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A Madame SCHEIKEVITCH

 

 (Le 20 ou le 21 novembre 1918)

 

 Chère Madame,

 

Quelle tristesse d’apprendre que vous avez été si malade (Note : Mme Scheikévitch avait failli mourir de la grippe espagnole. Voir ci-dessus, note 3 de la lettre à Mme Soutzo datée du dimanche soir 28 juillet 1918), quelle tristesse supplémentaire de ne l’apprendre que maintenant, de n’avoir pu être triste pendant que vous souffriez, puisque je ne savais rien. Comment ne l’ai-je pas su ? Probablement parce que j’ai vu si rarement la Princesse Soutzo et au milieu de tant de monde et c’est elle qui vient de me l’apprendre.

C’est d’une manière rétrospective, maintenant que vous êtes guérie, qu’il me faut par l’imagination remonter en sens inverse votre calvaire, dormir ou plutôt ne pas dormir vos nuits de fièvre. La condition humaine est si perfidement méchante que, comme si ce n’était pas assez pénible pour moi d’avoir à m’attrister sur vous avec mon amitié d’aujourd’hui, le passé de votre souffrance me rend pour un moment mon amitié plus vive d’il y a un an. C’est avec celle-là que je compatis à tous les malaises que vous avez eus, ce qui me force à donner une force maximum de compassion, alors que celle que dicterait le feuillet actuel du calendrier de mon amitié serait déjà assez triste ! Enfin vous êtes guérie, Dieu merci. Et quelles jolies choses vous avez dû penser durant les heures délicieuses et neuves de la convalescence.

Votre respectueux ami

 

Marcel Proust

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A Jean COCTEAU

 

 (Le mardi soir 31 ? décembre 1918)

Cher Jean,

 

Je suis bien en retard pour vous répondre, même je voulais vous écrire des que j'ai appris l'affreuse incertitude sur Garros (Note : Allusion, semble-t-il, à la note parue en première page du Figarodu 8 octobre 1918, sous le titre : « Garros disparu ». On y lit : « (...) Hier soir, la note suivante était communiquée aux journaux : L'aviation française vient de perdre l'un de ses représentants qui l'ont le plus honorée avant et pendant la guerre, le lieutenant Garros qui, étant parti en reconnaissance au front le 5 octobre, n'est pas rentré à son escadrille. Le capitaine de Chevin qui, sur un autre appareil, l'accompagnait dans sa mission, n'a pu donner aucun renseignement sur les conditions de sa disparition, qui sont complètement inconnues. (...) »). Ma sympathie pour lui était (est ?) profonde. Je ne l'ai jamais vu, un peu parce que je ne savais pas si cela vous plaisait. Je pousse le scrupule à respecter les intimités des autres à un degré qui vous étonnerait si je vous en donnais certains exemples.

Si quand le bruit de sa mort a couru je ne vous ai pas écrit tout de suite c'est que (la journée même je crois où j'ai reçu votre lettre), on m'a dit (Lucien – (Note : Lucien Daudet - il me semblequ'il y avait de nouveau un certain espoir. Après cela j'ai tout de même voulu que vous eussiez un mot de moi. Mais à ce moment même est venue l'invitation de Beaumont. J'ai eu peur que vous pensiez : « Il m'écrit pour ne pas me rencontrer chez Beaumont sans que j'aie eu un mot de lui ». Je suis allé à peu près uniquement pour cela chez Beaumont, pas même au dîner, et quoique ma grippe me forçant au veston (Note : Il s'agit sans doute d'un des premiers grands dîners donnés chez les Étienne de Beaumont après l'armistice. Il y avait parmi les invités lord Derby, l'ambassadeur de Grande-Bretagne, Proust et Cocteau. Cf. Bernard Fay. Les Précieux.Paris, 1966, p. 44).

Cher Jean je n'ai jamais écrit - ni reçu - une lettre aussi stupide. Vous qui pour les vérités les plus hautes vous contentez d'un signe flamboyant qui les rassemble, qu'allez-vous penser de ces excuses exposées insipidement l'une après l'autre. Mais j'aime tellement mieux que vous me jugiez bête qu’insensible à votre chagrin. J'espère encore de tout mon cœur - l'ai tant pensé à lui ! - que Garros est vivant. Si, ce qui me ferait tant de chagrin, il est mort, ma consolation est de penser que vous aurez cette douceur, vous qui l'avez tant aimé, de l'avoir dans vos vers fixé pour toujours (Note : Allusion, semble-t-il, au Cap de Bonne Espérance, poème. Paris. Éditions de la Sirène, 1919. L'achevé d'imprimer du livre date du 7 décembre 1918. L'édition originale porte, en première page, la note que voici : « Au moment de mettre ce livre sous presse, l'agence Havas annonce que Garros est tombé mortellement blessé dans les lignes ennemies. Une enquête du capitaine de l'escadrille à Vouziers nous laissait encore des doutes. (...). Adieu Roland. Je ne soupçonnais pas à quel point la terre saurait te reprendre et que ce poème de notre amitié allait devenir, en pleine victoire, l'hommage de ma douleur. - J.C. 17 octobre 1918 ». Cf. CorXVI, note 3 de la lettre 75). Roland Garros (1888-1918), aviateur, né à Saint-Denis - Île de la Réunion. Il fut le premier à traverser en avion la Méditerranée, le 23 septembre 1912. - Proust l'évoque une fois dans la description des fresques de Giotto à Padoue, à propos des anges : « Ce sont de petits êtres qui ne manquent pas de voltiger devant les saints quand ceux-ci se promènent ; il y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d'eux, et comme ce sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit s'élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à exécuter des « loopings », fondant vers le sol la tête en bas à grand renfort d'ailes qui leur permettent de se maintenir dans des positions contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser à une variété disparue d'oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros s'exerçant au vol plané, qu'aux anges de l'art de la Renaissance (...) La Fugitive, III, 648) dans un ciel d'où il n'y a plus de chutes et où les noms humains demeurent comme ceux des étoiles.

Je m'aperçois qu'il y avait quelque chose d'écrit au dos de cette feuille ce qui m'a fait arracher la demi-feuille.

Chez Beaumont il y avait - entre tant de gens - Bridgeman (Note : Il s'agit de Reginald Francis Orlando Bridgeman (1884-1968), premier secrétaire à l'ambassade de Grande-Bretagne. Fay note sa présence à la fête chez les Beaumont, dans le passage cité plus haut (note 4) : « (...) tour à tour parurent l'ambassadeur anglais, Lord Derby, rond, râble, rouge comme un de ses fermiers, avec son secrétaire le noble et grand et beau Reginald B. (...) ») qui me plait de plus en plus. Mais je ne vous ai pas vu, j'ai augmenté ma grippe et je suis rentré ayant de nouveau la fièvre et toussant à réveiller les voisins. Heureuses les jeunes personnes emportées en trois heures. C'est la première fois de ma vie que je suis enrhumé et cela m'étonne autant que la pluie les girafes (Note :«  Cela m'étonne autant que la pluie les girafes »semble être un vers de Cocteau. Mais nous n'avons pas pu le trouver dans l'œuvre du poète).

Tendresses

Marcel

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