Correspondance autour de l'attribution du prix Goncourt

 

 

1919

Le Figaro

Lundi 7 juillet 1919– Page 1 – Colonnes 4 et 5

Une Rentrée littéraire

   

C’est un événement littéraire que la « rentrée » de M. Marcel Proust dans le royaume des livres, où la Nouvelle Revue française édite simultanément, avec un art typographique digne de louanges, trois volumes de cet auteur si exceptionnellement et si originalement doué.

M. Marcel Proust est resté silencieux pendant la guerre. Mais il travaillait, malgré le patriotique souci qui n’a cessé d’absorber son âme, malgré les tourments physiques, on serait tenté d’écrire ici le martyre d’une santé dont la fragilité condamne bizarrement ce peintre du « monde » à mener, depuis trop d’années déjà, à l’écart du monde, une existence douloureuse et paradoxale d’ermite parisien.

La récompense de ces années de labeur et de souffrances solitaires, c’est le succès qui guette les trois spirituels, étranges, incomparables livres offerts, par M. Marcel Proust, à l’attentive curiosité du public lettré.

En même temps qu’il réimprime Du côté de chez Swann, - partie initiale de la romanesque autobiographie intitulée, dans son ensemble, A la recherche du temps perdu, qui avait déjà conquis tant de lecteurs et peut-être surtout de lectrices avant la guerre, - il publie son deuxième volume, nouveauté d’aujourd’hui, sous ce titre d’une fraîcheur souriante : A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Auprès de cette œuvre de création poétique et d’analyse méticuleuse, qui doit continuer de s’élever peu à peu comme un monument de psychologie raffinée et mystérieuse, l’écrivain s’exerce à des essais de fantaisie critique, à des méditations littéraires et morales, où son intense sensibilité, l’acuité de son imagination ardente, son immense mémoire, son goût inné pour l’étude des usages et la spirituelle subtilité de sa verve observatrice suscitent à la fois, chez le lecteur stupéfait et ravi, les plaisirs habituellement étanches de l’émotion, de l’intelligence et du rire. Son volume de Pastiches et Mélanges enchantera plus particulièrement les lecteurs du Figaro, qui ont savouré, il y a une dizaine d’années, ses célèbres pastiches de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, Renan, Goncourt, Michelet, Faguet, auxquels s’ajoute aujourd’hui un prodigieux « inédit » de Saint-Simon. Brodés par M. Marcel Proust autour de l’Affaire Lemoine, ces « pastiches » demeurent le modèle du genre et leur profondeur habile ne saurait être égalée.

Voilà des œuvres supérieures et charmantes, attrayantes et fortes. La critique littéraire fera bientôt ressortir leur mérite singulier. Qui donc prétendait que la guerre tuerait le sens artistique, chasserait de leur domaine les producteurs d’élite ? Ils renaissent, ils se réveillent, ils fleurissent, et M. Marcel Proust est un des plus fertiles, un des plus admirables de notre temps.

                                                                                                                            Bartholo

 

A Jacques POREL

 

 (Le 14 ou le 15 octobre 1919)

                Mon cher Jacques,

 

Je vous remercie infiniment (sur le pauvre papier qui allume mes poudres, mon papier à lettres n’étant pas près de moi et la famille Albaret dormant ainsi qu’Henri) (Note : Henri Rochat) de votre délicieuse lettre qui a ceci de particulièrement touchant qu’elle dit : « Je n’ai pas pu travailler littérairement » alors qu’elle est elle-même le plus beau fruit d’un travail littéraire. Vous m’en écririez quinze comme cela, quel volume vraiment rare. Vous me dites : « Je n’ai pas travaillé » et je peux vous répondre (comme Pascal ou comme Verlaine ?)

Pauvre âme, c’est cela.

Cher Jacques, j’ai quitté le 1er la rue Laurent Pichat, je devais partir le 30, mais au dernier moment les tapissiers, les électriciens ne sont pas venus. On a cloué les tapis jusqu’à une heure du matin.

Votre lettre m’a désespéré, cet arrêt à la frontière, vous restant sur place, je sentais vos enfants s’éloigner sans vous comme si on les eût arrachés de moi. Et ce que vous dites de la santé de tous n’est pas brillant. Pourvu que ce sirocco ne fasse pas étouffer Madame votre Mère. Je lui avais dit Venise ce n’est pas fameux. D’ailleurs ce n’est pas absolu, le manque de poussière a réussi très bien à des gens qui étouffaient comme elle. Et la gondole force au repos. Si je me souviens bien ce que vous avez là-bas est à peu près aussi beau que le palais des doges (bien digne de vos deux dogaresses). Ce qui m’embrouille un peu c’est que j’adorais un palais Contarini Fasan qui doit être un bibelot à côté de vos grandeurs mais qui était, dans son étroitesse, délicieux.

Je vous enverrai une chose que j’ai écrite sur Venise pour une absurde somptueuse revue (le Feuillet d’Art) et d’où je voudrais bien détacher une page pour Le Matin qui me demande une page depuis si longtemps. Comme vous ne m’avez pas envoyé de chronique, je n’ai plus attendu et j’ai écrit à Robert de Flers que j’allais lui en envoyer une de vous, lui disant quel honneur votre collaboration ferait un jour au Figaro. Cela n’a pas l’air d’une demande, j’ai pris pour prétexte de lui demander l’adresse de Bergerat (Note : rédacteur du Figaro, élu à l’académie Goncourt le 21 mai 1919. Il y prend la place de Paul Margueritte, décédé. – Augustin Emile Bergerat (1845-1923). Dès que j’aurai sa réponse, je vous la communiquerai.

Cher Jacques je suis dans un tel état de santé que j’arrête ici tout ce que j’aurais à vous dire. Je voudrais que vous ne sachiez pas où j’habite parce qu’il y a à Venise des gens par qui il y aurait grand inconvénient que cela soit su et je ne peux pas vous les désigner dans une lettre.

Sachez au moins que c’est rue Hamelin (et ne le dites pas). C’est un peu enfantin de ne pas vous dire le numéro puisque vous n’avez qu’à le demander à Charmel. J’espère bien que c’est ce que vous ferez à votre retour et que vous viendrez aussitôt me voir. Que votre « fille mère rassemblant ses enfants » était une belle chose. Non seulement je suis plus malade mais j’ai renvoyé Céleste. Et puis naturellement je l’ai reprise. Dans le premier numéro de ce Feuillet d’Art dont je vous parle, il y avait un article de M. Giraudoux votre ami : Du côté de chez Marcel Proust. C’était ravissant, bourré d’esprit, et cela m’a déçu à un point.

Frère Jacques dormez bien, écrivez-moi encore de belles choses que je vous rendrai, mais en les écrivant ne vous dites pas qu’elles sont pour être imprimées. Adieu, je me sépare difficilement de vous, même par lettres.

 

Marcel

 

Mettez-moi aux pieds de Madame votre mère et de Madame Porel.

Je pense que le docteur Coullaud doit habiter depuis longtemps la rue Laurent Pichat, car les travaux si j’ai bien compris n’ont « demandé » qu’un jour et demi. Mais je n’ai pas pu faire dire au Docteur Coullaud (Note : le docteur Coullaud, qui devait finir sa carrière comme médecin inspecteur général au mois de mai 1954) que j’étais parti parce qu’il n’avait pas laissé d’adresse, et que Céleste avait perdu le numéro de téléphone de son hôpital dont elle ignore le nom. D’ailleurs il n’avait pas demandé que je le prévinsse et M. Guède (Note : gérant du 8bis rue Laurent Pichat) a dû s’en charger. Je suis désespéré qu’en quittant la maison, Odilon n’ait pas effacé la petite inscription que je ne sais qui avait tracée à côté de mon ex porte (cassis dirait Grosclaude (Note : Etienne Grosclaude, célèbre pour ses calembours) à cause du Cointreau) et qui visait si injurieusement et injustement M. Guède. Mes adieux avec les Charmel ont été indescriptibles et coûteux. Mais en même temps je « réalisais un gain » par votre gentille rectification des quittances qui est une délicatesse de plus à ajouter à toutes vos délicatesses. Porel, le pas léger du tout, Porel l’exquis. Vous voyez j’ai beau avoir fini ma lettre, être mort de fatigue, je ne peux pas vous quitter, je reviens, je vous redis encore cent fois adieu. Comme ç’aurait été gentil l’un au-dessus de l’autre, comme en vacances, quand on va se dire bonjour tout en se brossant les dents. Espérons que Coullaud sera plus gentil. Charmel est devenu très familier (dans le sens gentil) les derniers jours, parce que Castellane (Note : Boni, comte de Castellane, devenu marquis depuis la mort de son père) est venu me voir (je n’ai pas reçu ce méchant qui n’est pas gentil pour Mme Tomson (Note : il s’agit sans doute de Mme Gaston Thomson, née Henriette Peigné-Crémieux, cousine de Proust) et j’ai refusé son dîner) et dame, comme Charmel a été chez le père de M. le marquis (Note : Il s’agit d’Antoine marquis de Castellane, décédé le 10 décembre 1917) ! Vis-à-vis de moi qui ne suis même pas allé chez le fils cela donnait à Charmel une importance paternelle. Il avait presque l’air de me faire de l’œil et réalisait l’expression de figure de ce déménageur dont Colette me citait l’autre jour cette phrase « je sais que je suis un beau gosse mais je sens mauvais des pieds ». Hélas Charmel passe sa vie chez le bistro. Je lui ai fait en partant de grandes recommandations relativement aux boiseries de Madame votre mère, car les ouvriers, venus pendant que j’habitais encore, avaient eu à pénétrer dans ce cabinet inconnu de moi « parce qu’il y avait un radiateur ». Ils n’ont rien emporté, et depuis mon départ non plus je ne crois pas car Odilon est allé plusieurs fois chercher des lettres et cela se serait su.

Adieu Jacques le Mélancolique, j’espère qu’au moment où je vous écris les enfants ne toussent plus, moi je n’arrête pas une seconde.

 

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A Jacques POREL

 

(Le mardi soir 23 septembre 1919)

 

Mon cher Jacques,

 

Deux lignes pour vous demander pardon si je ne vous ai pas encore remercié car peut-être avez-vous déjà fait changer les quittances mais je viens de passer plusieurs jours avec une telle fièvre (hier 40°) que j’ai vécu en dehors de tout. Il est vrai que j’aurais pu avant de vous écrire faire demander à Monsieur Charmel (Note : Concierge du 8 bis, rue Laurent Pichat. Jacques Porel le décrit comme « un concierge octogénaire et teint en blond qui avait l’air d’un vieux marquis tombé dans la dèche ». Il faisait preuve, paraît-il, dans l’escalier de service, d’une galanterie poussée.Fils de Réjane, I, 331 – Le baron de Charlus a un valet de chambre du nom de Charmel. Le Côté de Guermantes, II, 559 ; Sodome et Gomorrhe, II, 1062). Mais j’ai profité d’un moment d’accalmie (où il est couché). Et demain je dormirai peut-être. Aujourd’hui les ramoneurs s’unissaient à Le Bargy (sans formalité) (Note : Porel affirme : Dans l’immeuble voisin, au même étage, habitait Le Bargy.  Fils de Réjane. Il semble pourtant qu’on ait mal renseigné Proust à cet égard, car Le Bargy demeurait rue du Cirque, 5, Tout-Paris, 1919, 358) – Voir Cor III, p. 410, note 5). Ma fièvre est tout à fait tombée mais ce qui m’intéresse c’est celle de vos filles. Pourvu que le coup de froid qui nous fait geler (Note : Le temps s’est beaucoup refroidi à Paris, le 19 septembre. Le 21, on y a eu des pluies. Le 22, le temps est nuageux, la température est à 5° au-dessous de la normale, à 7°. Le 24, temps nuageux, brumeux. On lira, dans Le Figaro du 26 septembre 1919, p. 3, sous le titre « Propos féminins » : "La petite vague de froid qui a passé sur la France, a précipité les retours à Paris. ") ne se soit pas étendu jusqu’à Venise, n’ait pas prolongé les coqueluches et troublé la respiration de Madame votre mère.

Cher Jacques, j’ai enfin trouvé un meublé (Note : Il s’agit du 44, rue Hamelin), mais vous ne vous figurez pas à quel point cela a été difficile car la situation des immeubles a été bouleversée en quinze jours (Note : Proust raconte, dans sa lettre du 27 juillet 1919 à Robert Dreyfus, comment un appartement qui était à louer « a passé de 3.200 francs à 6.500 sans les charges, après un arrêt d’un quart d’heure à 5.900 »), je suis trop fatigué pour vous expliquer cela. Enfin j’ai trouvé. J’ai exigé d’entrer le 1eroctobre, comme on repeint tout (pas sur ma demande !) le propriétaire ne pouvait pas promettre avant le 4 et m’offrait (quelle consolation) d’habiter pendant ces quatre jours la « merveilleuse villa » de Mlle Spinelli ( ? ) (Note : Andrée Spinelli joue des revues, des sketches à la Boîte à Fursy, compose des rôles dans La Revue de la Comédie des Champs-Elysées (1914), crée Kikiau Gymnase (1918). Delini 278) à Bougival. J’ai refusé et obtenu que tout serait prêt sinon sec le 1eroctobre. Je crois donc fermement y coucher le 1er. Quand j’ai eu 40°, sans raison bien explicable, j’ai eu une frousse énorme, non pas de mourir, mais qu’en apprenant que je ne sortais plus, je cherchais à prolonger sous prétexte de maladie aux dépends du Docteur qui me succède. Et j’étais décidé à me faire emporter plutôt dans des couvertures. Mais vraiment je n’ai plus eu de fièvre ou quasi plus. Je partirai le 1er. J’espère bien que les ouvriers de la dame, surveillés par Céleste, ne manqueront pas de parole.

Le sort d’Henri est incertain. Je ne peux pas dire que ce serait invitus, comme Titus. Mais le dimmittere (Note : Suétone, De viris illustribus (Vies des douze Césars, t. VII) : « Quant à Bérénice, il la renvoya aussitôt loin de Rome, malgré lui et malgré elle. ») est difficile à proférer. Heureux le Seigneur à qui on disait spontanément : « Nunc dimittis » (Note : Evangile selon Saint Luc, II, 29). Et la chronique (Note : Il s’agit d’une chronique que Porel a promis d’écrire et que Proust va proposer à Robert de Flers de publier dans Le Figaro) cher Jacques.

Mettez tous mes respects aux pieds de Madame votre Mère et de Madame Porel.

Votre

 

Marcel

 

 

 

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A Louis de ROBERT

 

(Premiers jours de septembre 1919)

 

Cher Louis,

 

Je crois vous avoir dit l’état de santé où j’étais actuellement. Il est la raison de mon retard à vous remercier de votre charmante lettre. Vous êtes beaucoup trop gentil de prendre la peine de m’expliquer que vous n’êtes pas lié avec les membres de l’Académie Goncourt (Note : la lettre en question ne nous est pas parvenue). Je vous avais demandé cela à tout hasard, croyant que vous les connaissiez intimement. Je me souviens (d’une façon toute rétrospective) que, sur un point qui n’est d’aucun intérêt pratique, vous avez eu une erreur de mémoire quand vous croyez qu’en 1913 ou 1914 le prix Goncourt n’a pas été entre nous l’objet d’une véritable correspondance. J’ai certainement vos lettres, mais dans quel garde-meuble ? Je me souviens de maint détail, par exemple celui-ci : comme vous m’aviez objecté qu’on ne donnait généralement ce prix qu’à un écrivain pauvre et que je vous avais répondu que j’étais ruiné, vous me répliquâtes que cela ne faisait rien à l’affaire car j’étais malgré tout d’une famille riche, que j’avais été pas mal dans le monde, que même sans argent je faisais figure de riche (Note : Les souvenirs de Proust semblent être confirmés par les lettres qu’il échangea avec Louis de Robert en 1913, où il est question des chances que Du côté de chez Swann obtienne le prix Goncourt. Voir CorXII, lettres 164, 169, 170, 173). Vous aviez poussé la bonté jusqu’à me recommander à des académiciens. Vous me dites que vous étiez ami de Mirbeau, mais je crois pouvoir affirmer que ce n’est pas à lui que vous écrivîtes. Je me figure plutôt Margueritte ou Descaves, mais sans pouvoir l’affirmer. D’ailleurs je ne me présentai pas. Seul, Rosny aîné (je ne vois pas le nom de son frère dans la liste des académiciens ?) me donna une voix, qui me toucha d’autant plus qu’il n’avait avec moi aucune relation personnelle. Cette fois-ci, c’est (à ce qu’on m’a dit) Léon Daudet qui votera pour moi (Note : Proust a appris l’intention de Léon Daudet à cet égard par Reynaldo Hahn qui venait de faire un séjour chez les Daudet à La Roche (Indre-et-Loire). Je ne sais rien du reste. Encore une fois, je ne suis revenu là-dessus que pour vous montrer que mes souvenirs étaient exacts et nullement pour vous demander de nouveau une recommandation que je sais très bien que, dans votre grande bonté, vous me donneriez si vous aviez des amis parmi ces messieurs.

Cher ami, on m’a dit que vous aviez écrit quelque chose de très remarquable, et dont tout le monde parle, sur Flaubert (Note : Article paru dans La Rose rouge du 14 août 1919, sous le titre : « Flaubert écrivait mal ». Abel Hermant en parle dans Le Figaro, supplément littéraire du 7 septembre, p. 2). Pourriez-vous me dire où cela a paru ? Je suis sûr que je ne serai pas d’accord avec vous, car j’admire infiniment Flaubert (du moins, L’Education sentimentale, titre incompréhensible et qui est une faute de français), mais je n’ai pas besoin d’être d’accord avec les conclusions d’un auteur pour admirer sa dialectique, et je sais d’avance combien j’admirerai la vôtre.

Si vous m’écrivez, comme le bail provisoire que m’avait consenti Réjane expire (Note : D’après la lettre à Porel du 15 août, Proust croyait devoir quitter l’appartement le 10 septembre) et qu’il est très difficile de trouver à se loger, mon adresse n’est pas tout à fait certaine et le mieux serait que vous m’écriviez aux soins de la Nouvelle Revue Française, 37, rue Madame. La vie chère n’est-elle pas incommode pour vous ? Et n’accepteriez-vous pas, dans ce cas, qu’un ami allégeât fraternellement ce fardeau ?

Votre tout dévoué

 

Marcel Proust

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Correspondance 1919  

Autour de l'attribution du Prix Goncourt

 

 

ACADEMIE GONCOURT à Marcel PROUST

 

ACADEMIE GONCOURT 1903

 

Paris, 10 décembre 1919

  

Monsieur et cher confrère,

 

Nous avons l’honneur et le plaisir de vous annoncer que vous avez été désigné aujourd'hui pour le Prix Goncourt pour votre livre :

 

A l'ombre des jeunes filles en fleurs.

 

Veuillez recevoir, Monsieur et cher confrère, l'expression de nos sentiments dévoués.

 

Elémir Bourges            Gustave Geffroy (*)

J.H. Rosny aîné           Léon Hennique

Léon Daudet                Henry Céard

Jean Ajalbert              J.H. Rosny jeune

 

(Note : * : Le président)

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Rosny Aîné à Marcel PROUST

 

Paris, 2 Déc(embre) 1919

 

 

Monsieur et cher Confrère,

 

Il me semble que vous êtes maintenant à l’abri des surprises. Pour mon compte, je crois être pour le moins aussi ardent que vous-même à vouloir que cela réussisse… et je touche du bois !

Ne m’écrivez pas : cela me fait peine de penser que vous souffrez.

Mes très cordiaux messages et mon admiration.

 

J.H. Rosny Aîné

 

Excusez ma brièveté : je suis dans la mer des Sargasses !  (Note : Expression familière dans le sens de : je suis dans les choux, dans les nèfles. On la trouve dans le roman de Rosny Aîné intitulé Dans la nuit des cœurs. Paris, 1922. Quand Claude Marival se trouve au bord de la banqueroute, Hugues Claveraux, son beau-frère, se disposant à lui venir en aide, lui dit : « Tu es dans les Sargasses… » et il exige que Claude renonce à toute nouvelle spéculation. Op. cit.,deuxième partie, chapitre II, p. 98). Pour les raisons que vous énoncez, votre œuvre appartient, au moins en grande partie, à votre jeunesse. C’est un cas unique. Il doit être résolu par une solution unique.

 

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Marcel PROUST  à  ROSNY Aîné

 

44, rue Hamelin

Lundi (10 novembre 1919)

Cher Monsieur et Maître,

 

Vous avez été bien bon de me répondre et je vous aurais immédiatement remercié si je n’avais depuis quelques jours une telle recrudescence de mes crises d’asthme que je passe des quarante-huit heures haletant comme un demi-noyé qu’on sort de l’eau, sans pouvoir dire une parole ni faire un mouvement. Le prix Goncourt est absent de l’esprit à ces moments-là mais non le regret d’être malgré moi mal élevé en ne vous répondant pas au moment même.

Au bien-être de l’accalmie s’ajoute, puisque je peux enfin vous écrire, le plaisir moral de vous dire que je ne suis pas ingrat et que je ne prends pas comme une chose toute simple et naturelle, mais au contraire comme un don précieux dont je voudrais m’ingénier à vous montrer ma reconnaissance, votre infinie gentillesse pour moi.

En attendant et pour répondre à ce que vous voulez bien me dire, le secret que vous me demandez et que je garderai bien entendu scrupuleusement, semble au premier abord se concilier difficilement avec une démarche de moi auprès de l’académicien en question, pour qu’il me conserve jusqu’à la fin son appui (Note : Rosny écrit, le 3 Novembre 1919, confidentiellement : « Vous avez six voix. Si le président peut être rendu « inébranlable » (actuellement il vous est acquis), ce serait la certitude. » Il s’agit de Geffroy). Mais à la réflexion, une conciliation est possible. Comme je n’ai dit à personne (je vis d’ailleurs, sauf de rares jours fortunés où je suis assez bien pour me lever et sortir, dans un isolement complet) que j’avais correspondu avec vous, je peux écrire à l’académicien en question pour le remercier à nouveau (ce que j’ai fait il y a quelque temps) de son appui, et lui dire qu’il a transpiré de la réunion de l’Académie que j’aurais le prix, s’il restait, et lui demander de l’être, inébranlable. Je crois que de cette façon, il lui sera impossible de deviner que c’est vous plutôt que tel autre qui m’avez dit cela. J’ajoute que j’écrirai cela un peu à l’aveugle car n’ayant vu personne, je ne soupçonne ni ce qui peut ébranler sa fidélité, ni qui l’on est porté à me préférer. Je ne sais pas un seul nom de candidat, ni ceux des académiciens hostiles ou prêts à flancher, ni la date même du scrutin. Tout cela si je le savais et surtout l’état d’âme de l’académicien sus-mentionné, m’éclairerait évidemment.

Je ne vous ai pas dit dans ma lettre, à cause de ma fatigue, combien j’étais fier d’avoir provoqué vos ravissantes phrases sur les « les haltes devant de nouveaux sites d’âme » (Note : Allusion à la lettre 254 du destinataire, datée du 29 octobre 1919), sur Flaubert que vous atteignez en deux mots jusqu’au cœur, en une ligne qui rend inutile mon pastiche. Je me redis si jeunesse savait, si vieillesse pouvait, quand je pense qu’à une époque où ma santé était meilleure mais où je ne connaissais rien de votre œuvre, j’aurais eu tant d’occasions de vous rencontrer et de m’instruire auprès de vous. J’espère toujours que j’irai mieux, mon espoir est démenti le lendemain mais non déraciné. Peut-être un de ces jours si rares où je ne suis pas en « crise » pourrai-je arranger que nous nous rencontrions. Je sens très bien qu’au premier moment je n’oserai pas vous parler de vous et garderai un silence « mondain ». Mais vous aurez trop de bienveillance et d’art pour ne pas rompre cette glace.

Veuillez agréer cher Monsieur mes hommages de reconnaissante admiration.

Marcel Proust

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ROSNY Aîné  à  Marcel PROUST

 

Paris, 47 rue de Rennes VIè

3 Novembre 1919

 

  Monsieur et cher Confrère,

 

Pour les raisons que vous énoncez, votre œuvre appartient, au moins en grande partie, à votre jeunesse. C’est un cas unique. Il doit être résolu par une solution unique. Et la même raison qui fait que vous avez droit au prix, veut aussi que vous l’acceptiez. Une si patiente attente mérite, par nécessité qu’on appuie sur les pattes de l’élite, qui est un genre de coléoptère aussi inerte que la masse. Le prix peut aider à cela. Et comme disent les papiers timbrés : « ce sera justice ».

Ce qui suit est confidentiel. Actuellement, vous avez six voix. Quatre me paraissent absolues. Si le président peut être rendu « inébranlable » (actuellement il vous est acquis), ce serait la certitude.

En hâte toute mon admiration et ma sympathie.

 

J.H. Rosny Aîné

 

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Marcel PROUST  à  ROSNY Aîné

44, rue Hamelin

 (Premiers jours de novembre 1919)

 

Cher Monsieur et Maître,

 

Vous pensez bien que sans une impossibilité matérielle d’écrire, je vous aurais dit immédiatement combien votre lettre m’avait ému. Je ne sais pas si j’aurai le prix, je ne sais même pas quand on le décerne, mais je suis bien heureux de toutes façons qu’il existe, car il m’aura permis (que le « lauréat » doive être moi ou un autre) de connaître votre douce bonté, la chaleur avec laquelle vous vous intéressez à ceux dont vous aimez les livres (Note : Réponse à la lettre du destinataire du 29 octobre 1919). Cette belle impression morale, si haute, si pure, j’y baigne le souvenir de votre œuvre comme dans son atmosphère, j’y respire mieux et je m’y exalte, comme sur une altitude.

Veuillez agréer cher Monsieur et Maître, l’hommage de ma reconnaissance et de mon admiration.

Marcel Proust

 

Mon ami Paul Morand m’a demandé si je voulais que son père (Note : Eugène Morand) parlât à Monsieur Hennique (Note : Léon Hennique (1851-1935), romancier, auteur dramatique, président de l’Académie Goncourt depuis la mort d‘Huysmans et jusqu’au 4 décembre 1912) et d’autre part je sais que mon amie, Madame de Clermont Tonnerre, l’est de Monsieur Geffroy (Note : Gustave Geffroy, vice-président de l’Académie Goncourt qui remplaça à la présidence Hennique le 4 décembre 1912). Mais j’ai refusé les recommandations, trouvant mieux que les académiciens jugent seulement sur le livre, sans influence extérieure.

 

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ROSNY Aîné à Marcel PROUST

 

47, rue de Rennes, VIè

 Paris, 29 octobre 1919

 

Monsieur et cher Confrère,

 

Si je continue à attendre le jour où je pourrai vous écrire la lettre que je voudrais vous écrire, qui sait quand ce jour arrivera ! Je vais donc me contenter de quelques lignes, où ne se reflètera guère la joie intense que j’éprouve à lire vos livres. Vous avez ajouté quelque chose à mon univers humain ; depuis longtemps je n’avais fait un aussi beau voyage. Ce n’est que haltes délicieuses dans des sites d’âmes inattendus. Et je vous dois mieux que du plaisir, je vous dois de la gratitude pour avoir apporté ce renouveau de jeunesse dans cette littérature dont je suis saturé !

 Là-dessus, je m’arrête – car tout développer m’entraînerait trop loin.

Je dois aussi vous remercier de ces incomparables pastiches. Celui de mon maître Goncourt m’a fait rire aux larmes. Quel Ste Beuve ! Et quel passage de Flaubert, où, hors un seul paragraphe comique, vous marquez si fortement l’émouvant désir des hommes et la mélancolique impossibilité de le satisfaire… Tout cela est extraordinaire de pénétration.

Pour des raisons « en dehors », j’avais eu jadis  (Note : Rosny Aîné, qui n’avait sans doute pas voulu voter en 1913 pour Du côté de chez Swann (que Proust ne présenta pas du reste pour ce prix)se montre maintenant décidé en faveur d’A l’ombre des jeunes filles en fleursdont il sera, au sein de l’Académie Goncourt, avec Léon Daudet, le plus ferme soutien) une hésitation pour le prix Goncourt. Me permettriez-vous de vous donner cette fois-ci ma voix (et ma propagande) : si vous y consentez, il me sera impossible de ne pas voter pour vous.

Veuillez croire Monsieur et cher Confrère, à mon admiration et à ma sympathie.

 

J.-H. Rosny Aîné

 

Excusez cette affreuse écriture : j’ai perdu l’habitude d’écrire lentement…

1920

 

 

A la COMTESSE GREFFULHE

                                                                                 Lundi 19 janvier 1920

44, rue Hamelin

Madame,

 

J’ai commencé de répondre à quelques lettres de félicitations (!) pour ce prix (NOTE : le prix Goncourt). Puis je suis tombé si malade qu’il en reste 800 devant moi sans que j’aie la force de recommencer. La vôtre m’a fait plaisir et peine. J’étais redescendu du Cher ami au Cher Monsieur, puis au Monsieur, en y joignant les « sentiments distingués » je croyais n’avoir plus de degré à descendre. Je me trompais. Cette fois-ci c’est à la troisième personne que vous me faites savoir que la Comtesse Greffulhe etc. Si j’ai jamais un autre prix, je pense que vous n’écrirez même plus et qu’une note, dans la chronique de Gabriac (NOTE : Alexandre, comte de Gabriac, rédacteur de la chronique mondaine dansLe Figaro), préviendra le lecteur que la Comtesse Greffulhe a appris avec plaisir etc. Sic transit gloria mundi(NOTE :Ainsi passe la gloire du mondeparoles tirées peut-être de lImitation de Jésus-Christch. 3, 6 adressées au souverain pontife lors de son élévation à la papauté).

Je suis trop malade pour vous écrire plus longuement mais je me permets de vous rappeler ma demande d’une photographie (fût-ce du portrait de Lazlo)  (NOTE : Philip Laszio, portraitiste connu. Voir Cor VI, p. 295, note 9). Pour me la refuser jadis vous aviez allégué une bien mauvaise raison, à savoir que la photographie immobilise et arrête la beauté de la femme. Mais n’est-il pas précisément beau d’immobiliser, c’est-à-dire d’éterniser un moment radieux. C’est l’effigie d’une éternelle jeunesse. J’ajoute qu’une photographie vue jadis chez Robert de Montesquiou me paraît plus belle que celle du portrait de Lazlo. Quant à celle du portrait d’Helleu, je l’ai dans le livre de Montesquiou (NOTE : Voir CorXIII, p. 67, note 7) mais elle ne vous ressemble pas.

Pardonnez-moi d’arrêter ici ma lettre, et ma vaine demande. Je suis tellement malade qu’une lettre est un effort que je ne devrais pas faire, ayant deux livres à finir, et plus probablement, la mort beaucoup plus rapprochée, ce qui ne serait rien s’ils n’étaient prêts. Moi je le suis !

Veuillez agréer Madame, et partager avec le Comte Greffulhe, mes respectueux hommages.

 

                                                                                                                    Marcel Proust