparaît dans un des volumes suivants). Les trémolos qui couvrent la petite phrase chez les Verdurin m'ont été suggérés par un prélude de Lohengrin mais elle-même à ce moment-là par une chose de Schubert. Elle est dans la même soirée Verdurin un ravissant morceau de piano de Fauré. Je puis vous dire que (Soirée Saint-Euverte) j'ai pensé pour le monocle de M. de Saint-Candé à celui de M. de Bethmann (pas l’Allemand, bien qu'il le soit peut’être d'origine, le parent des Hottinguer) pour le monocle de M. de Forestelle à celui d'un officier, frère d'un musicien qui s'appelait M. d'Ollone, pour celui du général de Froberville au monocle d'un prétendu homme de lettres, une vraie brute que je rencontrais chez la Princesse de Wagram et sa sœur et qui s'appelait Mr de Tinseau. Le monocle de M. de Palancy est celui du pauvre et cher Louis de Turenne qui ne s'attendait guère à être un jour apparenté à Arthur Meyer si j’en juge par la manière dont il le traita un jour chez moi. Le même monocle de Turenne passe dans le Côté de Guermantes à M. de Bréauté je crois. Enfin j'ai pensé pour l'arrivée de Gilberte aux Champs-Elysées par la neige, à une personne qui a été le grand amour de ma vie sans qu'elle l'ait jamais su (ou l'autre grand amour de ma vie car il y en a au moins deux) Mlle Benardaky, aujourd'hui (mais je ne l'ai pas vue depuis combien d'années) Princesse Radziwill. Mais bien entendu les passages plus libres relatifs à Gilberte au début de À l'ombre des Jeunes filles en fleurs ne s'appliquent nullement à cette personne car je n'ai jamais eu avec elle que les rapports les plus convenables. Un instant, quand elle se promène près du Tir aux Pigeons j'ai pensé pour Me Swann à une cocotte admirablement belle de ce temps-là qui s'appelait Clomesnil. Je vous montrerai des photographies d'elle. Mais ce n'est qu'à cette minute-là que Me Swann lui ressemble.

Je vous le répète les personnages sont entièrement inventés et il n'y a aucune clef. Ainsi personne n'a moins de rapports avec Madame Verdurin que Madame de Briey. Et pourtant cette dernière rit de la même façon.

Cher ami je vous témoigne bien maladroitement ma gratitude de la peine touchante que vous avez prise pour vous procurer ce volume en le salissant de ces notes manuscrites. Pour ce que vous me demandez de copier, la place manquerait mais si vous le voulez je pourrai le faire sur des feuilles détachées que vous intercalerez. En attendant je vous envoie l'expression de mon amicale reconnaissance.

 

Marcel Proust

 

Je vois décidément la réalité se reproduit par division comme les infusoires, aussi bien que par amalgame, que le monocle de M. de Bréauté est aussi celui de Louis de Turenne.

 

vers le texte annoté par Philippe Kolb ...

Gare de Dives-Cabourg 1907- Coll. privée tous droits réservés

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Louisa de MORNAND à Marcel Proust

 

Casino et Etablissement Thermal de Vichy, le 13 juillet (1904)

 

J’étais heureuse, vous le savez Marcel, vous mon meilleur ami. J’adorais Louis, et malgré tout je faisais encore de beaux rêves pleins de bonheur pour l’avenir. Or, ce matin… Mon Dieu, quand je pense que toutes mes illusions existaient encore ce matin et que maintenant je ne sais rien, je ne vois rien, j’ignore où je vais et vers qui je vais. Eh bien ce matin, j’ai reçu de Louis une lettre de huit pages où il ne me disait pas une parole sur ma santé, sur moi enfin. Cette lettre ne parlait que de son mariage, il ne cessait de me répéter qu’il fallait garder le silence sur nos relations, et qu’il lui avait été dit que j’avais raconté à quelqu’un qu’il m’écrivait encore. Comme il m’est impossible de parler de lui sans éclater en sanglot, vous voyez bien vous-même que je ne pouvais me risquer à cela dans mes conversations, ce qui fait donc que le nom de Louis n’a pas été prononcé une seule fois ici si ce n’est avec ma famille. Mais une fois, j’étais dans les salons du Cercle, je me suis aperçue qu’un groupe de personnes parlaient de moi et en passant à côté d’eux j’ai entendu ceci ; voilà plusieurs années qu’ils sont ensemble, il va épouser la petite Massena mais je crois que sa maîtresse ne le sait pas.

Ils ne m’ont pas vue quand j’ai passé près d’eux.

Mon petit Marcel, vous à qui avant de partir je faisais tant l’éloge de celui que j’appelais mon Louis, c’est à vous maintenant que je viens confier toutes mes désillusions. Louis ne m’a même pas dit un mot de tendresse à la fin de sa lettre. Non vous ne pouvez vous douter de ce qu’est mon chagrin et mon désespoir. Je suis comme un navire sans voiles, je ne sais où diriger mes idées, je n’aurais jamais cru qu’il se désintéresserait si vite de moi pour tant s’intéresser à elle. Qu’a-t-elle donc mon Dieu ? Ma vie vient de changer tout à fait je n’ai plus ni goûts ni désirs. Me comprendrez-vous Marcel ?

A vous toutes mes plus chères pensées.

 

Louisa

 

Vers la rubrique Lettres de référence ...

Pourquoi les français ont-ils toujours adoré les duels ?

L'allée des duels à Villebon - Collection privée Jean-Paul Henriet

Le « duel » entre les deux tours de la présidentielle n’est pas à fleuret moucheté. Comme d’autres duels de l’histoire de France, de Marcel Proust à Gaston Defferre. Jean-Paul Henriet, ex-maire de Cabourg et président du Cercle proustien de Cabourg-Balbec, s’est amusé à en faire l’histoire.

 

Entretien  avec Jean-Paul Henriet  (Ouest-France 3 mai 2017)

 

Il y a cinquante ans, le 21 avril 1967, se déroulait le dernier duel connu en France… [

Oui, la veille, le 20 avril 1967, lors d’un débat agité de politique générale à l’Assemblée nationale. Gaston Defferre, alors maire de Marseille et président du groupe socialiste à l’Assemblée, excédé par les quolibets « fleuris » que lui adresse, depuis son banc, son collègue René Ribière, lui lance, dans un accès de colère : « Taisez-vous, abruti ! »

Ce haut fonctionnaire, préfet hors cadre, député gaulliste depuis 1958, n’apprécie pas. Peu après, dans la Salle des Quatre Colonnes, son honneur bafoué, Ribière exige de Defferre qu’il retire ses propos, ce que ce dernier refuse. Il demande alors réparation et un duel est décidé pour le lendemain. René Ribière, l’offensé, choisit « le fer », c’est-à-dire l’épée. On se battra jusqu’au « premier sang versé » ; les témoins des duellistes devront donc arrêter le combat à la première blessure sanglante. Le monde politique s’agite.

 

Quelle est la réaction des autorités ?

Le Général de Gaulle, président de la République, apprenant la nouvelle, envoie des émissaires pour tenter de résoudre à l’amiable le conflit. Georges Pompidou, Premier ministre, et Jacques Chaban-Delmas, président de l’Assemblée nationale, interviennent discrètement. Mais rien n’y fait.

 

                                                                                                   suite ...

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3 - Vermeer dans la correspondance de Marcel Proust

 

A Jean-Louis VAUDOYER

 

 (Le samedi 14 mai 1921)

 

Cher ami,

 

Je vous remercie bien tardivement de votre lettre (NOTE : la lettre du destinataire ne nous est pas parvenue. Mais Proust a communiqué à Gallimard le mardi 10 mai 1921, la lettre de Georges de Traz qui l’accompagnait, et que Vaudoyer avait transmise à Proust avec sa lettre. Voir ci-dessus, lettre 137 à Gallimard et sa note 3) et comme je deviens un peu gâteux, je ne sais pas au juste ce que je vous ai dit et crains de me répéter. Pourtant je n’ai pas pu vous parler de votre dernier Ver Meer ne vous ayant pas écrit depuis. Il est merveilleux. Cet artiste de dos qui ne tient pas à être vu de la postérité et ne saura pas ce qu’elle pense de lui est une admirable idée poignante (NOTE : L’Opinion, samedi 14 mai 1921, pp. 542 – 544, article intitulé « Le mystérieux Vermeer III ». on y lit (p. 544) : « Ce mépris du public, ce besoin de rester chez soi, Vermeer l’éprouvait si fortement, si jalousement, qu’il est parvenu à le préserver pour l’avenir ; et la seule apparence mortelle de lui que la postérité possède, c’est un homme assis, qui peint la figure d’un être cher, au milieu de chers accessoires familiers, - mais le peintre nous tourne le dos ». Vaudoyer précise que le tableau en question se trouve à la Galerie Czernin, à Vienne, et s’appelle L’Atelier du peintre. Il en donne la description, et écrit : « Nous tournant le dos, Vermeer est là, peignant cette touchante et douce figure (de sa fille). Il nous permet de savoir comment il se vêtait ; mais son visage nous reste inconnu, comme sa vie, comme sa mort ». Vous savez que Ver Meer est mon peintre préféré depuis l’âge de vingt ans et entre autres signes de cette prédilection (qui me fit envoyer Vuillard chez Paul Baignières (NOTE : Proust répète ce qu’il avait écrit en d’autres termes dans la lettre que nous datons du dimanche 1er mai 1921) j’ai fait écrire par Swann une biographie de Ver Meer dans Du côté de chez Swann (NOTE : Proust avait dit cela aussi dans sa lettre du 1er mai 1921 - lettre 117) en 1912. Dans ma réponse à votre enquête je demandais qu’au lieu des Watteau on demandât aux « Empires centraux » des Ver Meer (NOTE : allusion à une lettre que nous datons des premiers jours de février 1920. Voir Corr. XIX, lettre 36).

Je n’ai pas besoins de vous dire combien la lettre de M. de Traz m’émeut (NOTE : voir ci-dessus, note 2) plus qu’il ne peut même le comprendre car j’ai connu toute sa famille (NOTE 1 ci-dessous) dont les visages chargés d’esprit et de bonté sont au premier rang de mes souvenirs. Je crois que seul Gallimard (qui ne lui demandera certainement aucun droit) pourrait trouver le moyen de lui assurer l’exclusivité. Quand je vous verrai je vous parlerai de ce projet de dictionnaire balzacien (je rougis devant cette comparaison écrasante pour moi). Je crois qu’il ne faudrait pas le faire tout à fait sur le modèle de celui des œuvres de Balzac (NOTE : Répertoire de la Comédie humaine de Balzac, par A. Cerfberr et J. Christophe (1887). Cf. Corr. IV, p. 144, note 4), un peu moins littéral et en laissant une certaine place à l’histoire de impressions. Remerciez Monsieur de Traz de tout mon cœur.

Votre

Marcel Proust

 

Je ne sais si vous avez eu mon livre. Sinon je vous l’enverrai bien entendu.

 

NOTE 1 : Georges de Traz (voir ci-dessus note 3 de la lettre 137 à Gallimard) était le fils aîné d’Edouard de Traz (1833 ? – 1918), ingénieur, qui mourut à Genève à l’âge de 85 ans, au début de novembre 1918 (Le Temps, 3 novembre 1918, p. 3). Proust a dû le rencontrer chez Mme Lemaire. Il avait été président des Tramways du Nord, ainsi que du Dakar Saint-Louis et du Bône – Guelma. Son second fils était Robert de Traz (1884 – 1951), écrivain suisse, né à Paris, qui dirigeait avec Jacques Chenevière la Revue de Genève. Voir Corr. XIX, lettre 154 et sa note 9. – Vers 1893, Proust voyait souvent Jean de Traz qu’il évoque chez les Baignières. Voir Corr. I, lettre 71. Il est né à Paris en 1875, et devint ingénieur. Il était le fils d’Albert de Traz).

 

                   

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