Marcel Proust et Vermeer

Les références des correspondances citées correspondent à l'édition Kolb.

Les références de La Recherhe du Temps Perdu à l'édition Pléiade-Tadié.

 

A Jean-Louis VAUDOYER

 

44, rue Hamelin

 

(Le dimanche 1er mai 1921)

 

Cher ami,

 

Je vous écris bien mal (mais dans quelles conditions de santé ! et où une lettre, nécessitant une piqûre préalable, est un vrai martyre) ce que je veux vous écrire depuis si longtemps. C’est que jamais je n’ai vu une ascension se continuer comme celle que vous réussissez d’article en article. A celui sur Watteau (NOTE : L’Opinion, 13è année, (25 décembre 1920), pp. 214 – 216, à la rubrique Les Arts, article intitulé : « Le XVIIIè siècle français au Musée du Louvre »), si je n’avais été quasi mort (mes éditeurs sont obligés de corriger eux-mêmes les épreuves de mes livres) je vous aurais écrit pour ce chef d’œuvre. Tout ce que vous disiez des génies analogues et touchés par la mort (NOTE 1) était tel !

Hier, j’ai vu un Ver Meer (NOTE : L’Opinion, 14è annèe, samedi 30 avril 1921, pp. 487 – 489, article paru à la rubrique Les Arts, sous le titre : Le mystérieux Vermeer I ») où vous aviez moins l‘occasion peut-être de vous livrer, mais qui me touche plus que tout. Depuis que j’ai vu au Musée de La Haye la Vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde (NOTE 2). Dans Du côté de chez Swann, je n’ai pu m’empêcher de faire travailler Swann à une étude sur Ver Meer (NOTE : Du côté de chez Swann, I, 195, 236, 237, 293, 847 ; A l’ombre des jeunes filles en fleurs, I, 460, 523). Je n’osais espérer que vous rendriez une telle justice à ce maître inouï. Car je sais vos idées (très vraies) sur la hiérarchie dans l’Art (NOTE 3 : ci-dessous) et je le craignais un peu trop Chardin pour vous. Aussi quelle joie de lire cette page. Et encore je ne connais presque rien de Ver Meer. Je me souviens d’avoir, il y a bien quinze ans, donné une lettre à Vuillard (NOTE : Voir Corr. VII, p. 268, note 4) pour qu’il allât voir une copie de Ver Meer que je ne connais pas, chez Paul Baignières (NOTE : Voir Corr. I, note 2 de la lettre 70).

La fatigue me force à m’arrêter. J’ai voulu vous écrire, il y a quelque temps, que je n’ai pas trouvé très gentil ce que vous disiez de moi à propos de la Préface de Dates de Blanche (NOTE 4 ci-dessous). Je pense comme vous là-dessus. Mais je ne suis pas responsable si quelqu’un juge digne d’affirmer ce qui me semble déjà excessif pour un téléphonage ou un « pneu ».

Je n’ai pu, à cause de ma santé, réaliser encore mon projet de Quatuors (NOTE : il est question de ce projet dans une lettre que Proust adressa à Vaudoyer vers la fin de décembre 1920. Voir Corr. XIX, lettre 378), encore moins aller au Jeu de Paume (NOTE : Voir à ce propos la lettre 114 de Morand et sa note 2).

Mettez mes respects aux pieds de Mme Vaudoyer et croyez-moi votre ami que vous émerveillez souvent.

 

Marcel Proust

 

(NOTE 1 : « Les œuvres d’un homme de génie qui doit mourir jeune (de maladie, cela va sans dire, et non d’accident) ont une qualité indéfinissable qu’on ne trouve pas chez un homme de génie auquel sa santé permet de durer presque autant que son siècle. Voyez l’œuvre d’un Watteau, ou d’un Mozart, et d’un Musset en face de l’œuvre d’un Chardin ou d’un Hugo… Loc. cit., p. 714).

  

(NOTE 2 : Proust s’apprête sans doute à écrire le morceau sur la mort de Bergotte. Dans une lettre qu’il adressa à la princesse de Chimay en 1907, il s’était exprimé moins catégoriquement à l’égard de Vermeer : « Le tableau que j’ai le plus aimé en Hollande (…) c’est la Vue de Delft de Van Meer, au musée de La Haye (…). Il y a à Amsterdam trois ou quatre Rembrandt que j’aime encore plus (…) ». Corr., VII, pp. 183 – 185, note 3).

  

(NOTE 3 : « Dans la salle du dix-huitième siècle, telle que les conservateurs du Louvre l’ont conçue, c’est Chardin qui est le maître. Et cependant, Watteau est sans aucun doute un plus grand artiste que Chardin. Nous sommes très persuadés qu’il existe une « hiérarchie » dans les arts. Nous l’avouons au risque de paraître « pompier » : mais à qualités égales, un peintre qui, par l’effort de la composition et par le jeu du rêve, « crée » ce qu’il peint, est plus grand que celui qui trouve directement dans la nature le sujet de ses toiles. Il va sans dire qu’il n’y a pas d’ouvre d’art possible sans mystère, et que ce mystère naît forcément d’un élément poétique, lequel vient soit de l’instinct et du tempérament, soit de la culture et de l’imagination. Cette poésie est instinctive chez un Chardin, comme chez un Vermeer ou chez un Corot ; elle est imaginaire chez un Watteau, chez un Poussin, chez un Delacroix ». L’Opinion, 26 décembre 1920, p. 714. Et p. 715 : « (…) La « hiérarchie » du sujet implique la « hiérarchie » du génie »).

 

(NOTE 4 : L’Opinion, 19 février 1921, p. 210, article paru à la rubrique Les Arts, sous le titre : « Propos de peintres » : « Nous nous hasarderons à dire que nous ne comprenons pas beaucoup pourquoi M. J.-E. Blanche a jugé bon de faire précéder son volume d’une dédicace adressée à M. Marcel Proust ; laquelle dédicace est, paraît-il, une réponse à une préface que M. Blanche avait demandée naguère à l’auteur de A la Recherche du Temps perdu. Toutes les petites histoires que l’auteur d’Aymeris raconte ici complaisamment, sont-elles faites pour intéresser plus de dix personnes, à Paris, dans un milieu restreint et « tabou » ? Mais ceux que ces vains conflits n’intéressent pas sont désagréablement gênés par l’impression d’avoir ouvert une lettre quand ils croyaient avoir ouvert un livre. L’on craint d’être brusquement devenu « la concierge » dont nous parlions tout à l’heure lorsqu’on lit par exemple ceci : « …Comme vous (M. Marcel Proust) êtes invisible pour moi, et jamais abonné au téléphone, combien avons-nous dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour où vous m’avez adressé le manuscrit de votre belle préface… etc… etc… »).

 

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