Correspondance 1917 - 1918 (à propos de la grippe)

 

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mars 1917

Mon cher Lionel,

 

Si ma reconnaissance pour tes merveilleux tableaux (Note : il s’agit de tableaux récapitulatifs expliquant la situation financière de Proust) est profonde, son expression sera concise. Car étant sorti avant-hier, j'ai pris la grippe laquelle, mettant mon asthme à son plus haut degré, fait que les voisins, entendant un grondement continu et des aboiements spasmodiques, croient que j’ai acheté un orgue d’église ou un chien, à moins que, par des relations impures (et purement imaginaires) avec une dame, j’aie eu un enfant, lequel aurait la coqueluche. Ces trois suppositions sont fausses. Mais la réalité, peu agréable, rend fort difficile d’écrire et m’éloigne plus que jamais des principes de ce pur graphisme qui, du boulevard Emile Augier, a rayonné jusqu’à la rue Laffitte (Note : Léon Neuburger demeure au 14, boulevard Emile Augier. L’établissement des frères Rothschild, banquiers, se trouve au 21, 23 et 25 de la rue Laffitte). Je vais cependant écrire de mon mieux au directeur de la succursale H (Note : la succursale du Crédit Industriel où Proust avait son compte en banque) et en attendant sa réponse curieusement attendue te prie mon cher Lionel de vouloir bien agréer ma plus affectueuse gratitude.

 

Marcel Proust

 

 

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A Antoine BIBESCO

 

(Le lundi soir 2 avril 1917)

Cher Antoine,

 

Deux mots pour te dire :

1° que ton télégramme disait demain, que je l'ai reçu le 1er, n'ai donc pas cru avoir à t'écrire le 1er et que en relisant j'ai vu qu'il était daté du 31 et avait dû arriver à 10 heures du matin. Mais comme on ne me l'a donné que quand je me suis réveillé, je n'en savais rien.

2° Tu as comblé Céleste et c'est excessivement gentil mais cela me gêne et je voudrais bien que tu me permettes de te le rendre. Céleste t'est infiniment reconnaissante, n'ose t'écrire et te le dira quand elle te verra.

3° Je suis triste d'apprendre que tu es grippé.

4° Ayant dîné l'autre jour (à un dîner que la Princesse Soutzo a donné au Ritz) avec la Princesse Murat, entre autres personnes (Note : il doit être question du dîner que la princesse Soutzo donna au Ritz, et dont Morand rend comte sous la date du 30 mars 1917 (op. cit.,p. 218). Voir ci-dessus, note 2 de la lettre 28 à Morand) - j'ai eu envie de la revoir et comme je venais d'être très souffrant ce n'est qu'à 8 heures et demie que j'ai pu lui faire téléphoner, très affolé et attendant avec impatience Céleste pour avoir mon costume. Aussi pour ne pas la retarder et craignant d'ailleurs que tu ne fusses déjà sorti, j'ai voulu plutôt te téléphoner en arrivant au Ritz. La Princesse Soutzo ayant oublié de m'envoyer la voiture promise, j'y suis arrivé très en retard, heureusement la Princesse Murat était aussi en retard et est arrivée en même temps et je lui ai dit que j'allais te téléphoner car tu me manquais et que je voudrais bien que tu vinsses dîner. La j'ai ressenti un peu de tristesse mêlée de joie à voir ce que c'est qu'un homme aime, car à ton nom et à l'idée que tu allais peut'être venir, la Princesse Murat morne jusque-là était transfigurée. A ce moment Morand nous a dit qu'on avait prévenu notre désir et qu'on t'avait téléphoné, que tu allais venir après le dîner, ne pouvant venir dîner. Et puis ton téléphonage disant la grippe et tout retombant dans le morne. On ne s'est mis à table qu'à 9 heures et demie on n'a eu fini qu'à 11 heures (Note : il doit s'agir du dîner que Morand note sous la date du 3 avril 1917 (op. cit.,p. 222) en ces termes : « Dîné au Ritz, invité par Marcel Proust ». Proust parlera de ce dîner dans les mêmes termes qu'ici, dans la lettre suivante à Lucien Daudet, disant qu'il a eu lieu le lundi soir), le temps de ramener la Princesse boulevard des Invalides, je n'ai pas osé, comme Morand m'en avait suggéré l'idée, aller te dire bonsoir craignant de troubler ton sommeil ou peut être autre chose car je me suis demandé si cette grippe n'était pas une femme.

Au revoir cher Antoine sept pages pour te dire deux mots, et tout cela si vide, si inutile. Déjà l'autre soir on avait tant parlé de toi. Comme tu es aimé !

Les deux personnes que j'ai rencontrées dans la vie t'aimant le plus (en dehors du pauvre Bertrand) sont Tristan Bernard et la Princesse Murat.

Bien à toi,

Marcel

 

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A Lucien DAUDET

 (Vers le 1ermai 1917)

Mon cher petit,

 

Je me suis levé dimanche avec l'intention d'aller chez toi où tout, à commencer par la maîtresse et le maître de maison, m'attirait, et le souvenir aussi du Maître, dans tous les sens du mot, absent et présent.

J'ai été dîner chez Larue, pour gagner l'heure où finirait votre dîner. Et puis vers dix heures un quart (tombeau) (Note : Tombeau = secret. Voir Cor. II, 449, note 8) j'ai appris que mon frère était à Paris et souffrant (Note : voir ci-après lettre 129 à Paul Morand que nous situons vers la mi-octobre 1917, dans laquelle Proust dit qu’ « il y a cinq mois » depuis qu’il a vu son frère). Et je suis parti chez lui, et après il était trop tard. J'aurais tant aimé te voir, te raconter mille choses amusantes. Enfin, je n'ai pas trop de regret, car j'ai trouvé Robert assez fatigué et grippé, mais enfin moins que je ne craignais, et en somme encore résistant.

Chez Larue, le patron de l'établissement m'a dit : « Ce Monsieur, en face de vous, est le fils du roi d'Angleterre ». (Note : Le Times du 23 mars 1917 indique, p. 9, à la rubrique « Court Circular », que le prince de Galles a quitté le Palais pour retourner au front. Excelsior du 30 avril 1917 annonce, p. 4, à la rubrique Le Monde / Les Cours : « S .A.S. le prince de Galles, après un court séjour à Paris, est de retour au front ». – Il s’agit d’Edward Albert Christian George Andrew Patrick David prince de Galles (1894 – 1972), qui devait succéder au roi George V, le 20 janvier 1936, sous le nom d’Edward VIII, mais qui abdiqua et devint duc de Windsor).  Je ne sais si c'est vrai. Mais si c'est vrai, il est charmant et a fait un certain nombre de choses extrêmement gentilles que les princes ne font jamais.

Mon cher petit, j'espère être bientôt remis de ma terrible crise d'aujourd'hui, et si peu sûr de mon temps que je doive être, tant que Robert sera encore à Paris et souffrant, j'espère bien te voir d'un jour à l'autre.

Mille tendresses

Marcel

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A Madame STRAUS

 (Vers le 24 janvier 1918)

 

Chère Madame Straus,

 

              Pourquoi avez-vous pris la peine de m'écrire ? Exprès, je me contentais d'envoyer chaque jour un des domestiques de Céleste, sans lettre de moi, de peur que vous ne me répondiez. Les descriptions qu'ils rapportent de votre hôtel font penser aux Sept Princesses (Note : Les Sept Princesses, drame de Maurice Maeterlinck, Bruxelles, P. Lacomblez, 1891. Poème en prose dialogue. Sept princesses dorment sur sept marches de marbre d'un escalier au milieu d'un vaste hall. C'est la pièce dont l'amie de Saint-Loup est venue jouer un jour une scène chez la duchesse de Guermantes, qui dit : « (...) imaginez-vous qu'elle avait eu la prétention que je fisse dresser un escalier au beau milieu de mon salon. C'est un rien, n'est-ce pas, et elle m'avait annoncé qu'elle resterait couchée à plat ventre sur les marches. » Le Côté de Guermantes. II, 229. La duchesse se moque de Maeterlinck, mais plus tard, quand il sera mieux connu, elle prétendra l'avoir trouvé admirable. Le Temps retrouvé, III, 1013), il y a un domestique (mais mâle) sur chaque marche, et dans une chambre quatre ouvrières qui filent sans arrêter comme dans l'Odyssée (Note : Thème récurrent dans l'Odyssée d'Homère, quand on évoque une reine dans son palais : elle apparaît souvent entourée de ses chambrières, de ses servantes, et il est fait allusion à son activité de fileuse ou de tisseuse. Voir chant VI, évocation de la mère de Nausicaa, assise avec ses servantes et filant. Chant VII, au moment où Ulysse entre dans le palais du roi Alkinoos, il est frappé par ses richesses : « Et cinquante servantes habitaient la maison, et les unes broyaient sous la meule le grain mûr, et les autres, assises, tissaient les toiles et tournaient la quenouille agitée comme les feuilles du haut peuplier, et une huile liquide distillait de la trame des tissus ». Chant XXII, la nourrice Euryclée à Ulysse : « Tu as dans tes demeures cinquante femmes que nous avons instruites aux travaux, à tendre les laines et à supporter la servitude ». Homère, Odyssée, traduction nouvelle par Leconte de Lisle). Que peuvent-elles faire ? Enfin dans la cour le chauffeur, ceci post-homérique, toujours en train de nettoyer sa voiture.

Hélas ce qu'on dit de votre santé n'est pas aussi bon que je voudrais. Votre lettre (Note : Lettre qui ne nous est pas parvenue) heureusement a un peu rectifié. Car un « Monsieur Straus est loin d'aller mieux » m'avait ennuyé, bien que je sache que toutes les grippes en ce moment sont tenaces. Votre « Madame Lafarge » (Note : Mme Lafarge épousa au Glandier (Corrèze) en 1839 un maître de forges. Elle se prit d'aversion pour son mari, qui mourut empoisonné d'arsenic le 14 janvier 1840. On soupçonna son épouse, qui fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Elle fut graciée en 1852. On publia d'elle ses Mémoires(1841) et Heures de prison(1853) - Mme Lafarge, femme Pouche-Lafarge, née Marie-Fortunée Cappelle (1816-1853). Dans L'Education sentimentale, de Flaubert, première partie, chapitre I, dès l'arrivée de Frédéric Moreau chez lui, on lui demande « son opinion sur Mme Lafarge ») m'a bien fait rire.

Vous êtes trop bonne et Monsieur Sibilat est trop bon aussi. Mais il ne pourrait plus (d'ailleurs je n'aurais jamais voulu qu'il prit cette peine) rien voir dans la remise (Note : Proust avait écrit, dans sa lettre 6 à Mme Straus, parlant de divers objets : « Je vais faire descendre tout cela dans ma remise, et si un jour de la semaine prochaine, ou de celle d'après, cela convenait à M. Sibilat, il pourrait les faire prendre (...) »), tout à été remonté chez moi, parce que ma Tante a loué la remise à des Canadiens qui y entassent du sucre etc., tout ce dont nous manquons et dont ils regorgent.

J'osais à peine vous écrire, car toutes les lettres que j'ai écrites depuis quelque temps, reçoivent cette réponse. « Votre lettre est la plus grande offense qu'on m'ait jamais faite de toute ma vie » (Note : Allusion, semble-t-il, à la fin de la lettre 23 de Blanche, datée du 23 janvier 1918). J'espère que celle-ci n'est pas offensante ! Elle voudrait tâcher de vous exprimer mon souci non pas quotidien, mais tant de fois quotidien, de votre chère santé et de celle de Monsieur Straus, mon affection et ma gratitude bien respectueuses et bien profondes.

 

Marcel Proust

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A Jacques-Emile BLANCHE

 

 (Vers le 20 octobre 1918)

Cher ami,

 

Mon frère va mieux ( Note : Blanche à dû répondre au sujet de l'accident de Robert Proust, dont Proust avait parlé dans sa lettre datée de vers le 8 ou le 9 octobre 1918 à Blanche ) je vous remercie mille fois mais il était tellement préoccupé qu'on pût avoir besoin de lui qu'au lieu de prendre son congé il est reparti pour le front ce qui est fou avec une blessure ouverte, le sommeil pas encore retrouvé et les immenses fatigues qu'il va avoir là-bas avec la responsabilité de la santé de plusieurs corps d'armée. J'espère qu'il guérira tout de même. Mais s'il s'agissait d'un de ses malades il l'eut soigne autrement.

J'ai eu les épreuves (Note : Il s'agit des épreuves de la préface pour le livre de Blanche. Proust avait écrit, en post-scriptum de sa lettre à Blanche datée du 8 ou du 9 octobre : « Je n'ai jamais reçu les épreuves dont vous me parlez ». Blanche ajoute, à la fin du livre en question, cette note : « Offranville, 20 octobre 1918. J'achève de corriger les épreuves de ce vol. 1, le jour que s'ouvre l'Emprunt de la Libération - dans le triomphe de nos armes. » Propos de Peintre, première série, p. 308, note 1) mais je venais de prendre la grippe en allant voir mon frère et j'ai été hors d'état de corriger, je vais le faire immédiatement.

Cher ami je ne vous conseille pas le changement de titre. Je crois que cela a une grande importance pour votre production. En soi-même le nouveau titre n'est ni meilleur ni plus mauvais que le précédent. D'ailleurs la qualité des titres est indifférente pour des raisons que je suis trop souffrant pour vous écrire et que vous apercevrez. Mais « Propos de peintre » cela paraîtra à tout le monde un volume de plus de Cahiers d'un Artiste. C'est un titre absolument semblable et même les lecteurs sont si négligents que beaucoup croiront que c'est le même titre et qu'ils se souvenaient mal. Or le volume qui va paraître diffère essentiellement des Cahiers d'un Artiste. Les gens qui aiment les Cahiers d'un Artiste aimeront le volume sur les peintres mais la réciproque n'est pas vraie. D'autres gens pour qui les Cahiers d'un Artiste ne sont pas assez « saillants », assez courts, se jetteront avec faim sur un ouvrage composé de portraits de différents peintres, composé par un peintre tel que vous. Je crois qu'il ne faut pas laisser s'égarer le lecteur et s'interférer les séries.

C'est pour une raison analogue que publiant en même temps que le second volume de Swann, un volume tout différent (à supposer que rien paraisse, car je ne peux obtenir d'épreuves) où il y aura mes pastiches et des études de moi, je l'ai naïvement intitulé Pastiches et Mélanges. Lucien Daudet m'avait proposé des titres beaucoup plus jolis et même plus exacts (Note : Voir ci-dessus, lettre à Lucien Daudet datée du mercredi soir 14 août 1918) mais avant tout j'ai voulu qu'on ne crut pas que cela faisait partie de la série À la Recherche du Temps Perdu. Pour moi l'important c'est le numérotage, la plaque indicatrice qui est utile. Ce sont les livres qui ensuite font eux-mêmes leur titre. D'ailleurs on ne pense plus au titre quand on pense au livre. Pour prendre la rue qui a pourtant le nom le plus glorieux et le plus singulier qui pense à l'auteur de Childe Harold devant la rue Lord Byron (Note : Proust cite le même exemple à propos du titre de la marquise de Villeparisis : « J'étais trop habitué à son nom devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s'arrêtât sur lui, quand, tout enfant, je l'entendais prononcer à la maison ; et son titre n'y ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait un prénom peu usité, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue où on n'aperçoit rien de plus noble dans la Lord Byron, dans la si populaire et vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont (...) ». A l'Ombre des jeunes filles en fleurs, I, 686. - La rue Lord Byron se trouve dans le VIIIe arrondissement ; la rue de Rochechouart dans la IXe.-Childe Harold's Pilgrimage(1812-1818)du poète anglais George Gordon, lord Byron (1788-1824) et qu'a d'aristocratique la rue Rochechouart (Note : La rue de Rochechouart prend son nom de Marguerite Rochechouart de Montpipeau (1665-1727), abbesse de Montmartre. Hillairet II, 355. Saint-Simon la mentionne sous le nom de Mme de Montpipeau).

Excusez-moi si ma fatigue m'empêche de continuer cette lettre où je ne vous ai rien dit des choses qui me tiennent à cœur. Croyez cher ami à ma plus affectueuse et plus reconnaissante admiration.

 

Marcel Proust