A l’occasion de la remise de la XèmeMadeleine d’Or à l’ouvrage :

« Le roman de Gilberte Swann », Proust sociologue paradoxal,

entretien avec l’auteur Jacques Dubois le 7 décembre 2019

au Grand Hôtel de Cabourg

 

A.L. : Comment commence pour vous la lecture de Proust ?

 

Jacques Dubois : Durant mes études de lettres, j’ai eu droit à un cours sur Proust, mais un Proust qui ne me retenait guère. Comme pour Annie Ernaux, ma réaction fut « trop de duchesses » dans ce roman.

Par la suite, j’ai un peu fait le même chemin qu’Ernaux. J’ai mis du temps à m’intéresser à cet écrivain immense et une fois que ça a été le cas, ça a flambé, en particulier à propos d’Albertine.

Je suis tombé amoureux d’Albertine. Je ne pouvais pas ignorer qu’elle avait pour modèle un garçon ; qu’importe, je fonctionnais selon la lettre du roman.

Je suis donc parti de ce personnage de femme lesbienne qui, avec ses incertitudes, ses ambigüités, m’a vraiment captivé.

Proust écrivait volontiers : toutes les classes m’intéressent, sauf la classe moyenne, la classe bourgeoise. Pour lui, cette classe était inodore. Quel curieux retournement dès lors ! S’il s’éprend d’une femme – et même si c’est un homme – c’est précisément d’une personne de la classe moyenne, à demi ou tout à fait orpheline, on ne saura jamais très bien. Ainsi la première femme que Marcel aime vraiment n’est pas son genre. 

C’est mon point de départ. Il y a eu Albertine et forcément beaucoup de choses autour de cette dernière. C’est donc Albertine Simonet, avec un seul n, personnage novateur par rapport à la littérature en général, la littérature française en particulier. Dans son comportement, elle est très créative, elle invente sa vie, notamment dans des fugues, dans le fait qu’elle aime sexuellement garçons et filles.

C’est un personnage qui troue l’écran et qui me présentait un autre Proust que celui auquel je m’attendais.

Mon Pour Albertine, qui a paru au Seuil, a assez bien marché,  et je croyais que j’en resterais là. Mais je n’ai pas cessé de lire Proust, d’observer son univers littéraire, de donner des articles sur lui et son œuvre.

Et puis il y a trois ans, je me suis dit : « Il faut que je réhabilite Gilberte face à Albertine ». Pourquoi avoir ainsi dédaigné  Gilberte ?

Gilberte Swann est un personnage de grande maitrise, ce que j’ai appelé un « personnage structurant ». Fille de Charles Swann, le grand bourgeois féru d’art, et d’Odette, la cocotte repentie, Gilberte Swann conduit bien sa vie, au point de grimper les échelons sociaux en changeant de statut : de Swann, elle devient de Forcheville, puis par son mariage de Saint-Loup. C’est déjà très proustien au sens où elle va épouser en Robert un personnage assez merveilleux qui se reconnaît homosexuel, qui part à la guerre et qui va y mourir glorieusement. Elle, qui avait épousé un des plus beaux partis de France, voit tout s’inverser dès ce moment-là en elle et autour d’elle. Arrivée au Temps Retrouvé, elle choisit de descendre les escaliers qu’elle a montés se détachant ainsi du faubourg Saint-Germain et s’alliant à des gens épris de culture. Elle est par exemple liée à Andrée, l’une des jeunes filles en fleurs, qui elle-même a épousé Octave. Or, cet ex-sportif snob de Balbec, s’est transformé en écrivain et passe pour brillant, encore que ce ne soit jamais établi.

Montée puis descente au moins partielle, c’est devenu la trajectoire de Gilberte Swann dans un roman qui exprime sa volonté et sa maturité.

 

A.L. : Vous êtes un des premiers à introduire dans la critique proustienne cette sociologie de la littérature 

Jacques Dubois : J’y viens alors que j’ai près de 50 ans.

La sociologie de la littérature n’est pourtant pas si récente dans nos études. En France, elle a eu deux maîtres, Lucien Goldmann tout d’abord, Pierre Bourdieu ensuite qui m’a beaucoup inspiré.

Je constate que La Recherche du Temps Perdu est, dès ses premières pages très indexée sur le social, ce que les premiers lecteurs n’avaient pas vu, attirés qu’ils étaient par le Proust psychologue et le Proust philosophe du temps.

C’est Jean-François Revel qui le premier voit en Proust un grand réaliste, qui parle vraiment de la littérature comme société.

Quand vous parcourez les 7 volumes de la Recherche, vous constatez que l’appartenance sociale de chaque personnage est toujours un enjeu du texte dans ses incidences et ses conséquences.

Mais ce serait erroné de voir en Proust un sociologue lui-même. Quand il se met à écrire, la sociologie vient certes d’apparaître en France avec Durkheim et avec Tarde, le premier en Sorbonne, le second au Collège de France. Et l’on peut noter qu’à trois reprises dans son roman Proust emploie le terme de sociologie mais il a soin de mettre le concept à distance, l’auteur préférant attribuer le véritable regard sociologique à trois de ses personnages : Swann, Saint-Loup et Charlus, têtes pensantes du roman, plutôt qu’à des professionnels

Dès mes travaux sur Zola – Proust était dreyfusard tout comme Zola, - je me suis engagé dans cette voie sociologique. Avec Zola, ça allait de soi mais avec Proust, c’était plus surprenant. D’ailleurs, chez Proust la veine sociale n’annule pas tout le reste. Quand il parle de la mémoire, quand il parle d’amour, quand il parle du temps, qui ne sont pas des catégories sociologiques, il change de registre. Néanmoins, on va le voir superposer comme personne avant lui l’ordre du social et celui du psychique.  

Nombre de ses observations conjoignent les deux disciplines. Par exemple, Marcel tient sa mère pour une femme de cœur mais ne dissocie pas cette qualité de la fichue conservatrice qui vit en elle. 

Ainsi elle a vu, au Grand Hôtel que Marcel dînait avec un mécanicien. « Quelqu’un comme toi, dit-elle, ne devrait pas se compromettre avec un mécanicien».  Chacun pour elle doit tenir sa place et son rang dans le monde. C’est l’esprit de Combray ou encore celui des castes.

 

A.L. : Est-ce que ce n’est pas avec ce mécanicien une évocation quasi directe d’Agostinelli ? Pour Proust, le Grand Hôtel est une période heureuse.

 

Jacques Dubois : J’ai lu les 7 tomes de la Recherche au premier degré, les hommes y sont des hommes, les femmes des femmes, comme c’est indiqué dans la fiction. Et je me suis pris au jeu, j’ai aimé Albertine comme une femme, j’ai aimé Gilberte qui est une personne différente, et j’ai même eu brièvement le béguin pour la fille de Gilberte.

À propos de cette dernière, qui a dix-sept ans et vient d’être présentée à Marcel, il est une phrase qui me pose question. Le héros vieillissant déclare à la fin du Temps perdu : « Elle ressemblait à ma jeunesse » Qu’est-ce à dire ? Simplement sans doute que toutes les transversales narratives du roman finissent par aboutir à cette jeune fille en raison des alliances, des héritages, des voies qui se recoupent. Donc elle résume en elle toute l’aventure romanesque.

Mais revenons à la trajectoire suivie par Gilberte. Elle est donc montée haut. Elle tenait deux salons distincts. Robert et elle possédaient un yacht et un avion. Mais, après la mort de Saint-Loup, Gilberte se fatigue de la médiocrité du milieu Guermantes et du faubourg Saint-Germain. Elle est désormais attirée par le milieu littéraire et artistique. Sa fille épousera un écrivain. 

 

A.L. : Dans votre livre, il y a tout un chapitre intitulé « Prendre l’ascenseur » 

 

J.D : C’est un chapitre de la Recherche auquel je tiens particulièrement. Le Grand Hôtel contient quand même avec son personnel de service une manière de prolétariat. Les liftiers, ne sont pas des bourgeois ni des aristos. Ils prennent certes beaucoup de fois l’ascenseur sur une journée mais c’est là leur métier. Un métier qui a d’ailleurs aussi une dimension symbolique : les employés du Grand Hôtel visent à s’élever dans la profession. Un Aimé honnête petit bourgeois et bon père de famille, nous dit-on, tend à pousser le sens du service un peu trop loin quand il finit la soirée dans la chambre d’une belle cliente. C’est une stratégie arriviste. 

Jacques Dubois - Digue de Cabourg - 7 décembre 2019

A.L. : La scène de l’aquarium, de votre point de vue de sociologue et de littérateur ?

 

J.D. : Evidemment, c’est une scène qui accuse le divorce entre les classes. Ca n’empêche pas Proust d’affirmer : « J’apprécie toutes les classes, spécialement les gens du peuple et les aristocrates. » Pourtant, il provient de la classe du milieu, d’une famille bourgeoise au meilleur sens du terme. Les touristes et les paysans qui scrutent la vitre du Grand Hôtel comme si c’était celle d’un aquarium ne l’étonnent pas plus que ça. Il les juge simplement curieux d’un mode de vie qui n’est pas le leur.

 

A.L : On a chacun ses clés d’entrée dans la Recherche ?

 

Jacques Dubois : Il y a par exemple un côté psychanalytique chez Proust au sens où, par sa façon d’écrire, et sans pour autant avoir lu Freud, il active chez le lecteur un inconscient multiple et obscur, et cela passe par tout un humour qui est sien.

Ainsi c’est un roman où les gaffeurs sont nombreux, et la gaffe ça a quelque chose à voir avec l’acte manqué — ce qui fait facilement rire. Chez Proust, la gaffe se manifeste lorsqu’un personnage place mal ses mises, ce qui n’est pas rare.

 

J’aime bien rire avec Proust. En vérité, je suis tout le temps prêt à rire quand je lis La Recherche du Temps perdu. Exemple : évoquant la princesse de Nassau, grande « coureuse », il note : « Elle avait la plupart de ses souvenirs sous sa robe  ».

 

Je parlerai ce soir de la première rencontre du très jeune Marcel avec Gilberte petite fille. Cela touche également à l’inconscient. Le garçon est avec son père et son grand-père, empruntant tous trois le chemin de Tansonville. Gilberte survient discrètement et fait au garçon un geste malséant. Il y voit un geste d’hostilité et s’en offusque. Mais il rectifie en parti, se disant : « Quoi, les petites filles pensent aussi à cela ? »

On les retrouvera plus loin jouant ensemble aux Champs-Elysées. Ici encore une épisode érotique unit les deux amis. Mais Gilberte se détache de son camarade et il ne la reverra plus avant longtemps. Il va fréquenter longuement Albertine. 

Devenus adultes tous deux, ils se retrouvent au pays de Tansonville et Gilberte d’expliquer enfin son geste : «  Je vous aimais et j’ai voulu vous le dire par ce geste indécent. »

 

A.L : Vous êtes un grand spécialiste de Simenon. Vous avez participé à l’édition Pléiade. Quel lien faites-vous entre Proust et Simenon ?

 

Jacques Dubois : Simenon est un compatriote. Je suis moi-même amateur de romans policiers. Il y a même des énigmes à dénouer dans La Recherche du Temps Perdu

Cependant le contraste est pour le reste total entre les deux romanciers. Quand Proust ne cessait d’enrichir ou de corriger son texte, Georges Simenon ne revoyait pas ou ne retouchait guère ce qu’il écrivait. De là ses deux cents romans romans. Il était la littérature dans ce qu’elle a de plus immédiat, de plus sobre, ce qui ne l’empêchera pas de devenir un grand écrivain.

 

A. L.: Dans la création des univers, tout romancier s’indexe sur un secteur du monde social ? 

 

Jacques Dubois : Là où Proust disait avec acharnement qu’il n’aimait pas la classe moyenne, Simenon s’affirme et s’affiche, lui, comme l’écrivain de cette classe littérairement et socialement. Il vient d’un quartier de Liège qui est un quartier de petites gens. Il aime ces tout petits bourgeois qu’il a fréquenté et auxquels il s’identifie. La classe moyenne n’en est pas moins une drôle de notion, floue, fuyante et qui se conçoit bien dans des récits d’énigme.  

 

A.L :Vous tenez une rubrique « Billet proustien » dans la revue en ligne Diacritik

 

Jacques Dubois : Je collabore à Diacritik (*) depuis son apparition.

Récemment j’ai eu l’idée de donner une fois par semaine à ce magazine un billet proustien, avec comme fronton récurrent la même photo de l’auteur. En somme, je découpe Proust en brefs passages, essayant d’expliquer ce qui fait question à tel ou tel endroit du récit, et c’est un jeu passionnant.

Roland Barthes disait : quand on relit Proust, on ne relit jamais la même chose. Et c’est ce que je vérifie chaque jour avec ma démarche par coupes brèves dans le continu de la narration.

 

A.L. : Dans vos billets proustiens, vous dites toujours « Marcel »,et par exemple en vous autorisant d’Albertine disant : « mon chéri Marcel»

 

Jacques Dubois : Mais voici une autre occurrence du même « Marcel » chez la même Albertine. Elle est en retard au rendez-vous ; elle envoie un bleu à son ami pour le faire patienter, un bleu qui commence par « Quel Marcel ! Quel Marcel ! ». C’est adorable. 

 

A.L. :Votre Marcel de « Diacritik », c’est le narrateur ?

 

Jacques Dubois : Il est d’abord et dans tous les cas le héros. Mais je me permets parfois d’appeler également Marcel le narrateur. Je ne vais tout de même pas dire « Monsieur Proust ».

 

(*) Revue en ligne Diacritik.com

https://diacritik.com/category/billet-proustien/

( Entretien 7 décembre 2019 - Annick Levrel - C.B. - Cercle littéraire proustien )