Les CLES de Marcel PROUST

(avec les NOTES de Philip Kolb)

A Jacques de LACRETELLE

 

Paris 20 avril 1918

 (NOTE : La date est de la main de Proust

ainsi que la phrase en tête de la lettre).

 

Un Paris Plage et fin de saison, très vide depuis le canon et les Gothaset où je regrette que nous ne fréquentions pas le même casino.

 (NOTE : Allusion a l'exode des Parisiens depuis quelques semaines. H. Lavedan fait discrètement allusion à cet exode, dans un article paru dans l'Illustration du 27 avril 1918, p. 396, disant qu'à la veille de Pâques, il y a eu " un mouvement de départs accentué ". - Pâques tomba le 31 mars

Voir ci-dessus, note 11 de la lettre 64 à Lucien Daudet datée du lundi soir

 

la phrase charmante mais enfin médiocre d'une Sonate pour piano et violon de Saint-Saens (NOTE : Il s'agit de la Première sonate pour piano et violon, en ré mineur, de Saint-Saens, opus 75 (1885). Proust avait déjà indiqué le modèle de la petite phrase à Antoine Bibesco. Voir Cor XIV, p. 234), musicien que je n'aime pas. (Je vous indiquerai exactement le passage qui vient plusieurs fois et qui était le triomphe de Jacques Thibaut) (NOTE : Sic. Il s'agit du violoniste renommé, Jacques Thibaud (Cor VIII, p. 279, note 11). Dans la même soirée un peu plus loin, je ne serais pas surpris qu'en parlant de la petite phrase j'eusse pensé à l'Enchantement du Vendredi Saint (NOTE : Parsifal de Richard Wagner, acte III). Dans cette même soirée encore (page 241), quand le piano et le violon gémissent comme deux oiseaux qui se répondent j'ai pensé à la Sonate de Franck (NOTE : Il s'agit de la Sonate pour piano et violon de César Franck (1886) surtout jouée par Enesco (NOTE : Proust avait entendu jouer la sonate de Franck par Georges Enesco le 19 avril 1913. Voir Cor XII, p. 148, note 3) (dont le quatuor (NOTE : Quatuor à cordes en ré majeur de César Franck (1889). Voir Cor XV, lettre 28) apparaît dans un des volumes suivants). Les trémolos qui couvrent la petite phrase chez les Verdurin (NOTE : Du côté de chez Swann, I, pp. 218 d et 264 b) m'ont été suggérés par un prélude de Lohengrin (NOTE : Lohengrin, opéra en trois actes et cinq tableaux (1850), dont on donna la première à l'Opéra de Paris le 16 septembre 1891. Voir Cor XIV, p. 236, note 6) mais elle-même à ce moment-là par une chose de Schubert (NOTE : Nous ignorons de quelle « chose » il s'agit). Elle est dans la même soirée Verdurin un ravissant morceau de piano de Fauré (NOTE : Voir Cor VII, p. 201, note 6). Je puis vous dire que (Soirée Saint-Euverte) j'ai pensé pour le monocle de M. de Saint-Candé (NOTE : La scène des monocles : Du côté de chez Swann, I, pp. 326-327) à celui de M. de Bethmann (pas l'Allemand (NOTE : Allusion à l'homme d'Etat allemand : Théobald von Bethmann-Hollweg. Voir Cor XVI, note 9 de la lettre 41), bien qu'il le soit peut’être d'origine, le parent des Hottinguer) (NOTE : Il s'agit du baron Hugo de Bethmann) pour le monocle de M. de Forestelle à celui d'un officier, frère (NOTE : Le Livre d'or des salons pour l'année 1900 indique le vicomte d'Ollone, officier d'infanterie a Bar-le-Duc (Aube). Le 20 avril 1910, il est nommé officier de la Légion d'honneur ; il est chef de bataillon d'infanterie. Il sera plus tard le général comte d'Ollone) d'un musicien qui s'appelait M. d'Ollone (NOTE : Max d'Ollone (1875-1959), compositeur français) pour celui du général de Froberville au monocle d'un prétendu homme de lettres, une vraie brute que je rencontrais chez la Princesse de Wagram (NOTE : Il s'agit de la princesse Alexandre Berthier de Wagram, née Berthe-Claire baronne de Rothschild (1862-1903) et sa soeur (NOTE : La soeur de la princesse de Wagram était la duchesse de Gramont, née Marguerite-Alexandrine baronne de Rothschild (1855-1905), deuxième épouse d'Agenor duc de Gramont. Voir Cor V, p. 315, note 2) et qui s'appelait Mr de Tinseau (NOTE : Le comte Léon de Tinseau (1842-1922), sous-préfet sous le second Empire, homme de lettres). Le monocle de M. de Palancy est celui du pauvre et cher Louis de Turenne (NOTE : Louis comte de Turenne d'Aynac. Voir Cor VII, p. 241, note 6) qui ne s'attendait guère à être un jour apparenté à Arthur Meyer (NOTE : Arthur Meyer, directeur du Gaulois (Cor XII, p. 372, note 5) avait épousé en 1904 Marguerite de Turenne. Voir Cor IV, p. 248, note 6) si j'en juge par la manière dont il le traita un jour chez moi. Le même monocle de Turenne passe dans le Côté de Guermantes à M. de Bréauté (NOTE : Voir par exemple Le Côté de Guermantes, II, p. 490) je crois. Enfin j'ai pensé pour l'arrivée de Gilberte aux Champs-Elysées par la neige (NOTE : Du côté de chez Swann, I, p. 397), à une personne qui a été le grand amour de ma vie sans qu'elle l'ait jamais su (ou l'autre grand amour de ma vie (NOTE : L'autre était Jeanne Pouquet, devenue l'épouse de Gaston de Caillavet. Voir Cor VIII, p. 92, note 2) car il y en a au moins deux) Mlle Benardaky, aujourd'hui (mais je ne l'ai pas vue depuis combien d'années) Princesse Radziwill (NOTE : La princesse Michel Radziwill, née Marie de Benardaky. Son mariage avait été dissout à Bonn le 2 mars 1915 ; annulé par la Curie romaine le 27 juillet 1915 ; jugement confirmé par les autorités civiles compétentes russes 14/27 mai 1916. - Voir Cor I, note 5 de la lettre 4 ; Cor XVI, note 4 de la lettre 77). Mais bien entendu les passages plus libres relatifs à Gilberte au début de À l'ombre des Jeunes filles en fleurs (NOTE : Allusion à la lutte amoureuse derrière le massif de lauriers aux Champs-Elysées : Du côté de chez Swann, I, 493-494) ne s'appliquent nullement à cette personne car je n'ai jamais eu avec elle que les rapports les plus convenables. Un instant, quand elle se promène près du Tir aux Pigeons j'ai pensé pour Me Swann (NOTE : Loc. cit., pp. 417-421) à une cocotte admirablement belle de ce temps-là qui s'appelait Clomesnil (NOTE : Léonie de Clomesnil. Voir Cor X, pp. 289, note 5, et 388). Je vous montrerai des photographies d'elle. Mais ce n'est qu'à cette minute-là que Me Swann lui ressemble.

Je vous le répète les personnages sont entièrement inventés et il n'y a aucune clef. Ainsi personne n'a moins de rapports avec Madame Verdurin que Madame de Briey (NOTE : il s'agit de la comtesse Théodore de Briey née Amélie de Ludre. Voir Cor IV, p. 380, note 2). Et pourtant cette dernière rit de la même façon.

Cher ami je vous témoigne bien maladroitement ma gratitude de la peine touchante que vous avez prise pour vous procurer ce volume en le salissant de ces notes manuscrites. Pour ce que vous me demandez de copier, la place manquerait mais si vous le voulez je pourrai le faire sur des feuilles détachées que vous intercalerez. En attendant je vous envoie l'expression de mon amicale reconnaissance.

 

Marcel Proust

 

Je vois décidément la réalité se reproduit par division comme les infusoires, aussi bien que par amalgame, que le monocle de M. de Bréauté est aussi celui de Louis de Turenne (NOTE : Proust confirme ce qu'il a dit plus haut. Voir note 32).

 

 

Un texte ! Vous pouvez le remplir avec du contenu, le déplacer, le copier ou le supprimer.

Lorem ipsum dolor sit amet, consetetur sadipscing elitr, sed diam nonumy eirmod tempor invidunt ut labore et dolore magna aliquyam.