L'église de village

Article paru dans Le Figaro du mardi 3 septembre 1912,

sur 3 colonnes en première page

 

L’EGLISE de VILLAGE
 

L’admirable auteur du vrai « Génie du Christianisme » - je veux dire Maurice Barrès – va sans doute trouver un redoublement d’écho pour son appel en faveur des églises de village : c’est, en effet, le moment où reprennent contact avec le leur beaucoup d’entre nous. Et à ceux même qui ne passeront pas leurs vacances dans les lieux où ils ont grandi, les réminiscences de la saison feront revivre le temps où ils allaient se reposer chaque année au pied de leur église.

On reconnaissait de bien loin le clocher de la nôtre, inscrivant à l’horizon sa figure inoubliable. Quand mon père, du train qui nous amenait de Paris, l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Préparez vos couvertures, nous allons bientôt arriver. » Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions autour de la petite ville, à un endroit où la route resserrée débouche sur un immense plateau, il nous montrait au loin la fine pointe de notre clocher qui dépassait seule, mais si mince, si rose, qu’il semblait rayé sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine.

Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui subsistait à côté de lui, on était frappé surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge.

De là elle n’était encore qu’une église isolée, résumant la ville, parlant d’elle et pour elle aux lointains, puis, quand on était plus près, dominant de sa haute mante sombre, en pleins champs, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos gris et laineux des maisons rassemblées.

Comme je la revois bien notre église ! Familière ; mitoyenne, dans la rue où était son porche principal, de la maison où habitait le pharmacien et de l’épicerie ; simple citoyenne de notre petite ville et qui, semblait-il, aurait pu avoir son numéro dans la rue, si les rues de ce simple chef-lieu de canton avaient eu des numéros, où le facteur aurait pu entrer quand il faisait sa distribution, après avoir quitté l’épicier et avant d’entrer chez le pharmacien, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation que mon esprit ne pouvait pas arriver à franchir. Le voisin avait beau avoir des fuchsias qui avaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir partout tête baissée et dont les fleurs n’avaient rien de plus pressé quand elles étaient assez grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre la sombre façade de l’église. Elles ne devenaient pas sacrées pour cela, et entre elles et la pierre noircie à laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.

Son vieux porche, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il conduisait), comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des grands abbés lettrés du monastère, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarissure qu’ici elles avaient dépassé d’un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées, contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues.

Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil ne se montrait pas, de sorte que fît-il gris dehors on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; je revois l’un rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut entre ciel et terre ; et un autre où une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble grésil ; comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le retable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Dans la sacristie, il y avait deux tapisseries de haute lisse, représentant le couronnement d’Esther, et à qui leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au-delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’élevait vivement sur l’atmosphère refoulée, et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible.

Toutes ces choses antiques achevaient de faire pour moi de l’église quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville ; un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions – la quatrième était celle du Temps, - déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée et de chapelle en chapelle, semblait vaincre, et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où elle sortait victorieuse ; dérobant le rude et farouche onzième siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche l’escalier du clocher, et même là dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se mettent en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; et élevant dans le ciel au-dessus de la place, son clocher qui avait contemplé Saint Louis et semblait le voir encore.

Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus des autres – avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages humains – le clocher lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant comme si les vieilles pierres qui les laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout à coup inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la pointe d’un clocheton comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un pêcheur à la crête des vagues.

Souvent, quand je passais devant le clocher au retour de la promenade, en regardant la douce tension, l’inclinaison fervente de ses pentes de pierres qui se rapprochaient en s’élevant comme des mains jointes qui prient, je m’unissais si bien à l’effusion de la flèche, que mon regard semblait s’élancer avec elle ; et en même temps je souriais amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut, lointaines comme un chant repris « en voix de tête » une octave au-dessus.

L’autre porche qui était de ce côté était complètement recouvert par le lierre, et il fallait pour reconnaître une église dans le bloc de verdure faire un effort qui ne me faisait d’ailleurs serrer que de plus près l’idée d’église (comme il arrive dans une version ou dans un thème où on approfondit d’autant mieux une pensée qu’on la dépouille des formes accoutumées), pour reconnaître que le cintre d’une touffe de lierre était celui d’un vitrail, ou qu’une saillie de verdure était due au relief d’un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait ; les feuilles déferlaient les unes contre les autres ; et, frissonnante, la façade végétale semblait embrasser avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.

C’était le clocher de notre église qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte d’ardoises ; mais quand le dimanche, encore couché, par une chaude matinée d’été, je les voyais flamboyer comme un soleil noir, je me disais : «  Déjà neuf heures ! Il faut se lever vite pour aller à la messe » ; et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, l’ombre qu’y faisait le store du magasin, la chaleur et la poussière du marché.

Quand après la messe, on entrait dire au suisse d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que de nos amis avaient profité du beau temps pour venir déjeuner, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade, il était au contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque chose d’ineffable.

Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits qui ont un autre caractère d’art.

Je n’oublierai jamais, dans une curieuse cité de Normandie, deux charmants hôtels du dix-huitième siècle qui me sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail.

Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan, fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles « épreuves » qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres, laquelle n’est autre que le dôme de Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter, ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects de notre clocher dans les rues derrière l’église. Qu’on l’eût vu à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; ou que, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vit obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution, c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût pu être caché dans la foule des humains sans que je le confonde malgré cela avec elle.

Et aujourd’hui encore, si dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon chemin » me montre au loin comme point de repère tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et lointaine, le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut à son étonnement m’apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là devant le clocher, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue… mais… c’est dans mon cœur…

Marcel Proust