Sur les pas de Marcel Proust en 2019

Les VERRIERES de l’EGLISE SAINT-OUEN de PONT-AUDEMER

 

C’est en 1907, lors de la première année de son « troisième séjour » à Cabourg (de 1907 à 1914) que Proust, dont l’état de santé était amélioré par rapport à Paris, alla visiter Pont-Audemer en « automobile fermée », dans un des trois taxis de marque Unic qui stationnaient au pied du Grand Hôtel. L’un des chauffeurs s’appelait… Alfred Agostinelli…

 

Il parcourut la Normandie, allant à Caen, Lisieux, Bayeux, Balleroy… Il aimait visiter les petites villes de caractère, les belles églises, les paysages de campagne…

 

A Pont-Audemer, l’église Saint-Ouen présente une architecture complexe avec une nef lumineuse de style gothique tardif (XVème siècle), plus large, plus haute que le chœur roman, massif, étroit, sombre. La Renaissance et le roman devant nos yeux, dans une surprenante association !

 

Nous sommes en réalité dans une église en complet remaniement mais dont le chantier, faute de moyens financiers, s’est arrêté, s’est figé. Inachevée pour l’éternité…

 

Proust aimait ces contrastes architecturaux.

 

Mais il fut surtout séduit par la beauté des verrières qui illuminent de couleurs chaleureuses les bas-côtés de la nef. Quatorze superbes verrières d’une grande finesse, se présentent à nos regards. Réalisées de 1515 à 1556, elles enrichissent de leurs reflets colorés les chapelles latérales.

 

Cet ensemble est un des plus beaux de Normandie et montre la grande maturité des maîtres verriers de l’époque.

 

Marcel Proust les regarda longuement et précisera plus tard qu’il s’en inspira pour « peindre » les vitraux de l’église de Combray, au même titre que les vitraux de la Sainte-Chapelle et ceux de la cathédrale d’Evreux.

 

Alors, suivons Proust comme en 1907 !

 

                                                                          Jean-Paul Henriet

Dives-sur-mer - 23 février 2019 

 

Hostellerie Guillaume le Conquérant

 

La Prisonnière

 

Quand j’avais dit à Albertine, à notre arrivée de Balbec, que la duchesse de Guermantes habitait en face de nous, dans le même hôtel, elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air plus qu’indifférent, hostile, méprisant, qui est le signe du désir impuissant chez les natures fières et passionnées. Celle d’Albertine avait beau être magnifique, les qualités qu’elle recélait ne pouvaient se développer qu’au milieu de ces entraves que sont nos goûts, ou ce deuil de ceux de nos goûts auxquels nous avons été obligés de renoncer – comme pour Albertine le snobisme – et qu’on appelle des haines…

 

…Je mentirais en disant que, ce côté terrien et quasi paysan qui restait en elle, la duchesse n’en avait pas conscience et ne mettait pas une certaine affectation à le montrer. Mais, de sa part, c’était moins fausse simplicité de grande dame qui joue la campagnarde et orgueil de duchesse qui fait la nique aux dames riches méprisantes des paysans, qu’elles ne connaissent pas, que le goût quasi artistique d’une femme qui sait le charme de ce qu’elle possède et ne va pas le gâter d’un badigeon moderne. C’est de la même façon que tout le monde a connu à Dives un restaurateur normand, propriétaire de « Guillaume le Conquérant », qui s’était bien gardé – chose très rare – de donner à son hôtellerie le luxe moderne d’un hôtel et qui, lui-même millionnaire, gardait le parler, la blouse d’un paysan normand et vous laissait venir le voir faire lui-même, dans la cuisine, comme à la campagne, un dîner qui n’en était pas moins infiniment meilleur et encore plus cher que dans les plus grands palaces.

 

Toute la sève locale qu’il y a dans les vieilles familles aristocratiques ne suffit pas, il faut qu’il y naisse un être assez intelligent pour ne pas la dédaigner, pour ne pas l’effacer sous le vernis mondain. Mme de Guermantes, malheureusement spirituelle et Parisienne et qui, quand je la connus, ne gardait plus de son terroir que l’accent, avait, du moins, quand elle voulait peindre sa vie de jeune fille, trouvé, pour son langage (entre ce qui eût semblé trop involontairement provincial, ou au contraire artificiellement lettré), un de ces compromis qui font l’agrément de la Petite Fadette de George Sand ou de certaines légendes rapportées par Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe. Mon plaisir était surtout de lui entendre conter quelque histoire qui mettait en scène des paysans avec elle. Les noms anciens, les vieilles coutumes, donnaient à ces rapprochements entre le château et le village quelque chose d’assez savoureux. Demeurée en contact avec les terres où elle était souveraine, une certaine aristocratie reste régionale, de sorte que le propos le plus simple fait se dérouler devant nos yeux toute une carte historique et géographique de l’histoire de France…

 

Eglise de Dives-sur -mer  

Inauguration de la plaque commémorative du départ de Guillaume Le Conquérant le 17 août 1862

HISTOIRE et BEAUX-ARTS

 

FÊTE INTERNATIONALE à DIVES

 

Le 17 août 1862, dès huit heures et demie, un grand nombre de voitures à cheval, ornées des écussons aux armes des chevaliers normands, attendaient à Caen, sur la place Royale, les délégués des diverses Sociétés savantes, ainsi que les invités de la fête. A neuf heures, le cortège s’est mis en marche et, à onze heures un quart, la longue file de voitures s’arrêtait à Cabourg, à l’entrée du pont qui le sépare de la commune de Dives. Le canon grondait sur la colline où, l’année dernière, a été érigée la colonne. Le cortège se forma et, précédé de M. de Caumont, il fut reçu sur le pont par M. le Maire et le Conseil municipal de Dives. M. le Maire a commencé la série des discours qui devaient occuper une partie de la journée. Ce magistrat s’est exprimé ainsi :

« Messieurs,

« Dives est heureux et fier de l’honneur que vous lui faites en venant inaugurer le souvenir du départ de Guillaume et de sa flotte pour l’Angleterre en 1066.

« Le pont de Cabourg, où nous sommes venus vous recevoir, est le point probable du mouillage de ses navires ; car la mer s’est retirée, laissant à nu ses sables et cette portion de notre territoire qui a été conquise sur les eaux.

« Messieurs, la Municipalité de Dives conservera toujours un souvenir reconnaissant des généreux efforts, individuels ou collectifs, qui ont été faits en cette circonstance pour donner à cette solennité un éclat inaccoutumé. Vive l’Empereur. »

M. de Caumont a répondu brièvement à cette harangue et les invités ont marché entre deux haies de pompiers, de douaniers et de gendarmes, aux sons belliqueux de l’excellente musique du 33ède ligne, vers le lieu de la réunion, c’est-à-dire vers la halle (monument tout en bois, du XVèsiècle) parée avec goût par M. Blaché, avec le concours de M. Bouet, et dans laquelle on voyait un fragment agrandi de la célèbre Tapisserie de Bayeux, la scène de l’embarquement, par M. Bruneau, décorateur à Caen.

En arrivant, le cortège a trouvé des députations des principales villes de la province de Normandie et des autres contrées de la France qui ont fourni des coopérateurs au Conquérant en 1066. Ecoutons M. de Caumont.

« Messieurs,

« Ce n’est pas la première fois que la Société française d’archéologie provoque une réunion internationale. La vaste circonscription qu’elle a choisie, en prenant pour horizon tout l’Empire, lui a permis de donner plusieurs fois déjà la main aux Sociétés savantes de la France et de l’étranger….

« …La séance que j’ai l’honneur de présider aujourd’hui, comme directeur de la Société, est encore une réunion internationale : il s’agit de consacrer un monument au souvenir des hommes qui ont accompli le plus grand événement des années normandes et anglaises ; il s’agit d’un monument qui intéresse, à titre égal, deux grands pays soumis pendant plus d’un siècle aux mêmes lois et aux mêmes souverains ; ce monument redira les noms des compagnons du duc Guillaume à la conquête de l’Angleterre, guerriers devenus plus tard la souche des familles les plus illustres de la Grande-Bretagne.

                  « La liste que nous allons inaugurer a longtemps existé outre Manche, à l’abbaye de la Bataille, ainsi appelée parce qu’elle s’élevait sur le lieu même où s’était livrée la bataille d’Hastings. 

Des vicissitudes auxquelles aucun monument ne peut échapper l’ont fait disparaître : nous allons réparer cette lacune et rétablir le tableau, non plus au point d’arrivée mais au point de départ de l’armée normande.

« Normands et Anglais, nous allons mettre le monument nouveau sous la sauvegarde d’une religion de paix, dans la vénérable église de Dives.

« Vous tous, Messieurs, qui êtes accourus de différents points de la Normandie et de l’Angleterre pour prendre part à cette fête historique et internationale, soyez les bienvenus. La Société française d’archéologie vous remercie d’avoir répondu à son appel. Elle se réjouit du concours de tant d’hommes distingués. Le 17 août 1862 va devenir un des grands jours de nos annales normandes…

« …Le passé, c’est l’échelle que les générations ont parcourue pour arriver où nous sommes, et l’on ne sait pas assez combien il a fallu d’efforts pour obtenir les progrès dont nous jouissons aujourd’hui !

« Si toutes les croyances s’affaiblissent, si la religion des souvenirs se perd comme les autres, si l’indifférence et le scepticisme envahissent le monde nouveau, nous réunirons nos efforts, Messieurs, pour résister à ce mouvement destructeur de la justice, de l’esprit public et de la société.

« Nous burinerons sur la pierre, comme nous le faisons aujourd’hui, l’histoire du monde ancien ; nous ne nous lasserons pas de protester ainsi contre l’égoïsme, l’indifférence et l’oubli. »

Après ce discours, qui a été couvert d’applaudissements, l’honorable M. de Caumont a fait à l’Assemblée la communication suivante :

« La Société d’archéologie et l’Association pour les progrès de l’agriculture, de l’industrie et des arts, désireuses de rendre hommage aux hommes d’initiative de toutes les époques, à ceux qui, dans les diverses conditions sociales, ont su imprimer un nouvel essor à l’industrie, aux sciences, aux lettres et aux arts ; à ceux qui ont travaillé résolument au progrès de la société, ont pris de concert l’arrêté suivant :

« Cette liste après avoir été jugée, contrôlée et rectifiée par une Commission prise dans le sein des diverses Sociétés savantes de la province, sera burinée à Rouen (1), sur les murs d’un monument public.

« L’Association normande et la Société française d’archéologie sont heureuses de pouvoir promulguer cet arrêté au milieu de l’imposante assemblée que nous saluons de nos acclamations : nous vous prions, Messieurs, de prendre cette pensée sous votre patronage et de lui donner votre sanction.

« Avec elle, nous verrons bientôt, je l’espère, notre projet réalisé et nous pourrons faire un nouvel appel à votre patrimoine en vous priant d’inaugurer avec nous ce monument consacré au souvenir de toutes les gloires du pays. ».

Après diverses communications, à deux heures, cette séance si intéressante a été levée, et l’Assemblée s’est dirigée vers l’église de Dives où l’inauguration du monument allait avoir lieu. En un instant, toutes les places ont été envahies par la foule et c’est à peine si le cortège a pu pénétrer dans l’enceinte.

L’église, comme la salle que nous venions de quitter, était décorée de ces noms historiques dont se glorifie la France. Là, nous voyons les armes des d’Harcourt, des Daniel, des Clinchamps, des de Varenne, des Robert de Courson, des Toustain, des Richard de Courci, des d’Argouges, des d’Angerville, des de Héricy, des de Mathan, des Raoul Basset, des Geuffroy de Treilli ; partout, enfin, des écussons qui rappellent nos grandes gloires normandes. Au-dessus de la porte d’entrée est le monument sur lequel est gravée la liste des compagnons de Guillaume : elle comporte 475 noms.

De chaque côté de la porte d’entrée étaient placés deux grands oriflammes portant les armes de la Normandie et de l’Angleterre.

Aussitôt après l’arrivée du cortège, M. l’abbé Rivière, vicaire général, est monté en chaire et a exprimé, au nom de Mgr l’Evêque, tous les regrets du vénérable prélat de n’avoir pu se rendre à cette imposante cérémonie. Il a dit combien il s’associait à la gloire qui entoure les compagnons de Guillaume-le-Conquérant. M. l’abbé Rivière a expliqué le motif pour lequel l’Eglise venait consacrer cette cérémonie, dont il a fait ressortir le touchant caractère. Il a terminé en faisant appel à la générosité de l’Assemblée pour permettre de faire des réparations au monument religieux, dépositaire de celui destiné à perpétuer le souvenir d’une si grande époque.

Après le discours de M. l’abbé Rivière, M. l’abbé Le Petit, secrétaire-général de la Société française d’archéologie, entouré d’un nombreux clergé, s’est rendu près de la porte principale et a procédé aux cérémonies d’usage. Une députation composée de M. de Caumont, de M. le général de Courson, de M. le comte d’Angerville, de M. de La Chouquais, de M. Boulatignier, de M. Théry et de M. Léopold Delisle, suivait le clergé. Cette partie de la cérémonie terminée, un Domine salvumsolennel a été chanté par les Sociétés chorales de Dozulé, de Bayeux et les Céciliens de Caen sous la direction de M. A. Carlez ; puis les Orphéons ont chanté d’une manière fort remarquable une cantate composée pour la circonstance, dont les paroles sont dues à M. Charles Malo, et la composition musicale à M. Jules Carlez. Pendant toute la cérémonie, la bonne musique du 33èmea fait entendre de graves morceaux, parmi lesquels on a surtout remarqué le Trovatore.

Enfin, à cinq heures, les invités allèrent s’asseoir autour d’une immense table splendidement servie dans l’intérieur de la halle. Près de 200 convives étaient présents, parmi lesquels nous citerons : M. Challe, d’Auxerre ; M. le duc d’Harcourt, ministre plénipotentiaire ; M. de Brébisson, M. Choisy, délégués de Falaise ; M. Legay, maire de Falaise, membre du Conseil général ; M. le baron de Surval, de Quesnay ; M. Saint-Jean, de Bretteville, maire, membre du Conseil général ; M. Toutain, maire de St-Pierre-sur-Dives ; M. le général Creully, délégué de la Société Impériale des Antiquaires de France ; M. Lecourt, de Pont-l’Evêque ; M. le comte de Saint-Paterne, d’Alençon ; M. Achard de Vacognes, de Bayeux ; M. Lambert, conservateur de la bibliothèque de Bayeux ; M. Georges Villers, adjoint au maire de cette ville ; M. le marquis Arthur de Fournés, de l’Institut des provinces ; M. le comte du Manoir, maire de Juaye ; M. Daufresne, membre du Conseil général ; M. de Chênedollé, de Vire ; M. Luard, maire de Honfleur, membre du Conseil général ; M. le prince valaque Handjéry, de Lisieux ; M. Prétavoine, maire de Louviers, membre de l’Institut des provinces ; M. Paris d’Illins, maire de Villers-sur-Mer ; M. de White, membre du Conseil général, gendre de M. Guizot ; M. Le Danois, de Paris ; M. de Croisilles, président de la Société Philharmonique du Calvados ; M ; le comte de Landal, d’Ille-et-Vilaine ; M. le marquis de Carbonnel, d’Avranches, avec ses deux fils ; M. de Courson, receveur des finances, à Domfront ; M. Lamotte, architecte à Caen ; M ; le comte de Fontenay, de l’Orne ; M. Audrieu, architecte ; M. Bin-Dupart, membre de la Société Linéenne ; M. Cornet-Lavallée, banquier ; M. Le Prestre, membre du Conseil général ; M. de Monceaux, maire de Chicheboville ; M. de Touchet, officier supérieur de cavalerie ; M. Pelfresne, architecte ; M. Hardel, de l’Institut des provinces ; etc., etc. La presse parisienne était représentée par plusieurs de ses membres, parmi lesquels nous citerons MM. Pitre-Chevalier et Heuzé. La presse départementale avait aussi ses représentants.

Par une attention délicate, les organisateurs du banquet avaient placé devant chaque invité le menu des mets qui allaient lui être servis ; au dos de cette carte se trouvait l’explication de la partie de la Tapisserie de Bayeux qui ornait la salle. Voici cette explication qu’on ne lira pas sans intérêt :

« Au centre du tableau se trouve le duc Guillaume de Normandie assis sur son trône, ayant à sa gauche Odon, évêque de Bayeux. Ils apprennent l’un et l’autre avec indignation que Harold s’est fait proclamer roi des Anglais ; ils tiennent conseil et décident qu’une descente aura lieu en Angleterre.

« A gauche d’Odon se tient l’ingénieur en chef des constructions navales, que le duc et son frère avaient fait appeler, et qui reçoit l’ordre de construire immédiatement des navires. La figure de cet ingénieur exprime l’étonnement et la préoccupation que lui inspire la mission dont il est chargé. Il porte une hache à la main droite.

« D’un côté du groupe que nous venons de décrire, se trouvent des charpentiers : les uns abattent des arbres ; les autres rabotent des planches ; d’autres, enfin, assemblent les pièces des navires puis les traînent à la mer. A droite du duc, d’autres personnages embarquent des armes et des provisions ; un d’eux porte sur son épaule un des petits barils encore en usage dans le Pays d’Auge pour contenir du cidre ; plus loin, les navires mettent à la voile. Cette dernière partie du tableau paraît tout-à-fait se rapporter au départ du port de Dives ».

Des toasts ont été portés par M. le maire de Dives à l’Empereur, à l’Impératrice, au Prince Impérial, à S. M. la Reine d’Angleterre.

D’autres toasts ont ensuite été portés :

Par M. de Caumont à M. de Rossi et à M. Léopold Delisle ;

Par le duc d’Harcourt à M. de Caumont ;

Par M. le comte Foucher de Careil à la Normandie agricole, industrielle et maritime ;

Par M. Travers aux vilains qui ont pris part à l’expédition de 1066 et dont les noms ne figurent pas sur la liste ;

Ces toasts remarquables seront reproduits dans le compte-rendu de la fête, qui va être publié.

 

(Extrait des journaux de Caen)

Sur les pas de Marcel Proust en 2018

Notre Dame et la Sainte Chapelle - 5 avril 2018

L’EGLISE de BALBEC

( dans la Recherche du Temps perdu)

Du Côté de chez Swann (Noms de pays) 

 

…Un jour qu’à Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m’avait répondu :« Je crois bien que je connais Balbec ! L’église de Balbec, du XIIè et XIIIè siècles, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l’art persan ». Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale (…), ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. Et si le gothique apportait à ces lieux et à ces hommes une détermination qui leur manquait, eux aussi lui en conféraient une en retour…

 

…On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec – les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s’arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé. Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent, - soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un voyage à Balbec – mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer.

 

 

Jeunes Filles en Fleurs :

 

(M. de Norpois) : …Et vous, madame, avez-vous déjà songé à l’emploi des vacances ?

- J’irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.

- Ah ! Balbec est agréable, j’ai passé par là il y a quelques années. On commence à y construire des villas fort coquettes ; je crois que l’endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait choisir Balbec ?

Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec (…)

- L’église de Balbec est admirable, n’est-ce pas, monsieur, demandai-je, surmontant la tristesse d’avoir appris qu’un des attraits de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

- Non, elle n’est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes, la Sainte-Chapelle de Paris.

- Mais l’église de Balbec est en partie romane ?

- En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même extrêmement froid et ne laisse en rien présager l’élégance, la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de la dentelle…

 

(…)Mais je ne voulus plus penser qu’à la signification éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j’avais vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de la Vierge, devant la baie profonde du porche m’attendaient comme pour le faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos voûté, ils semblaient s’avancer d’un air de bienvenue en chantant l’Alleluiad’un beau jour. Mais on s’apercevait que leur expression était immuable comme celle d’un mort et ne se modifiait que si on tournait autour d’eux. Je me disais : c’est ici, c’est l’église de Balbec. Cette place qui a l’air de savoir sa gloire est le seul lieu au monde qui possède l’église de Balbec. Ce que j’ai vu jusqu’ici c’était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant c’est l’église elle-même, c’est la statue elle-même, ce sont elles ; elles, les uniques, c’est bien plus…

 

...Comme j’avouais à Elstir la déception que j’avais eue devant l’église de Balbec : «  Comment, me dit-il, vous avez été déçu par ce porche, mais c’est la plus belle Bible historiée que le peuple ait jamais pu lire. Cette Vierge et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c’est l’expression la plus tendre, la plus inspirée de ce long poème d’adoration et de louanges que le moyen âge déroulera à la gloire de la Madone. Si vous saviez, à côté de l’exactitude la plus minutieuse à traduire le texte saint, quelles trouvailles de délicatesse a eues le vieux sculpteur, que de profondes pensées, quelle délicieuse poésie !

« L’idée de ce grand voile dans lequel les Anges portent le corps de la Vierge, trop sacré pour qu’ils osent le toucher directement (Je lui dis que le même sujet était traité à Saint-André-des-Champs ; il avait vu des photographies du porche de cette dernière église mais me fit remarquer que l’empressement de ces petits paysans qui courent tous à la fois autour de la Vierge était autre chose que la gravité des deux grands anges presque italiens, si élancés, si doux) ; l’ange qui emporte l’âme de la Vierge pour la réunir à son corps ; dans la rencontre de la Vierge et d’Elisabeth, le geste de cette dernière qui touche le sein de Marie et s’émerveille de le sentir gonflé ; et le bras bandé de la sage-femme qui n’avait pas voulu croire, sans toucher, à l’Immaculée-Conception ; ce voile aussi que la vierge arrache de son sein pour en voiler la nudité de son fils d’un côté de qui l’Eglise recueille le sang, la liqueur de l’Eucharistie, tandis que, de l’autre, la Synagogue dont le règne est fini, a les yeux bandés, tient un sceptre à demi brisé et laisse échapper avec sa couronne qui lui tombe de la tête les tables de l’ancienne Loi ; et l’époux qui aidant, à l’heure du Jugement dernier, sa jeune femme à sortir du tombeau, lui appuie la main contre son propre cœur pour la rassurer et lui prouver qu’il bat vraiment, est-ce aussi assez chouette comme idée, assez trouvé ? Et l’ange qui emporte le soleil et la lune devenus inutiles puisqu’il est dit que la Lumière de la Croix sera sept fois plus puissante que celle des astres ; et celui qui trempe sa main dans l’eau du bain de Jésus pour voir si elle est assez chaude ; et celui qui sort des nuées pour poser sa couronne sur le front de la Vierge ; et tous ceux qui penchés du haut du ciel, entre les balustres de la Jérusalem céleste lèvent les bras d’épouvante ou de joie à la vue des supplices des méchants et du bonheur des élus ! Car c’est tous les cercles du ciel, tout un gigantesque poème théologique et symbolique que vous avez là. C’est fou, c’est divin, c’est mille fois supérieur à tout ce que vous verrez en Italie où d’ailleurs ce tympan a été littéralement copié par des sculpteurs de bien moins de génie… ».

 

Cette vaste vision céleste dont il me parlait, ce gigantesque poème théologique que je comprenais avoir été écrit là, pourtant quand mes yeux pleins de désirs s’étaient ouverts devant la façade, ce n’est pas eux que j’avais vus. Je lui parlai de ces grandes statues de saints qui montées sur des échasses forment une sorte d’avenue... Elle part des fonds des âges pour aboutir à Jésus-Christ, me dit-il. Ce sont d’un côté, ses ancêtres selon l’esprit, de l’autre, les Rois de Judas, ses ancêtres selon la chair. Tous les siècles sont là. Et si vous aviez mieux regardé ce qui vous a paru des échasses, vous auriez pu nommer ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds de Moïse, vous auriez reconnu le veau d’or, sous les pieds d’Abraham le bélier, sous ceux de Joseph le démon conseillant la femme de Putiphar…