Marcel Proust et la grippe au travers de la correspondance  1918

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A Madame Hugo FINALY

 

 (Vers le vendredi 24 octobre 1918)

 

Madame,

 

J’ai à peine la force de vous écrire, je voudrais pleurer à côté de vous, il n'y avait personne que j'aimais plus (Note : Le Figaro, 24 octobre 1918, p. 2, publie, à la rubrique « Le Monde et la Ville », sous le titre Deuil, la notice suivante : « Nous apprenons la mort de Mme Roger de Barbarin, née Finaly, pieusement décédée 12, avenue de l'Alma. Les obsèques auront lieu demain vendredi 25 courant, à neuf heures et demie, en l'église Saint-Pierre de Chaillot, où l'on se réunira. Inhumation au Père-Lachaise. Le présent avis tient lieu d'invitation. » On y lit, le 26 « Mme de Barbarin, née Finaly, dont les obsèques ont eu lieu hier à Saint-Pierre de Chaillot, devant une nombreuse assistance, était l'une des personnalités les plus marquantes et les plus unanimement estimées du monde de la philanthropie. Vice-présidente de la Ligue fraternelle des Enfants de France, dont elle avait été, dès sa fondation en 1895, l'une des premières adeptes, elle avait, plus que tout autre, contribué par sa généreuse activité au développement de cette œuvre au cours de la guerre (...) ») ; et vous que j'aime tant, imaginer votre souffrance ! Je ne la savais même pas souffrante (Note : Mme Roger de Barbarin, née Mary Finaly (CorII, p. 345, note 10) mourut le 21 ou le 22 octobre 1918 d'une grippe contractée en soignant des soldats comme infirmière volontaireElle avait épousé, le 21 juin 1897, Roger-Thomas de Barbarin (1860-1925). Renseignements aimablement fournis par Mme F. de Cossette) ; Robert avait failli mourir d'un accident d'automobile il y a quinze jours (Note : Voir ci-dessus, lettre 155 à Mme Catusse datée du mercredi 2 octobre 1918), et je n'avais rien su des autres. Qu'a-t-il pu se passer ?

Je pense à vous avec une tendresse, une douleur que vous ne pouvez imaginer. Rien du passé n'est perdu pour moi, je me rappelle votre chagrin quand Madame votre mère avait ces atroces crises d'étouffement à Ostende et quelle joie j'ai eue quand cela s'est passé subitement en montant dans le train (Note : Allusion au séjour que Proust fit à Ostende, au mois de septembre 1889, comme l'invité des Finaly. Il avait en effet écrit à sa mère, à ce moment-là, exprimant la peine qu'il avait de voir le chagrin de Mme Finaly quand sa mère souffrait de crises d'étouffement. La mère de Mme Finaly était Mme Heinrich Ellenberger, née Rosa Landau. Voir CorI, lettre 16 et sa note 8 ). Pas un mot de M. de Landau (Note : Horace de Landau (1824-1903), l'oncle de Mme Hugo Finaly, qui avait une propriété près de Florence. Il avait fait cadeau à sa nièce des « Frémonts », propriété située au-dessus de Trouville. Proust s'en servit comme modèle de « La Raspelière ») n'a été oublié par moi. A ce moment-là, votre adorable fille était une jeune compagne de jeux, aux incomparables yeux qui me faisaient toujours penser à ce vers de Baudelaire :

J'ai de vos longs yeux la lumière verdâtre

Douce beauté.

 (Note : Baudelaire, Chant d'automne, cinquième strophe - Les Fleurs du Mal, Spleen et Idéal, LVI, vers 17-18).

 

Et son esprit. Et tout cela qu'est-ce devenu ? Je pleure en pensant à elle, à vous, à ses sœurs, à mon cher Horace (Note : Horace Finaly, fils aîné de la destinataire. Voir CorI, note 3 de la lettre 54) que je vous prie d'assurer tous de ma tendre et profonde douleur et sympathie.

 

Marcel Proust

 

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A Gaston GALLIMARD

 

102, boulevard Haussmann

 

(Le 7 novembre 1918)

Cher ami,

 

              Quand je pense si affectueusement à vous (il me semble en effet qu’à votre dernier passage à Paris notre amitié s’est resserrée) cela m’ennuie de vous importuner à New York de mes doléances, hélas, trop motivées. Mais enfin vous êtes aussi mon éditeur, vous l’êtes parce que vous l’avez voulu, j’ai quitté pour vous Grasset, il faut tout de même que je vous dise des choses pratiques et précises.

Il y a trois sortes de regrets. Le plus important est d’ordre purement littéraire. Vous savez mon désir de pouvoir surveiller la publication de mon œuvre, autrement dit de tâcher de vivre jusqu’à ce qu’elle soit achevée. Je vous ai remis versJuin, vous devez avoir les dates, le manuscrit complet du Côté de Guermantes (Note : C’est exact. Gallimard annonce à Proust, dans une lettre datée du 14 juin 1918 : « J’ai reçu vos épreuves et le texte du prochain volume. Je donne donc aussitôt le bon à tirer sur vos indications et je fais composer la suite ». A la date en question, il s’agit sans aucun doute des épreuves corrigées de A l’ombre des jeunes filles en fleurs, et du manuscrit du Côté de Guermantes). Je ne vous l’ai pas remis plus tôt, bien qu’il fût prêt depuis des années (commencé d’imprimer par Grasset en 1913) parce qu’à cause de tous les ennuis que nous avions avec A l’Ombre des Jeunes filles en fleurs, vous trouviez inutile que les épreuves se chevauchassent. Mais les dernières étant corrigées, vous m’avez dit qu’on pouvait tout de suite me donner des épreuves du Côté de Guermantes. Aussi je vous en ai remis le manuscrit complet, je pense en juin. Or nous sommes le 7 Novembre et je n’ai pas reçu une seule épreuve. Et ce n’est pas un hasard destiné à ne pas se reproduire. Car Madame Lemarié (qui est infiniment gentille et que vous ne pouvez que remercier pour moi) me dit bien, tantôt que ce retard inexplicable est peut’être dû à la guerre, ou à la Paix, ou à la grippe (comme j’entendais Calmette dire à un rédacteur dont il ne voulait pas publier les articles, bien entendu ce n’est pas le cas ici, qu’il n’avait pu les faire passer parce qu’il y avait eu une séance importante à la Chambre, des bruits de grève, un grand mariage, l’Actualité ), mais la raison qu’elle semble croire dominante est que la Semeuse ne veut pas commencer les épreuves du Côté de Guermantes, avant que le volume précédent (dont les dernières épreuves corrigées sont chez eux depuis six mois), soit entièrement fabriqué, prêt à paraître. C’était la crainte de cela qui m’avait fait vous demander des imprimeurs différents pour les différents volumes. Vous m’aviez répondu que la fabrication du volume fini n’empêcherait nullement la Semeuse de donner des épreuves du Côté de Guermantes. Maintenant, je vois qu’il ne faudra pas un an pour les quatre volumes comme vous m’aviez dit, mais huit ans ! Or (comme les trois derniers volumes – les plus longs, les plus frappants et dont l’actuel n’était qu’un prologue un peu languissant – paraîtront ensemble), quand ils paraîtront (c’est-à-dire, de ce train-là, vers 1925, au plus tôt), à supposer que l’auteur soit encore en vie pour corriger ses épreuves, les lecteurs auront depuis longtemps oublié l’existence de Swann, et le tout sera raté. En voyant l’imprudence de donner ainsi d’un seul coup tout mon manuscrit du Côté de Guermantes, je n’ai donné quePastichesà composer, avant Mélanges. Mais cela ne semble pas devoir être un meilleur moyen. Et un beau jour je recevrai à la fois les épreuves de Pasticheset du Côté de Guermantes, de sorte qu’après de longs mois d’inaction, on me demandera un coup de feu dont ma santé n’est pas capable.

Ce qui est moins important dans ce retard car ce n’est (comme la question toute différente dont je vais vous entretenir tout à l’heure) qu’une question pécuniaire (mais une profonde modification dans mon existence survenue quelques semaines après votre départ donne à de telles questions une importance vitale pour moi) ( Note perso : il pense à Henri Rochat - Voir plus loin), si j’avais pu prévoir de pareilles lenteurs, j’eusse donné mon premier volume ( A l’ombre des Jeunes Filles en fleurs ) en feuilleton. Le Figaropar suite d’un oubli de Bernstein n’aurait pas pu le publier au moment où je le voulais, bien qu’il l’eût autrefois annoncé et même commandé. Mais au lieu de leur dire que (pour ne pas retarder la publication du volume), je renonçais au feuilleton, du moment que le volume ne devait pas paraître, j’eusse retardé le feuilleton ou l’eusse donné à une revue. Maintenant je n’ai plus ni feuilleton ni volume et d’autre part tant de temps a passé que je crains de retarder tout de même en entreprenant maintenant des démarches pour un feuilleton ici ou là.

Vous allez me trouver bien vulgaire de parler intérêt pécuniaire encore sur un tout autre point (mais au moment où mes ressources avaient diminué, une charge imprévisible et énorme, d’ailleurs aimée, est survenue) (Note : Voir ci-après note 16 ) ( Note : Il s’agit d’Henri Rochat, comme l’indique la chronologie. Voir ci-dessus lettres à Lionel Hauser datée du 15 septembre 1918, note 4, et à Lionel Hauser datée du samedi 19 octobre 1918, note 4. Voir ci-après, note 3 de la lettre à Dabescat datée de décembre 1918). Cet autre point (j’entends celui qui concerne notre livre et non ma vie) est celui-ci. Jacques de Lacretelle m’a écrit, il y a quelque temps, que lui, M. Sembat (Note : Marcel – Etienne Sembat (1862-1922), docteur en droit, député de la Seine depuis 1893, ancien ministre, ancien directeur de la Petite République) et d’autres personnes avaient été très déçues quand elles avaient voulu souscrire des exemplaires de luxe de A l’Ombre des Jeunes filles en fleursde s’entendre répondre qu’on ne pouvait en avoir un seul, le tout étant pris par la Société des Bibliophiles ( Note : Voir ci-dessus, la lettre datée de peu avant le 7 novembre à Jacques de Lacretelle ). J’ai alors eu l’idée suivante que je vous soumets. (Divers amateurs de livres l’ont fort approuvée). On ferait, en dehors des exemplaires retenus par la Société des Bibliophiles, un tirage d’une vingtaine d’exemplaires à chacun desquels j’adjoindrais une vingtaine de pages de mes épreuves corrigées (les gracieux chefs d’œuvre de Mlle Ballet) (Note : Dactylographe à la maison d’édition de la N.R.F. Proust écrit parfois son nom : Balley). Je signerais ces exemplaires qui pourraient être vendus chacun 300 francs. Pour Pastiches et Mélanges on procéderait autrement. Comme je crois que les épreuves seront peu corrigées je pourrais écrire à la main une page du livre (j’ai grand’peur que ce livre ne m’amène des procès, entre parenthèses, car dans le pastiche de Saint Simon qui est nouveau et très long il y a sur diverses «personnalités parisiennes » nommées en toutes lettres des passages qu’elles comprendront mal et n’aimeront pas). Peut’être une photographie de mon portrait par Jacques Blanche avec la signature de ce dernier, ou un dessin original que je demanderais à Sert pourraient être ajoutés à l’exemplaire. Mais j’avoue que je n’aime pas beaucoup que l’auteur s’exhibe ainsi. En tous cas les amateurs d’éditions de luxe en auront d’une autre série que celle des bibliophiles, entièrement différents et pouvant avoir leur attrait que je ne comprends pas, mais l’âme des bibliophiles m’est assez fermée.

Pour en finir avec nos questions d’affaires, vous avez dû recevoir au moment de votre départ une longue lettre de moi vous communiquant toute ma correspondance avec Grasset relative à mes droits d’auteur (Note : La lettre datée du Vendredi 12 juillet 1918 ci-dessus). Il se refuse à m’en payer aucun tant que l’ « indemnité » n’aura pas été fixée. Il a été convenu qu’on attendrait pour cela votre retour. Comme il lui est « pénible de parler de questions d’intérêt » !, il se fera représenter par son associé, et « cela ne présentera aucune difficulté et se réglera en deux paroles » dit-il (NOTE : Allusion à la lettre du 22 juillet 1918 de Grasset à Proust). Je n’ai pas très bien compris, ni beaucoup goûté, que le paiement de droits d’auteur dus par Grasset fussent subordonnés – et ajournés – à la fixation d’une indemnité qui n’est nullement due et dont le principe même est contestable, mais bien qu’à moi il ne me soit nullement « pénible de parler de questions d’intérêts », je n’ai pas pu insister indéfiniment.

J’espère (et je suis certain) qu’aucune des personnes pour lesquelles mon Saint-Simon est sévère, n’est de vos amies, ni ne vous intéresse à aucun degré. Je me souviens à ce propos que vous m’avez dit (si je ne confonds pas) que vous fréquentiez à New York M. Otto Hahn (Note : Voir CorXV, p. 294, note 7). Je ne le connais pas et naturellement ne fais pas dans ce pastiche la moindre allusion le concernant. Mais je n’ai jamais oublié le fin profil de sa fille, entrevue de très loin dans je ne sais plus quel hôtel (l’hôtel Plaza je crois) (Note : Voir CorXV, p. 292 et sq.). Je ne l’ai jamais vue de près, je ne la connais pas. Malgré cela, le souvenir persistant du profil fait que je n’aimerais pas qu’il y eut de ses amies malmenées dans ce Saint-Simon. Or une des femmes dont je parle sans aménité se trouvant être une Américaine (Me Blumenthal actuellement Duchesse de Montmorency) (Note : Voir CorXVI, pp. 357 et 358, notes 8 et 9) si je pensais que la jeune fille au fin profil pût aimer cette dame compatriote, je supprimerais le passage pourtant bien essentiel. Croyez-vous qu’elle la connaisse et l’aime ? Si vous n’en savez rien, ne le lui demandez pas, car au fond ce sera plus commode et je serai plus à l’aise pour dire ce que je veux dans mon pastiche. Mon scrupule envers une inconnue est très exagéré (et d’ailleurs elle ne doit pas connaître Me Blumenthal).

Je ne peux assez vous dire combien Madame Lemarié a été charmante pour moi, d’une bonté, d’une activité, d’une serviabilité délicieuses. Mais les prodiges les moins croyables de la mythologie me semblent peu de chose à côté de ce fait qu’elle a un fils de plus de vingt ans, donc plus âgé qu’elle-même me paraît. Je ne veux pas invoquer les incestes des Dieux et supposer que son fils soit son frère. Mais je vois moins d’objections dans le mystère de l’Eucharistie. Elle s’est fait dernièrement une foulure, ce qui ne m’étonne pas si elle joue aux jeux de son âge apparent, lesquels doivent consister à sauter à la corde etc.

Au revoir cher ami, j’espère que votre entreprise réussit à merveille sans que votre santé se fatigue. Si vous entendez parler, dans ce pays de millions, d’affaires merveilleuses, signalez-les moi (car il ne m’est pas, comme à Grasset, « pénible de parler d’intérêts »). Faites toutes mes amitiés à Copeau si vous vous trouvez auprès de lui. Je ne peux vous dire mon cher ami avec quelle tendresse je pense à vous. Et je vous suis si reconnaissant de l’amitié que vous et vos amis ( notamment Charlie du Bos - Note : Charles du Bos (1882-1939), critique littéraire, né à Paris de mère anglaise. Il note dans son journal, à la date du Lundi après-midi 8 décembre 1913 : « Ce matin j’ai continué le livre de Marcel Proust : Du côté de chez Swann (c’est le samedi après-midi 29 novembre que j’en ai eu connaissance, grâce à Georges de Lauris qui nous en lut de longs et merveilleux passages : l’épisode de la madeleine, et la fin ) ». Extraits d’un journal 1908-1928. Deuxième édition, Paris, 1913, p. 48. Le livre de Proust avait paru le 14 novembre 1913), l’écho m’en revient constamment, témoignez à mon livre. Du reste bien avant de savoir que je l’écrirais et que vous seriez mon éditeur, j’avais vu se dessiner dans votre visage, à Cabourg, tout ce qui maintenant m’est si cher en vous.

J’espère que la santé de Madame Gallimard est tout à fait rétablie et je vous envoie toute ma plus vive amitié.

 

Marcel Proust

 

J’étais si souffrant en vous écrivant que craignant d’avoir été illisible, j’ai à plusieurs reprises corrigé le caractère mal formé, changé la conjonction qui pouvait rendre la phrase ambiguë. Mais ne voyez dans ces corrections et ces ajoutages, dus au désir de vous rendre la lecture moins difficile, aucune hésitation de syntaxe, encore moins aucun remaniement de pensée.

Je ne vous dis d’amitiés que pour Copeau parce que c’est le seul qui je crois soit avec vous.

Soyez assez gentil pour lire attentivement jusqu’au bour. Excusez ce « Lege quaeso » (Note : Lisez, je vous prie : formule, en latin, que l’élève transcrivait sur sa copie pour que son professeur la lise) de collège, car ma lettre est importante.

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A Madame STRAUS

 

(Le lundi soir 11 novembre 1918)

 

Chère Madame Straus,

 

Nous avons trop pensé ensemble à la guerre pour que nous ne nous disions pas au soir de la victoire (Note : L’Intransigeantdu lundi soir 11 novembre 1918, publie en première page un article sous le titre : « L’Armistice / Est signé / Toutes nos conditions sont acceptées ». Le Temps du 12 novembre, journal du soir, paru également le lundi soir, annonce en première page : « La capitulation de l’Allemagne / L’Armistice est signé ». Le Journal des Débats du 12, paru de même le 11, précise en première page sous le titre « La signature de l’Armistice » : L’Armistice a été signé ce matin 11 novembre, à six heures ». Les hostilités sont suspendues à onze heures » « Ordre de pavoisement ».) un tendre mot, joyeux à cause d’elle, mélancolique à cause de ceux que nous aimions et qui ne la verront pas. Quel merveilleux allegro presto dans ce finale après les lenteurs infinies du début et de toute la suite. Quel dramaturge que le Destin, ou que l’homme qui a été son instrument !

Je vous aurais écrit le soir de l’Armistice, même si je n’avais rien eu à vous demander. Mais il se trouve que j’ai une infinité de choses à vous demander. D’abord je voudrais vous débarrasser de mes tapis (Note : Mme Straus a chez elle les tapis de Proust depuis le mois de janvier, où il les avait fait envoyer par les tapissiers des Grands Magasins de la Place Clichy (CorXVI, note 5 de la lettre 184, et ci-dessus, lettre à Mme Straus datée du vendredi 4 janvier 1918). Jansen les avait examinés chez Mme Straus, et avait offert de les acheter à 4.000 francs. Proust ayant consenti à les vendre à ce prix, mais à regret, la vente ne s’est pas effectuée. Voir ci-dessus la lettre à Mme Straus datée de peu avant le 27 mars 1918), et aussi les vendre pour diverses raisons dont voici l’une. Dernièrement mon coiffeur (Note : Il s’agit peut-être d’Alfred Lenoir, coiffeur, 7, rue du Mont Thabor (1er). Proust a noté son nom à la fin de son petit cahier 2, fol. 60. Cette note peut être contemporaine de notre lettre, car on trouve dans le même cahier, vers le début, l’adresse du New Theater de New-York, adresse que Proust a dû noter afin de pouvoir écrire à Gallimard, qui se trouvait alors à New-York avec Copeau et sa troupe du Vieux-Colombier) m’a dit que son frère avait besoin de tapis, et pour qu’il pût voir les miens, voulant vous éviter la fatigue de m’écrire, j’ai envoyé chez votre concierge demandant qu’elle les laissât voir si c’était possible. Or le frère du coiffeur (je crois du moins que c’est lui que le coiffeur a envoyé quelques jours après la visite de Céleste à votre concierge) a répondu que ces tapis ne pouvaient faire son affaire (il est du reste imbécile et ne sait même pas les noms des espèces de tapis) mais qu’ils étaient mangés par les mites. J’ai donc double hâte à les vendre pendant qu’ils sont encore en vie.

Beaucoup de personnes à qui j’avais dit votre bonté de les hospitaliser voulaient aller les visiter. La Princesse Soutzo voulait y amener le ministre de Grèce ( Note : Athos Romanos, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Grèce depuis le 21 août 1917. Gotha1920, p. 770 ; Tout-P. 1919, 9. 518), grand connaisseur paraît-il, Lucien Daudet voulait y envoyer Flament (Note : Albert Flament, journaliste. VoirCorVI, p. 95, note 6) . Mais puisque Monsieur Sibilat veut bien les faire vendre à l’Hôtel des ventes et puisque d’autre part j’ai une pleine salle à manger garde meubles d’armoires à glace, de belles chaises de cuir, de lustres etc., enfouis sous la poussière, qui ne me serviront jamais à rien, mais me serviraient beaucoup en ce moment si j’en touchais le prix, et qui sont tout à fait matière à l’Hôtel des ventes, le mieux serait si M. Sibilat y consentait que sans attendre il fît d’une part mettre les tapis dans une vente, d’autre part qu’il voulût bien envoyer un camion et des hommes de peine (vous me diriez ce que je dois donner) déménager, un après-midi qu’il me fixerait, et le plus tard possible dans l’après-midi, ma salle à manger. La quantité j’espère compensera la qualité qui est médiocre, et le renchérissement de certaines matières comme le cuir et le cristal, permettraient peut’être d’atteindre à de bons prix. J’ignore absolument si les bronzes ont une valeur quelconque dans les ventes. Dans ce cas je débarrasserais mon salon de ceux qui ne m’y plaisent pas. J’ai enfin une quantité énorme d’argenterie dont je ne fais rien puisque ou bien je prends mes repas au Ritz, ou bien je bois seulement du café au lait dans mon lit. Vous me diriez si je dois la joindre à tout le reste.

Je sais que je voulais en commençant vous demander encore autre chose et qui, quoique purement matériel, se rapportait par quelque lien à la sublime Paix. Mais je ne sais pas quel trou momentané s’est creusé dans ma mémoire pendant que je vous écrivais, car je ne peux absolument pas me souvenir de ce que c’était.

Je pense que vous n’êtes plus à Saint-Germain et je serais allé vous voir si je ne traînais une fausse grippe que je ne crois pas contagieuse mais enfin dans le doute j’aime mieux ne pas vous contaminer. Il ne me semble pas du reste qu’il y ait l’ombre de risque là. Ce n’est guère qu’une petite toux d’irritation. Seulement je vous sais si sensible de la gorge et d’autre part Monsieur Straus a été si longtemps souffrant, que je serais désespéré de vous apporter à l’un ou à l’autre le germe d’un rhume (sans être d’ailleurs moi-même positivement enrhumé ni grippé).

Je pense que vous êtes revenue de Saint-Germain vous disais-je, mais je ne le souhaite qu’à demi. Sans doute pour vous qui êtes si profonde observatrice et peintre de la Foule, ces journées qui évoquent la Révolution que nous n’avons pas connue, et le 14 Juillet, peuvent être intéressantes. Mais si grand que soit le bonheur de cette immense victoire inespérée, on pleure tant de morts qu’une certaine forme de gaieté n’est pas la forme de célébration qu’on préfèrerait. On pense malgré soi aux vers d’Hugo :

« Le bonheur, douce amie, est une chose grave

Et la joie est moins près du rire que des pleurs »

(Note : Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave.

Il veut des cœurs de bronze et lentement s’y grave.

Le plaisir l’effarouche en lui jetant des fleurs.

Son sourire est moins près du rire que des pleurs.

Victor Hugo, Hernani, acte V, scène III, Hernani à Dona Sol. Contrairement à ce que pense Proust, la pièce a encore trois scènes).

 

(Je ne suis pas certain que ce soit « douce amie », c’est dans la dernière scène d’Hernani. En tout cas vous pensez bien que je ne me permets pas de vous les dire, à vous, je vous les cite seulement. Moins timide, Reinach pourra vous les adresser. Vous vous rappelez sans doute Mounet Sully les disant, avec tant de douceur à Dona Sol.) C’est à un autre poète, Musset, que me fait penser ma hâte d’encaisser le prix des tapis et des vieux meubles et de l’argenterie et la nécessité qui m’y pousse :

 

« Ma poche est comme une île escarpée et sans bords

On n’y saurait rentrer quand on en est dehors

Au moindre fil cassé l’écheveau se dévide

Entraînement funeste et d’autant plus perfide

Que j’eus dans tous les temps la sainte horreur du vide

Et qu’après le combat je rêve à tous mes morts. »

Note : A. de Musset, Une bonne fortune(1835), strophe XXII).

 

Pour finir sur les bons auteurs, vous savez que vous figurez dans mon Saint-Simon, je crois que vous serez contente de cette page, que j’espère du reste arranger sur épreuves. Certaines gens seront moins contents comme la Princesse Murat, la Duchesse de Montmorency, M. de Fels, l’Infant d’Espagne (Note : Don Luis, Infant d’Espagne, qui est évoqué dans Pastiches et Mélanges, pp. 85-87. Voir ci-après, note 6 de la lettre datée de vers la mi-novembre de Jacques de Lacretelle), etc. Mais il faut que vous gardiez le secret de tout cela. Ce sera assez d’avoir des rancunes après. Avant, cela empêcherait tout.

Veuillez agréer chère Madame pour Monsieur Straus et pour vous, mes plus respectueux hommages d’attachement bien reconnaissant et bien vif.

 

Marcel Proust

 

Si les tapis doivent être vendus séparément et non avec la salle à manger (qui n’est pas une salle à manger mais un garde meubles), le plus tôt serait le mieux. D’ailleurs pour la salle à manger si c’est possible à M. Sibilat, il n’a qu’à me dire le jour et je laisserai tout emporter. Ce que j’avais dans les chambres et dans la remise je l’ai donné aux réfugiés ( Note : Voir à ce sujet CorXVI, lettre 162 à Mme Catusse ).

 

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A Madame de CHEVIGNE

 

 (Le mardi soir 12 novembre 1918)

 

Madame,

 

Quel désespoir d’apprendre presque en même temps que vous avez été malade, que vous avez failli m’attendre ce soir. Je suis rentré grippé (Note : Il semble être question du mardi soir 12 novembre 1918 : voir la lettre précédente à Mme Straus où Proust dit qu’il est « rentré fort malade ». Voir aussi la lettre à Mme Soutzo ci-après du 12 ou du 13 novembre et la lettre à Lionel Hauser datée de peu après le 12 novembre, où Proust dit qu’il est grippé) mais dès que je serai mieux j’irai vous voir, vous remercier, vous dire comme mon admiration détachée du trouble douloureux de chaque jour, lui a survécu.

Du reste si vous me le permettez (nous en parlerons) je voudrais avant de mourir indiquer partout, dans mes livres, les pages où un regard, une attitude, un prestige, sont les vôtres. Hélas pourquoi de telles admirations ne sont-elles pas seules à composer notre vie. Dissocié d’avec votre souvenir, le trouble douloureux s’est attaché à d’autres êtres à qui je ne pourrai pas écrire un jour des lettres comme celle-ci. Car ils m’ont fait souffrir sans me donner de raisons d’admirer impartialement

 

S’il n’était rien de bleu que le ciel et la mer,

S’il n’était de beauté qu’aux insensibles choses

Le plaisir d’admirer ne serait pas amer.

 

(Note : Sully Prud’homme. L’art sauveur, sonnet, première strophe - Proust omet le deuxième vers. Œuvres de Sully Prudhomme, tome 2, Poésies 1866-1872, p. 18)

 

Mais il y a de bleu les yeux de Mme de Chevigné et le plaisir de les admirer n’est plus amer pour moi depuis le jour où la rencontre n’a plus été la cause de crises cardiaques.

Daignez agréer Madame mes respectueux hommages.

 

Marcel Proust

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A Madame SOUTZO

 

 (Le 12 ou le 13 novembre 1918)

  Princesse,

 

Cela n’a peut’être pas l’air très gentil que je ne vous aie pas encore écrit pour la mort de votre cousin (Note : Le Journal des Débats, 18 novembre 1918, p. 3, publie, à la rubrique « Dans le Monde », sous le titre Nécrologie, la notice suivante : « On annonce la mort glorieuse du Prince Paul Mourousy, capitaine au 9ecuirassiers à pied, tombé à la tête de sa compagnie, le 3 novembre 1918. Ancien officier de l’armée roumaine, le prince Mourousy, qui habitait Paris depuis une dizaine d’années, avait demandé, dès la déclaration de guerre, à prendre du service dans les rangs de l’armée française. Fait chevalier de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. » Voir aussi Le Figarodu 17 novembre, p. 3). Je pourrais vous dire que j’ai été très souffrant de la grippe (Note : Voir ci-dessus la lettre à Jacques-Emile Blanche datée de vers le 20 octobre 1918), ce qui est vrai. Mais ce n’est pas la raison. La raison que vous appellerez un grief insensé et qui est peut’être insensé en effet car en ce qui vous concerne je sens bien que je suis sous l’empire démoniaque d’une « idée fixe », je vous la dirai de vive voix. Je veux y bien penser encore avant de vous la dire car ce serait trop triste que nous étant liés au début de la guerre, la miraculeuse et vertigineuse Paix (Note : Voir ci-dessus la note 2 de la lettre à Mme Straus datée du lundi soir 11 novembre 1918) enchanteresse qui la termine comme les vivace des plus lentes symphonies, nous désunit !

 Je prends une grande part à votre deuil, ces morts de la onzième heure, qui n’avaient plus qu’un jour à attendre pour ne pas être tués, sont ceux qui nous font le plus de peine de tous, avec raison. Je connais trop peu votre cousine pour lui écrire. Et puis vous m’aviez dit qu’elle était sur le point de divorcer ( Note : La princesse Paul Mousousy, née princesse Marie Mavrocordato). Mais je pense que tout de même son mari maintenant mort ne doit pas lui être indifférent, et comme elle m’avait été excessivement sympathique, m’avait paru si intelligente, me touchait tant parce qu’elle était liée au souvenir d’Emmanuel et d’Antoine quand elle était jeune fille, je voudrais beaucoup que vous lui disiez que je n’ai pas été insensible à cette mort et que j’ai beaucoup pensé à elle.

 Avez-vous envoyé mes tendresses à Morand ? Lui avez-vous demandé pourquoi il ne m’a jamais écrit. Rappelez-lui si vous le voulez bien que mon numéro est 102 car quand il m’écrit (ce qui n’arrive plus) c’est toujours à des numéros où je suis, plus encore qu’ailleurs « inconnu ».

 Veuillez agréer princesse mes respectueux hommages de fidèle amitié admirative.

 

Marcel Proust