Le duel Marcel Proust - Jean Lorrain

 

Le mercredi 3 février 1897 le journaliste Jean Lorrain écrivit un article virulent dans sa rubrique '' Pall Mall '' pour  '' Le Journal '', se moquant de Proust et de ses amis en attaquant ''Les Plaisirs et les Jours''. Après avoir tourné en dérision Anatole France pour avoir écrit la préface et tourné en ridicule les dessins de Madeleine Lemaire, Lorrain lançait sa flèche la plus empoisonnée : '' Soyez assurés '' - il alertait ses lecteurs -  ''que pour son prochain livre, M. Marcel Proust obtiendra une préface de M. Alphonse Daudet... qui ne pourra pas refuser cette préface soit à Madame Lemaire soit à son fils Lucien ''…

Devant les implications scandaleuses de Lorrain, Proust savait qu'il n'avait pas le choix ; il devait protéger l'honneur familial en provoquant le chroniqueur en duel. Malgré son état nerveux et souffreteux, il ne recula pas de s'exposer lui même au danger ou même à la mort. Quand il était provoqué Proust pouvait être emporté...

Pour les préparatifs de ce duel avec Lorrain, Proust s'assura l'aide de ses témoins, Jean Béraud, un peintre de renom et Gustave de Borda, un mondain plein d'esprit et de charme avec d'impeccables références pour cette affaire. Borda s'était battu de si nombreuses fois en duel avec une telle adresse et finesse qu'il était connu comme le '' Borda coup d'épée ''. Comme témoins, Lorrain avait également choisi des membres du groupe bohème, l'essayiste Octave Uzanne et le romancier Paul Adam. Les 4 témoins se rencontrèrent dans la résidence de Béraud mais ils refusèrent de dissiper leurs différends et un duel fut jugé nécessaire. Il fut convenu que le duel aurait lieu au pistolet le samedi 6 février dans la forêt de Meudon, juste à l'extérieur de Paris. ? Principal souci de Proust, il le dit plus tard à Robert de Montesquiou, ce n'était pas les balles, mais d'arriver à se lever, s'habiller et sortir le matin. Il fut très soulagé en apprenant que Borda et Béraud avaient réussi à négocier la confrontation l'après-midi.

Le jour du duel se leva froid et pluvieux. Avant le départ pour son affrontement avec Lorrain, Proust écrivit un petit mot pour féliciter le poète Henri de Régnier pour sa récente promotion dans l'ordre de la Légion d'Honneur. Hahn accompagna Proust à la voiture pour le lieu du duel, à l'extérieur de Paris, à la Tour de Villebon. Une fois les 2 partis arrivés, les hommes allèrent rapidement à leur affaire... Après avoir fait 25 pas, Proust et Lorrain tirèrent chacun sur l'autre, un coup de feu ; ni l'un ni l'autre ne fut touché. Proust avait apparemment visé Lorrain car sa balle atteignit le sol près du pied droit du journaliste. Après l'échange de tir, les témoins des 2 partis déclarèrent l'affaire terminée.

Ce jour là, Hahn nota dans son journal '' aujourd'hui Marcel s'est battu avec Jean lorrain qui avait écrit un odieux article dans ' Le Journal '. Ces 3 derniers jours il a montré un sang-froid et une solidité qui semblent incompatibles avec ses nerfs mais ça ne me surprend pas''. Béraud, un vétéran d'un grand nombre de telles confrontations, avait également été impressionné par le courage du jeune écrivain. Paul Morand, qui connut Proust bien plus tard dans la vie, critiqua biographes et auteurs dramatiques pour l'avoir dépeint comme faible et efféminé, disant que rien n'était plus éloigné de la vérité. '' Proust avait beaucoup d'autorité ce que les anglais appellent ' aplomb ' et dans le même temps beaucoup de courage. Il vous regardait droit dans les yeux, avec un air quelque peu de défi, comme d'Artagnan, tête en arrière. Il était très courageux '' …

 

Extrait de '' Proust in Love '' de William C. Carter

Traduction de Jacques Falce

Charlus et Jupien

 

(…) Que vis-je ! Face à face, dans cette cour où ils ne s'étaient certainement jamais rencontrés ( M. de Charlus ne venant à l'hôtel Guermantes que dans l'après-midi, aux heures où Jupien était à son bureau) , le baron, ayant soudain largement ouvert ses yeux mi-clos, regardait avec une attention extraordinaire l'ancien giletier sur le seuil de sa boutique, cependant que celui-ci cloué subitement sur place devant M. de Charlus, enraciné comme une plante, contemplait d'un air émerveillé l'embonpoint du baron vieillissant (…) Celui-ci, décidé à brusquer les choses, demanda du feu au giletier, mais observa aussitôt : « Je vous demande du feu mais je vois que j'ai oublié mes cigares ». Les lois de l'hospitalité l'emportèrent sur les règles de la coquetterie : «  Entrez, on vous donnera tout ce que vous voudrez » dit le giletier, sur la figure de qui le dédain fit place à la joie. La porte de la boutique se referma sur eux et je ne pus plus rien entendre. J'avais perdu de vue le bourdon, je ne savait pas s'il était l'insecte qu'il fallait à l'orchidée, mais je ne doutais plus, pour un insecte très rare et une fleur captive, de la possibilité miraculeuse de se conjoindre , alors que M. de Charlus ,(...), par le hasard d'une indisposition de Mme de Villeparisis, avait rencontré le giletier et avec lui la bonne fortune réservée aux hommes du genre du baron par un de ces êtres qui peuvent même être , on le verra, infiniment plus jeunes que Jupien et plus beaux, l'homme prédestiné pour que ceux-ci aient leur part de volupté sur cette terre : 'homme qui n'aime que les vieux messieurs(...) 

             extrait de  Sodome et Gomorrhe

L'exercice de voltige de Saint Loup

 

(...)Saint Loup réapparut dans l'entrée tenant à la main le grand manteau de vigogne du prince à qui je compris qu'il l'avait demandé pour me tenir chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me déranger, il avança, il aurait fallut qu'on bougeât encore ma table ou que je changeasse de place pour qu'il pût s'asseoir. Dés qu'il entra dans la grande salle, il monta légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour en longeant le mur et où en dehors de moi n'étaient assis que trois ou quatre jeunes gens du Jockey , connaissances à lui qui n'avaient pu trouver place dans la petite salle. Entre les tables , des fils électriques étaient tendus à une certaine hauteur ; sans s'y embarrasser Saint Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle ; confus qu'elle s'exerçât uniquement pour moi et dans le but de m'éviter un mouvement bien simple, j'étais en même temps émerveillé de cette sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige ; (…) ; et quand Saint Loup , ayant à passer derrière ses amis , grimpa sur le rebord du dossier et s'y avança en équilibre, des applaudissements discrets éclatèrent dans le fond de la salle. Enfin arrivé à ma hauteur il arrêta net son élan avec la précision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et s'inclinant, me tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne, qu'aussitôt après, s'étant assis à côté de moi, sans que j'eusse eu un mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et chaud, sur mes épaules.(...)

 

Le Côté de Guermantes 

Un œil de bœuf latéral...

 

(…) Tout d'un coup, d'une chambre qui était isolée au bout d'un couloir me semblèrent venir des plaintes étouffées. Je marchai vivement dans cette direction et appliquai mon oreille à la porte. « Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez moi, ne me frappez pas si fort, disait une voix. Je vous baise les pieds, je m'humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié ». « Non, crapule, répondit une autre voix, et  puisque tu gueules et que tu te traines à genoux, on va t'attacher sur le lit, pas de pitié », et j'entends le bruit du claquement d'un martinet probablement aiguisé de clous car il fut suivi de cris de douleur. Alors je m'aperçus qu'il y avait dans cette chambre un œil-de-bœuf latéral dont on avait oublié de tirer le rideau ; cheminant à pas de loup dans l'ombre, je me glissait jusqu'à cet œil-de-bœuf et là, enchaîné sur un lit comme Prométhée sur son rocher, recevant les coups d'un martinet en effet planté de clous que lui infligeait Maurice, je vis, déjà tout en sang, et couvert d'ecchymoses qui prouvaient que le supplice n'avait pas lieu pour la première fois, je vis devant moi M. de Charlus. (…)

 

Extrait du '' Temps retrouvé ''

Vente Mante-Proust le 31 mai 2016 chez Sotheby's à Paris

 

par Marie-France Vaillant-Zazzi

 

C’est avec intérêt et émotion que j’ai assisté le 31 mai dernier, chez Sotheby’s, à  la vente de la collection Patricia Mante-Proust. La vente s’est déroulée de 17 h à 20 h avec un rythme soutenu.

Cette collection familiale de livres, manuscrits et photographies appartenait à Marcel Proust puis par descendance,  à son frère Robert Proust, à sa nièce Suzy Mante-Proust, à son petit neveu Patrice et enfin à son arrière-petite nièce Patricia.    

La vente a commencé par le lot n°116 représentant le grand-père et la grand-mère  maternels de Marcel Proust, adjugé à 2.800 euros. Le dernier lot n° 241 comprenant  30 lettres autographes signées de Céleste Albaret à Madame Suzy Mante-Proust, de 1950 à 1971, a été également adjugé à 2.800 euros.

 

Mais entre ces deux ventes que de surprises !

Quelques exemples de photographies par ordre chronologique :

Marcel et Robert Proust enfants dont les montants ont atteint 4.000 et 6.000 euros ;

  • Marcel Proust soldat adjugée à 7.000 euros ;
  • Geneviève Strauss et ses amis au cours de l’été 1888 à 10.000 euros ;
  • Madame Adrien Proust et ses fils en 1891 à 9.500 euros ;
  • Reynaldo Hahn au piano en 1894 à 16.000 euros ;
  • Marcel Proust sur une banquette en 1896 (photo du catalogue), partie à 17.000 euros.

Ces documents étaient estimés entre 2 et 3.000 euros

 

Grand saut dans le temps pour arriver à Marcel Proust sur la terrasse du Jeu de Paume en mai 1921, la photo a été adjugée 22.000 euros. Marcel Proust sur son lit de mort de profil et de face : 19.000 euros.

En ce qui concerne les manuscrits, le plus cher de toute la collection est le placard n° 18 d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs (Prix Goncourt 1919) composé de 24 fragments dont 19 manuscrits répartis en quatre colonnes et collés sur une feuille. Il a atteint 100.000 euros alors que l’évaluation était de 20.000.

 

Une édition originale de Du côté de chez Swann avec autographe, sur trois pages, signé à son ami américain Walter Berry a atteint 60.000 euros.

Un des rares dessins de Marcel Proust représentant la cathédrale d’Amiens réalisé entre 1901 et 1904 a atteint 47.00 euros. Il avait été offert à Reynaldo Hahn, son ami pianiste.

Enfin, les trois quarts de la vente ont dépassé leur estimation haute.

Réjouissons-nous de ce succès ! 

 

2 juin 2016

Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens

 

La Bible d'Amiens de John Ruskin célèbre la plus vaste cathédrale de France gothique du monde médiéval. Proust n'a pas simplement traduit cet ouvrage ; il y a joint une longue préface dans laquelle il nous sert de véritable guide touristique pour la cathédrale d'Amiens. On peut ainsi lire dans le chapitre II '' Notre Dame d'Amiens selon Ruskin '' :

 

             '' Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer une journée à Amiens en une sorte de pèlerinage ruskinien ( … )

            ( … ) Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir la cathédrale, qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup, et – le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et volatilisant ses vitraux sans peintures, - tenir debout vers le ciel, entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs le point de vue d'où est prise la gravure '' Amiens, le jour des Trépassés '. Sur cette gravure de ''Our Fathers have told us '', la perspective approche des bords d'une Somme élargie, la cathédrale et l'église Saint Leu. Ruskin passait son temps à dessiner tantôt dans les églises, tantôt en plein air. Il dessinait comme Turner, ce qu'il voyait.

             Si étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous rapprochez, leur position primitive, toute différente ; vous le verrez, par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage, composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que relate le dessin de Ruskin, vous pourriez en accuser surtout les changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt années écoulées depuis le séjour qu'y fit Ruskin ( … )

          ( … ) A vous qui venez pour voir la cathédrale et qui méritez qu'on vous fasse bien employer votre temps, on va vous mener à Notre-Dame, mais par quel chemin ?

          Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si vous avez plein loisir et que le jour soit beau, le mieux serait de descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière et passer tout à fait en dehors de la colline calcaire sur laquelle s'élève la citadelle. De là ( … ) trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de traverse, prenez les ponts que vous trouverez ; plus les rues seront tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la façade ouest (la façade principale) ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la peine que vous aurez eue à les atteindre.

         Mais si le jour est sombre ( … ) j'estime que le mieux est alors de monter à pied la rue des Trois Cailloux. Arrêtez vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez  quelques tartes et bonbons dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont à gauche. Juste après les avoir passées, demandez le théâtre, et vous monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le monde. Chacun est forcé d'aimer l'ajourement aérien de la flèche qui le surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela ne soit pas ; ( … ) et arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu, avec sa tête un peu de côté, son nimbe de côté aussi, comme un chapeau seyant ( … )

       Mais vous devez être impatient d'entrer dans la cathédrale. Mettez d'abord un sou dans la boite de chacun des mendiants qui se tiennent là ( … )

       Entrons avec Ruskin dans la cathédrale. '' Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et splendide et les piliers des bas côtés du transept forment avec ceux du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi, l'abside montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que vous avancez du transept dans la nef centrale ( … ). Si le chœur (et le cercle lumineux qui l'entoure)   ( … ) vous étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et des mathématiques, d'accomplir une chose plus puissante et plus noble que cette procession de verrières en mariant la pierre au verre, ni rien qui paraisse plus grand ( … ). Contemplez les boiseries du chœur de la cathédrale, un chef-d’œuvre de menuiserie. C'est du flamboyant dans son plein développement juste à la fin du XV ième siècle. Vous verrez là l'union de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français : 120 stalles sculptées dans un chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui résonne maintenant de la même manière qu'il y  a 400 ans ( … ) ''

         Mais il est temps d'arriver à ce Ruskin appelle La Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Le porche d'Amiens n'est pas seulement un livre de pierre, une Bible de pierre : c'est '' la Bible '' en pierre. Quand vous voyez pour la première fois la façade occidentale d'Amiens  (… ) vous ressentez devant cette façade une impression confuse et forte. En voyant monter vers le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois, ce défilé de prêcheurs, cette assemblée de juges, cette envolée d'anges, les uns à côté des autres, les uns au dessus des autres, debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que c'est une grande chose que cette ascension géante , immobile et passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à sentir (… ). C’est un livre à comprendre.

Le portail d'une cathédrale gothique et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale gothique par excellence, c'est la Bible écrite (… )

        Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré mais au sens propre la pierre angulaire de l'édifice. Que Ruskin ait tort quand il dit que le Beau Dieu d'Amiens  '' dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été atteint jusque là bien que toute représentation du Christ doive éternellement décevoir l'espoir que toute âme aimante a mise en lui '' et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce même Dieu d'Amiens  un '' bellâtre à figure ovine '' est sans importance pour nous. Les vérités dont se compose la beauté des pages de la Bible sur le Beau Dieu d'Amiens est une valeur indépendante de la beauté de cette statue et Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en avait parlé avec dédain, car l'enthousiasme seul pouvait lui donner la puissance de les découvrir (…)

Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas reliefs qui sont placés au dessous (…)

 

        Extrait de la Préface  de M. Proust de La Bible d'Amiens de John Ruskin

 

Pour les détails du porche occidental j'invite les adhérents du Cercle Littéraire Proustien de Cabourg-Balbec à prendre La Bible d'Amiens et la Préface de Marcel Proust sous le bras et d'aller à Amiens visiter la cathédrale

 

Jacques Falce – octobre 2015

 

- Marcel Proust. Préface, traduction et notes à La Bible d'Amiens de John Ruskin. Edition établie par Yves-Michel Ergal. Bartillat 2007

 - Marcel Proust. Ecrits sur l'art. Chapitres " John Ruskin " . Présentation par Jerôme Picon. GF Flammarion 1999

 

La bible d'Amiens  - Edition électronique Gallica bnf

 

Venise, un "pélérinage ruskinien"

 

Il faut attendre 1899 (il a presque 30 ans) pour voir Proust manifester le désir de visiter Venise et s'y rendre effectivement moins d'un an plus tard.

Diligence inhabituelle chez lui, d'ordinaire assez casanier, mais c'est qu'il s'est depuis peu entêté de l'œuvre de John Ruskin qui a beaucoup et passionnément écrit sur Venise.

C'est donc en '' disciple '' déclaré de Ruskin que Proust part pour Venise en mai 1900, profitant de la douceur de la saison (le maître n'a-t-il pas écrit que Venise en mai est une '' cité paradisiaque '' ?) et sachant qu'il va y retrouver Reynaldo Hahn et sa cousine Marie Nordlinger qui adore aussi beaucoup Ruskin.

Il y débarque, par une radieuse matinée d'un '' printemps plus du tout feuillu mais subitement dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs..., un printemps décanté qui est réduit à son essence...''. Il est accompagné de sa mère, et comme Ruskin il s'installe à l'hôtel Danieli, à deux pas du palais ducal et de la basilique Saint-Marc, face à la lagune.

Au début les apparences devaient bien décevoir un peu le voyageur : Venise, après tout, n'est pas réellement, comme Ruskin le lui avait laissé espérer, une ville '' de marbre et d'or '', les palais n'y sont pas de '' porphyre  et de jaspe '', pas plus que les pavés '' d'émeraudes '' ou les canaux de'' saphirs ''

Mais bien vite le charme opère, et la ville merveilleuse l'avait déjà conquis lorsque, après la sieste, Proust vint s'établir à la terrasse du café Quadri sur la place Saint-Marc, pour corriger (avec l'aide de Marie Nordlinger) les premières ébauches de sa traduction de La Bible d'Amiens. Et le lendemain, quand on ouvrit ses volets, il vit, du fond de son lit, '' l'ange d'or du campanile de Saint-Marc '' lui faire,'' avec ses bras grands ouverts...une promesse de joie plus certaine que celle qu'il put être jadis chargé d'annoncer aux hommes de bonne volonté.

Quelques journées de grand bonheur allaient suivre. On faisait ensemble des promenades en gondole :

Dans Venise la rouge,

Pas un bateau qui bouge...

chantait Reynaldo Hahn, ravi de jouer au '' barcaruolo ''

Venise reviendra dans ''La Recherche '' constamment, encore qu'à intervalles irréguliers, en un leitmotiv d'une étonnante richesse. S'y rendre demeure pendant les trois premiers quarts du roman l'un des plus ''profonds désirs '' du Narrateur.

 

 

Extrait du texte de Claude Roquin, Manhattanville College, New York, dans le Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray

n°23, 1973

Marcel Proust et Marie Nordlinger en gondole sur un des petits canaux de Venise - Dessin de Jacques Falce - Tous droits réservés.

Marcel Proust en croisière sur le yacht Hélène 

 

Du mois de son enfance jusqu'en 1914, Marcel Proust a voyagé comme tout le monde, ou presque. Le voyage sans doute le plus inattendu de sa vie fut la croisière du Havre à Saint–Malo sur le yacht  Hélène du banquier Paul Mirabaud beau-père de son ami Robert de Billy.

Il s'embarque le 9 août 1904 sur ce yacht. A peine à bord du bateau, Marcel a été pris d'un asthme intense ; retiré dans sa cabine vers une heure du matin, il respire des fumigations, prend du trional, n'arrive pas à se déshabiller et remonte à l'aube sur le pont vers 5h du matin. Après le départ du bateau l'asthme se calme. Arrivé à Cherbourg, Marcel renonce chaque matin à revenir à Paris, comme il l'avait projeté chaque soir (---) et se couche à 3h du matin...

M. Mirabaud, guère plus équilibré, et qui reçoit, en matière cardiaque, les conseils de son passager valétudinaire, fait immobiliser le bateau à Cherbourg (où Marcel descend avec l'intention vaine d'écrire ; une promenade en yole à voile ne lui plaît pas davantage : il a ''un peu peur ''). Proust aime à bavarder avec les marins qu'il fait parler de leur vie. D'autres passagers se trouvent à bord : Mme Fourtoul , qui épousera le futur maréchal Lyautey, la très jolie Mme Jacques Faure, Mlle Oberkampf et les Billy, Robert ''fraternel'', et sa femme ''charmante''. Marcel est séduit par ''cette vie de yacht'' quoiqu'il songe chaque soir à partir le lendemain. C'est ainsi qu'il se rend à Guernesey, Saint Malo, Dinard (le yacht reste ancré 2 jours dans la baie) d'où il visite Dinan. Il rentre à Paris le 14 août, épuisé après une semaine de croisière. Des années plus tard, dernier souvenir d'une croisière, le Narrateur voudra offrir un yacht à Albertine...

 

   Extrait de '' Marcel Proust-1 Biographie ''. J.Y. Tadié, Folio Gallimard 1996

 

Du côté du Pré Catelan

 

par Jacques Falce

 

  Le jardin Le Pré Catelan a été planté par le grand oncle de Marcel Proust Jules Amiot. Proust ne s'est pas    seulement servi du jardin comme modèle de jardin public sur le chemin de Guermantes ; 

les haies d'aubépines qui délimitent le Pré Catelan dans sa partie supérieure se retrouvent également dans le jardin de Swann : derrière ces haies, le Marcel de la '' Recherche '' aperçoit pour la première fois Gilberte...

 

         (---)La haie (d'aubépines) laissait voir à l'intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines (---) Tout à coup je m'arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s'adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d'un blond roux, qui avait l'air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage nous regardait, levant son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et, (---) pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d'un vif azur, puisqu'elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n'avait pas eu des yeux aussi noirs – ce qui frappait tant la première fois qu'on la voyait – je n'aurais pas été comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

Je la regardais, d'abord de ce regard qui n'est pas que le porte-parole des yeux mais (---) le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu'il regarde et l'âme avec lui ; puis, tant j'avais peur que d'une seconde à l'autre mon grand-père et mon père , apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d'un second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me connaître ! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand-père et de mon père (---) ; et tandis que, continuant à marcher et ne l'ayant pas aperçue, ils m'avaient dépassé, elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction, sans expression particulière, sans avoir l'air de me voir, mais avec une fixité et un sourire dissimulé que je ne pouvais interpréter (---) que comme une preuve d'outrageant mépris ; et sa main esquissant en même temps un geste indécent auquel (---) le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu'un seul sens, celui d'une intention insolente.

-'' Allons, Gilberte, viens ; qu'est-ce que tu fais '', cria d'une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n'avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant brusquement de sourire , la jeune fille prit sa bêche et s'éloigna sans se retourner de mon côté, d'un air docile, impénétrable et sournois.

Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman qui me permettrait peut être de retrouver un jour celle dont il venait de faire une personne et qui, l'instant d'avant, n'était qu'une image incertaine.(---)

 

Extrait de Du Côté de chez Swann - Combray

 

 

La relation Proust-Einstein

 

La visite d'Albert Einstein au printemps 1922 à Paris fut un événement médiatique spectaculaire couvert par les 40 quotidiens de la capitale. Cette visite n'avait pas échappé à Marcel Proust qui lisait chaque jour la presse parisienne. Il fut sans doute désolé de ne pouvoir rencontrer le savant car avant cette visite la renommée d'Einstein était parvenue à ses oreilles et dans une lettre à son ami le duc de Guise, physicien, écrite fin 1921 – début 1922, Proust disait ''que j'aimerais vous parler d'Einstein ! On a beau m'écrire que je dérive de lui ou lui de moi, je ne comprends pas un seul mot de ses théories ne sachant pas l'algèbre. Et je doute pour sa part qu'il ait lu mes romans.

Nous avons, parait-il, une manière analogue de déformer le temps. Mais je ne puis m'en rendre compte pour moi, parce que c'est moi, et qu'on ne se connait pas, et pas davantage pour lui parce qu'il est un grand savant en sciences que j'ignore et que dès la première ligne je suis arrêté par des 'signes' que je ne connais pas ''.

Dans cette lettre on voit que Proust ne s'interroge pas sur la similitude de son œuvre et celle d'Einstein, mais plutôt sur l'honneur qu'il a eu d'être comparé au savant Einstein sur le point de devenir un mot d'usage courant en 1921 ou 1922 quand cette lettre fut écrite.

Dans une lettre à Benjamin Crémieux, critique à la NRF, en août 1922, Proust parle de son roman et se réfère à Einstein comme n'importe quel profane pourrait faire : ''autant que je me souvienne, entre la soirée de Guermantes et le deuxième séjour à Balbec, il y a un grand intervalle de temps. Einsteinisons-le si vous voulez pour plus de commodité ''.Mais il ajoute  alors une pensée provocante dans la lettre à Crémieux qui relevait certains anachronismes. Proust dit que '' ses personnages apparaissent ainsi à cause de la forme aplatie qu'ils prennent en révolution dans le temps ''.

Et relisons cette phrase finale de '' La Recherche '', évocatrice de l'Espace – Temps einsteinien :

'' Si du moins il m'était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de le marquer au sceau de ce Temps dont l'idée s'imposait à moi avec tant de force aujourd'hui, et j'y décrirais les hommes comme occupant une place autrement considérable que celle si retreinte qui leur est réservée dans l'espace, une place au contraire prolongée sans mesure – puisqu'ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques si distantes entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps ''

Enigmatique petit pan de mur jaune

 

par Jacques Falce

 

         En Hollande en 1902, Marcel Proust accompagné durant une partie du voyage par Bertrand de Fénelon, avait vu à La Haye le seul paysage peint par Vermeer, "La vue de Delft".

Au printemps 1921, ayant demandé à son ami critique d'art Jean-Louis Vaudoyer, ''Je ne me suis pas couché pour aller voir ce matin Vermeer, voulez vous y conduire le mort que je suis et qui s'appuiera sur votre bras'' , il visite au Musée du Jeu de Paume l'exposition consacrée à la peinture hollandaise où figure la ''Vue de Delft''. Céleste Albaret se rappellera  dans ''Monsieur Proust'' qu'il rentra de l'exposition vers le début de la soirée épuisé. Il avait eu des vertiges pendant la visite de l'exposition. On sait que le récit de la mort de Bergotte devant la ''Vue de Delft'' et l'énigmatique petit pan de mur jaune dans ''La Prisonnière'' (voir extrait ci-après) a été inspiré par les vertiges que Proust a eus en visitant l'exposition.

Nota : Quand on regarde La Vue de Delft et que l'on observe l'extrême droite du tableau on remarque qu'il se trouve effectivement un "tout petit pan de mur jaune" sur lequel déborde, à gauche l'auvent de la toiture de la maison voisine. Mais le détail le plus frappant de La Vue de Delft est la petite toiture jaune avec une lucarne en saillie frappée par un soleil  qui fait que les tuiles sont en effet jaunes et brillent derrière les remparts bruns... et non le petit pan de mur jaune sur lequel Proust et... Bergotte se sont extasiés...

 

 

 

(...)Dès les premières marches qu'il eut à gravir, Bergotte fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison au bord de mer. Enfin il fut devant le Vermeer, qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune ». Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune ». Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit : « C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien ». Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire?(...)

 

Extrait de "La Prisonnière " A la Recherche du temps perdu - Marcel Proust

 

 

Le rosier "Souvenir de Marcel Proust"

par Jacques Falce 

La simple odeur d'une plante ou d'une fleur pouvait provoquer chez Marcel Proust une crise d'asthme, et pourtant les fleurs apparaissent tout au long de la "Recherche", et combien de bouquets offerts ou envoyés par Marcel aux dames de sa connnaissance.

 

En 1993 , dans les Pépinières et Roseraies Georges Delbard est créé le rosier ''Souvenir de Marcel Proust''. Henri, l'un des fils de Georges Delbard , écrit à ce sujet :

"Ouvrez votre cœur. Retrouvez vos premières émotions d'enfant avec cette rose d'un jaune lumineux intense, généreuse et maternelle. Si sa couleur est chaleureuse, c'est pourtant son parfum qui vous fera faire ce voyage dans le temps. Celui de votre enfance".

On le sait, une odeur peut raviver un souvenir que l'on croyait  perdu depuis longtemps. C'est la plus ancienne des mémoires mais il a aussi été démontré qu'un parfum réactivait nos autres mémoires, faisant réapparaître comme par enchantement le souvenir d'un lieu, d'une musique… Et comme l'odeur de la madeleine trempée dans le thé avait ému Marcel Proust, le parfum de cette rose vous invite à faire une promenade dans le jardin de votre enfance. Le matin c'est un rendez-vous dans le potager, avec ses notes de citronnelle ; à midi, au verger des odeurs de poire, pêche, abricot ; le soir des notes de santal et de cèdre nous mèneront dans les sous-bois.

Extrait de '' Roses , mon carnet d'émotions ''  .Henri Delbard. Editions Georges Delbard .1999

Marcel et Reynaldo en Bretagne en 1895

 

par Jacques Falce

         

Quelques jours après être revenus de Belle-Ile sur le continent, Proust et Hahn arrivèrent dans le village balnéaire de Beg-Meil où, sur une douce colline ayant vue sur la mer, se dressait un petit hôtel, Le Fermont.

Tenu par un couple plein d'initiative qui avait transformé leur ferme en un hôtel, Le Fermont était devenu à la mode avec des peintres qui séjournaient aussi tard que possible dans la saison et laissaient souvent leurs peintures en paiement pour les notes les plus modestes.

Les 4 ou 5 chambres du bâtiment principal étant prises, Hahn et Proust eurent à loger dans l'annexe....avec des chambres louées pour seulement 2 francs la nuit....Hahn signa le premier le registre de l'hôtel donnant sa profession de musicien suivi par Proust qui donna la sienne : ‘homme de lettres’

Avec au moins 3 autres clients catalogués peintres l'ajout d'un compositeur et d'un écrivain faisait soudainement ressembler l'obscur Beg-Meil à une colonie d'artistes en herbe....

Proust explorait le secteur environnant trouvant l'air grisant et les vues superbes. ''D'un côté il y a la mer très bretonne et cruelle, de l'autre la baie de Concarneau bleue avec, à l'arrière plan, une vue exactement comme le Lac de Genève ''….

Proust avait apporté des livres à lire,....mais il ne s'était pas attendu à ce qu'il se trouverait, dans un tel endroit primitif, dans le besoin d'autres fournitures. Robert de Billy reçut une lettre griffonnée au dos de 2 cartes de visite « Mon cher Robert, ….je suis dans un village où il n'y a pas de papier. Il s'appelle Beg-Meil, les pommiers descendent jusqu'à la mer et l'odeur du cidre se mêle à celle des algues. Le mélange de poésie et de sensualité est presque bon pour moi »....Proust réussit à se procurer une feuille de papier à lettres convenable et l'utilisa pour informer un autre ami qu'ils avaient débarqué dans un endroit primitif et charmant....où il n'y a même pas de WC. Et, à vrai dire ce serait juste l'endroit pour déclamer le vers de Vigny « Ne me laisse jamais seul avec la nature » car c'est à la nature que nous confions tout, et je vous assure que rien n'est aussi agaçant que l'empressement immodéré des orties qui essayent de se rendre indispensables, si vous voulez pardonner le jeu de mots et leur façon de le faire est piquante et revêche. Proust avait fait un jeu de mots sur le dernier euphémisme français pour le papier toilette, indispensable. Uniquement habitué à de beaux hôtels, Proust s'adapta bien à sa chambre à 2 francs et à toutes les autres privations, même à être accroupi dans les fourrés pour répondre à l'appel de la nature.

      Beg-Meil s'avéra capital à son développement comme romancier. Un des peintres avec lequel Proust et Hahn contractèrent immédiatement un lien étroit fut l'américain expatrié Thomas Alexander Harrisson, un client de longue date à Beg-Meil....Harrisson passait tout l'été dans la ville côtière où il peignait couchers et levers de soleil....Il louait un atelier délabré dans une ferme voisine.

Fanatique de la beauté des couchers de soleil à Beg-Meil, il descendait chaque soir aux dunes pour regarder le soleil s'enfoncer dans la mer. Hahn et Proust se joignirent bientôt à lui pour, en fin d'après midi, courir saisir les couchers de soleil dont Hahn décrivait les couleurs brillantes et changeantes à sa sœur Maria : ''Nous avons vu la mer passer successivement du rouge sang au pourpre, argent nacré, or, blanc, vert émeraude, et hier nous fûmes éblouis par une mer entièrement rose tachetée de voiles bleues ''

…..Proust et Hahn apprécièrent tellement Beg-Meil qu'ils décidèrent de prolonger leurs billets ''de bains de mer valables 33 jours '', achetés pour le voyage, pour 10 autres jours en octobre. Harrison, avec son œil de peintre et sa connaissance 'd'indigène' de la région, leur conseilla d'utiliser leurs billets pour voir les plus belles vues et soleils couchants. De tous les lieux qu'ils visitèrent tout le long de la côte, Proust préféra '' Penmarc'h....sorte de mélange de la Hollande , des Indes et de la Floride ( selon Harrisson ) d'où une tempête est la plus sublime chose qui se puisse voir ''. Il préféra Penmarc'h, sans doute, parce qu'il y voyait comme une métaphore dans la nature réunissant non un simple endroit mais plusieurs. Proust choisissait toujours la complexité sur la simplicité voyant plusieurs choses en une, ce qui l'amenait à rechercher l'harmonie les réunissant. Les vues de la terre et des éléments marins dans de tels beaux sites comme Penmarc'h augmentèrent ses impressions et inspirèrent plus tard des ''marines '' trouvées dans son roman et le tableau d'Elstir :''Le port de Carquethuit ''

Le voyage en Bretagne pourrait être considéré comme une sorte de lune de miel pour Proust et Hahn. En tout cas, cette période fut apparemment la plus heureuse qu'ils passèrent ensemble. On peut le déceler dans de brèves descriptions de Proust des amants allongés dans les frêles dunes marines et l'air de Beig-Meil sentant la pomme... .

 

Extrait de l'ouvrage ''Proust in Love '' de William C.Carter

Traduction Jacques Falce 

 

Agostinelli : l'accident mortel

par Jacques Falce 

 

Au début du printemps 1914, Agostinelli s'était inscrit sous le nom de Marcel Swann à l'école d'aviation des frères Garbero à la Grimaudière près d'Antibes. Agostinelli fit de rapides progrès durant ses deux mois de formation de pilote. Le samedi 30 mai, il alla au terrain d'aviation pour sa leçon. Autour de 5 heures de l'après-midi, il décolla sur un monoplan pour son second vol en solo.

Anna sa compagne, et Emile, son jeune frère également en formation de pilote regardaient manœuvrer l'aviateur. Transporté de joie par sa réussite, Agostinelli, ne tenant pas compte des avertissements du chef pilote Joseph Garbero, quitta l'aire d'envol et se dirigea au dessus de la Baie des Anges. Tentant un virage, le pilote inexpérimenté oublia de monter en altitude et l'aile droite  de l'avion affleura l'eau, entrainant l'avion dans la mer pendant que la compagne d'Agostinelli et son frère regardaient horrifiés. Une fois remis du choc de se voir subitement plongé dans l'eau, Agostinelli avertissait que l'avion bien qu'aux trois quarts immergé flottait. Debout sur son siège, Agostinelli désespéré fit des signes de la main et cria au secours. Ceux qui étaient sur le rivage lancèrent rapidement un bateau et commencèrent à ramer frénétiquement en direction de l'aviateur. Mais tout à coup l'avion sombra sous les vagues entrainant avec lui Agostinelli. Agostinelli était connu comme bon nageur et ses amis furent perplexes de cette disparition sans lutte. Certains dirent que des requins avaient été aperçus dans les parages, tandis que d'autres prétendaient que l'avion était tombé dans une zone connue pour ses courants rapides. Des bateaux de recherche scrutèrent les eaux dans la baie jusqu'à ce que l'obscurité les force à rentrer au port...

Le dimanche matin un bateau trouva l'avion mais le corps avait été emporté. La famille donna aux journaux une description des vêtements que portait Agostinelli : une combinaison de vol une-pièce kaki, un casque en caoutchouc marron, une chemise grise, un pantalon noir, des chaussures noires et une chevalière avec les initiales AA. En plus des vêtements lourds, Agostinelli avait sur lui tout son argent, une somme d'environ 5 à 6 000 francs, le reste de ce qu'il avait économisé du salaire généreux de Proust.

….La famille envoya un demi-frère d'Agostinelli, Jean Vittoré à Paris, où Proust profondément peiné, pleura dans ses bras. Vittoré était venu supplier le romancier d'embaucher des plongeurs pour rechercher le corps. Les plongeurs qui devaient venir de Toulon, demandaient 5000 francs pour le dérangement. Proust n'essaya pas d'engager les hommes car son ''règlement de créance seul'' aurait ''entièrement absorbé" le cash que Hauser avait réuni pour lui. Des pêcheurs trouvèrent le corps d'Agostinelli 8 jours après l'accident.

 

Extrait de l'ouvrage '' Proust in Love '' de William C. Carter. Traduction Jacques Falce

Ingénieux Agostinelli

par Jacques Falce

 

Quand Proust quitta Cabourg fin septembre 1907, Agostinelli le ramena à Paris avec des arrêts à Lisieux et à Evreux où il avait l'intention de visiter des églises médiévales...

Le duc et la duchesse de Clermont-Tonnerre dont le manoir de campagne était à Glisolles non loin d'Evreux avaient invité Proust à séjourner chez eux, mais il choisit plutôt de passer 4 jours à Evreux... Pour s'assurer de ne pas être dérangé le fol extravagant Proust loua 2 étages entiers de l'Hôtel Moderne.


...Pendant que Proust était à Evreux, Agostinelli le conduisit à Glisolles un soir visiter M. et Mme de Clermont-Tonnerre. Pour parer ses crises d'asthme continuelles Proust avait consommé 17 tasses de café avant de quitter l’hôtel, apparemment le nombre qu'il avait calculé pour contenir la dose requise de caféine. Mme de Clermont-Tonnerre qui passait une soirée tranquille avec son mari entendit soudain ce qu'elle pensa être le bruit de pneus sur le gravier de l'allée – une impression qu'elle communiqua au duc, qui, incrédule, fit la remarque '' Vous êtes folle ! ''. Mais elle avait raison. C'était le taxi rouge d'Agostinelli qu'elle avait entendu stopper brusquement. Proust s'attarda à bavarder avec ses hôtes tard dans la soirée . Quand ce fut le moment de partir, il était si gravement agité avec tout le café qu'il avait consommé qu'il pouvait à peine marcher. Le duc prit Proust par le bras et dirigea '' ses pas mal assurés et affaiblis par la caféine '' pour descendre les marches d'escalier de nuit. Quand l'écrivain déclina poliment une invitation à revenir le lendemain, la duchesse protesta, '' mais vous ne voulez pas voir mes roses ! ''. Proust répondit '' montrez les moi ce soir ''. Le malin Agostinelli gara l'automobile devant la roseraie et braqua les phares sur les buissons dont les fleurs apparurent ''comme des beautés qui auraient été réveillées de leur sommeil''.

 

Extrait de l'ouvrage de William C. Carter ''Proust in Love''

   Traduction : Jacques Falce

Marcel Proust en Bourgogne

par Jacques Falce

Au mois d'août 1903, les parents de Marcel Proust sont en cure à Evian au Splendide Hôtel. Le 31 août Marcel part en train pour les rejoindre.

« Je suis parti dans un état indescriptible », écrit-il à Georges de Lauris après son arrivée à Evian. 

« Arrivé à Avallon vers onze heures, visité Avallon, pris une voiture et au bout de trois heures de voiture arrivé à Vézelay mais dans un état fantastique. Vézelay est une chose prodigieuse dans une espèce de Suisse, toute seule sur une montagne qui domine les autres, visible de partout à des lieues, dans l'harmonie du paysage la plus saisissante. L'église est immense et ressemble autant à des bains turcs qu'à Notre-Dame, bâtie en pierres alternativement noires et blanches, délicieuse mosquée chrétienne. (...). A cinq heures du matin j'ai appris qu'il y avait un train qui partait à six heures du matin. Je l'ai pris. J'ai aperçu une petite ville admirable du Moyen Age qui s'appelle Semur et je suis arrivé à dix heures à Dijon où j'ai vu de belles choses et ces grands tombeaux des Ducs de Bourgogne dont les moulages ne donnent aucune idée car ils sont polychromés. Et je suis arrivé à onze heures du soir à Evian. »

      Le voyage de retour en octobre permettra à Proust de s'arrêter à Bourg en Bresse pour visiter l'Eglise de Brou et à Beaune pour visiter les Hospices. Cette visite est évoquée dans deux lettres, la première adressée à Marie Nordlinger , cousine de Reynaldo Hahn ,

          Ma chère amie

          Ne croyez pas que j'aie ni oublié la fraîche Rose de Manchester - ni dédaigné les bruyères flétries de Varangeville. Mais j'ai promené à travers la France, des vestibules romans aux chevets gothiques, une curiosité ardente et un corps de plus en plus souffrant. Et des monuments que j'ai visités seul l'Hôpital de Beaune convenait à mon état aigu de maladie. Je ne doute pas que je n'y eusse été admis d'urgence. Viollet-le-Duc disait qu'il était si beau qu'il donnait envie de tomber malade à Beaune. On voit qu'il ne savait pas ce que c'est que de l'être. (...)

 

       la seconde à Auguste Marguillier (adjoint de Charles Ephrussi pour La Chronique des  Arts et de la Curiosité)

           Cher Monsieur

         (…) J'ai   été dernièrement étudier sur place l'église de Brou, l'église d'Avallon, l'église de Vézelay et l'Hôpital  de  Beaune !  Dites à Monsieur Ephrussi  que s'il avait besoin d'articles  quelconques sur un de ces monuments, je pourrais apporter au moins à leur étude  à défaut  des dons que je n'ai pas, des souvenirs assez  récents pour être précis. Mais ce sont là des chefs d'œuvre  si  connus de tout le monde que la Gazette et la Chronique ne doivent plus en parler depuis longtemps.

On me dit qu'il paraît dans une  Revue de Beaune  des études , sous forme plus ou moins romanesque (genre de la Cathédrale de Huysmans je pense) relative à l'Hôpital  et qui  ont leur  intérêt (...)

 

       A noter que Beaune et l'Hôtel Dieu ne sont pas absents de « La Recherche ». Dans une variante de « Sodome et Gomorrhe» (Pléiade 1988) :

       (….) La duchesse dont les détails inédits sur la vie de Racine n'eussent pas soutenu l'attention, reçut au contraire du nom de Tansonville un vif stimulant. «Mais je crois bien ! Je connais parfaitement Tansonville ! C'est la maison de Charles ! Je ne peux pas vous dire comme c'est joli  Tansonville .C'est peu de chose, mais c'est une charmante vieille maison.(…). Il y a un corps de logis pour le concierge, qui est une ancienne maison des archers de Péronne, de je ne sais où, que Charles a fait transformer brique à brique et qui est un bijou. Aussi Palamède lui rendait la politesse de lui dire que quand on allait chez lui on avait envie d'être concierge, parce que vous savez près de chez Palamède il y a cet admirable Hôpital de Beaune qui faisait dire à Charles que quand on traverse Beaune on n'a qu'une envie, c'est d'y tomber malade» 

 

        On peut signaler également que dans une préface à sa traduction de «Sésame et les lys » de John Ruskin, Marcel Proust évoque les impressions que sa visite de Beaune éveilla en lui.

Mêlant l'élément littéraire et architectural, il écrit :

       «  (…) Un peu de bonheur qu'on éprouve à se promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital  du XVième siècle , avec son puits , son lavoir, sa voûte de charpente lambrissée et peinte , son toit à hauts pignons percé de lucarnes que couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en a vu naître de pareilles) ,on ressent encore un peu de ce bonheur à errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint-Simon.(...)

 

Pour résumer, si Beaune n'est pas Cabourg, il semble  que Marcel Proust ne fut pas insensible à cette petite ville et à ses Hospices...

 

 

Jacques Falce,

janvier 2015