Sortie Cricquebeuf - Beaumont en Auge le 22 février 2020

Le Cercle littéraire Proustien en visite à Cricquebeuf et Beaumont-en-Auge.

 

Le 22 février dernier, nous étions un peu plus de trente membres du Cercle à participer à une sortie sur les pas de Marcel Proust à « la petite église de Cricquebeuf, toute couverte et frissonnante de lierre », entre Trouville et Honfleur. Après sa description historique et architecturale, la découverte du site, de la mare (qui occupe la carrière d’où a été extrait le travertin ayant servi à construire l’église), du paysage alentour, nous avons écouté notre cher lecteur, Camille Devernantes, qui a lu avec émotion des textes qu’il avait choisis dont cet extrait des Jeunes filles en fleurs (75 – 76) :

 

« Le jour que Mme de Villeparisis nous mena à Carqueville où était cette église couverte de lierre dont elle avait parlé et qui, bâtie sur un tertre, domine le village, la rivière qui le traverse et qui a conservé son petit pont du moyen âge, ma grand’mère, pensant que je serais content d’être seul pour regarder le monument, proposa à mon amie d’aller goûter chez le pâtissier, sur la place qu’on apercevait distinctement et qui sous sa patine dorée était comme une autre partie d’un objet tout entier ancien. Il fut convenu que j’irais les y retrouver.  Dans le bloc de verdure devant lequel on me laissa, il fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fît serrer de plus près l’idée d’église ; en effet, comme il arrive aux élèves qui saisissent plus complétement le sens d’une phrase quand on les oblige par la version ou par le thème à la dévêtir des formes auxquelles ils sont accoutumés, cette idée d’église dont je n’avais guère besoin d’habitude devant des clochers qui se faisaient reconnaître d’eux-mêmes, j’étais obligé d’y faire perpétuellement appel pour ne pas oublier ici que le cintre de cette touffe de lierre était celui d’une verrière ogivale, là, que la saillie des feuilles était due au relief d’un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait, faisait frémir le porche mobile que parcouraient des remous propagés et tremblants comme une clarté ; les feuilles déferlaient les unes contre les autres ;  et frissonnante, la façade végétale entraînait avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants. (…) Comme je quittais l’église, je vis devant le vieux pont des filles du village qui, sans doute parce que c’était un dimanche, se tenaient attifées, interpellant les garçons qui passaient. Moins bien vêtue que les autres, mais semblant les dominer par quelque ascendant – car elle répondait à peine à ce qu’elles lui disaient – l’air plus grave et plus volontaire, il y en avait une grande qui assise à demi sur le rebord du pont, laissant pendre ses jambes, avait devant elle un petit pot plein de poissons qu’elle venait probablement de pêcher. Elle avait un teint bruni, des yeux doux, mais un regard dédaigneux de ce qui l’entourait, un petit nez d’une forme fine et charmante. Mes regards se posaient sur sa peau et mes lèvres à la rigueur pouvaient croire qu’elles avaient suivi mes regards.  Mais ce n’est pas seulement son corps que j’aurais voulu atteindre, c’était aussi la personne qui vivait en lui et avec laquelle il n’est qu’une sorte d’attouchement, qui est d’attirer son attention, qu’une sorte de pénétration, y éveiller une idée.» 

Après un passage dans l’ancienne mairie de Cricquebeuf, considérée comme l’une des plus petites de France, transformée récemment en épicerie de produits régionaux, juste en face de la chapelle, nous avons gagné un gros bourg de l’arrière-pays, Beaumont-en-Auge, au sommet d’une colline qui domine la vallée de la Touques, d’où l’on voir la mer par beau temps. Au pied de la statue du marquis Pierre-Simon de Laplace, astronome et mathématicien, le plus illustre enfant du village, qui y est né le 23 mars 1749, nous avons évoqué sa contribution au déterminisme et son célèbre ouvrage : Traité de Mécanique célestequi a fait autorité auprès des scientifiques pendant des générations.

 

Proust avait visité Beaumont-en-Auge avec Madame Straus dans les années 1892. Il écrira à Louisa de Mornand, en juillet 1905 : « Beaumont est aussi une admirable promenade » et, dans une lettre à Mme Straus du 1eraoût 1906 : « Quant à la beauté de Beaumont, je la connais et n’ai jamais oublié une promenade que j’ai faite là avec vous, un matin, en voiture et à pied ».

Après un solide et convivial goûter devant la maison natale de Laplace, puis une visite à l’église, nous avons regagné Cabourg avec un sympathique arrêt dans une des seules fermes qui fabrique encore du Pont-l’Evêque au lait cru, la famille Martin.

Une belle sortie qui a fait découvrir à beaucoup d’entre nous des paysages souvent méconnus de la campagne normande que Proust aimait sillonner… lorsque son état de santé le lui permettait.