Madeleine d'Or 2011

Allocution d'Evelyne Bloch-Dano, Présidente du Jury pour la remise de la 6° Madeleine d'OR

 

 

Chers amis,

C’est presque un aussi grand plaisir de donner un Prix que de le recevoir! Je suis donc particulièrement heureuse de remettre aujourd’hui, pour la troisième fois, la Madeleine d’or du Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec. Huit livres figuraient dans la sélection du Jury, élaborée à partir de tous les ouvrages sur Marcel Proust parus depuis deux ans. C’est vous dire si le choix fut ardu. Ce travail de pré sélection a le mérite d’offrir une vue d’ensemble des livres inspirés par Marcel Proust. Disons, pour aller vite, que notre dernière moisson est marquée du sceau de la critique proustienne, et offre moins des travaux romanesques ou biographiques que des essais.

Je voudrais tout d’abord attirer votre attention sur l’un d’entre eux Proust contre la déchéance de Joseph Czapski. Cet ouvrage est né dans le camp de Starobielsk, près de Karkhov, en 1940-41 où 4000 officiers polonais se trouvent entassés, nous dit l’auteur, depuis 1939. Quelques uns d’entre eux se relaient pour donner clandestinement des conférences. Czapski, peintre et critique d’art, consacre l’une d’entre elle à l’œuvre de Proust, qu’il cite bien sûr de mémoire, et en français. Il écrit : " Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée entière passée dans la neige et le froid qui arrivait souvent à quarante degrés, écoutaient avec un intérêt intense l’histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire. " Cet " humble tribut de reconnaissance envers l’art français " nous rappelle que si la littérature n’est peut-être pas la vraie vie, comme le pensait Proust, elle peut, dans les pires conditions, nous permettre de la supporter.

Ce sont justement l’art et la littérature qui constituent la trame des deux ouvrages que nous avons souhaité récompenser cette année. Nous les avons, en quelque sorte, distingués ensemble, si je puis me permettre cet oxymore. Tous deux témoignent de qualités éminentes : une grande culture, un travail minutieux, une connaissance approfondie de l’œuvre de MP mais pas seulement. Il s’agit de Proust et l’art pictural de Kazuyoshi Yoshikawa et de La petite musique du style de Luc Fraisse.

M.Yoshikawa nous prie d’excuser son absence, ce que nous faisons bien volontiers. Mais M. Fraisse est bien là et nous nous en réjouissons.

J’insisterai d’abord, au-delà des différences évidentes (l’un japonais, l’autre français) sur leurs points communs.

- Tous les deux sont des universitaires, à la fois chercheurs et enseignants, l’un à l’université de Kyoto, l’autre à Strasbourg. Tous deux ont rédigé leur thèse sous la direction de Michel Raymond, Luc Fraisse sur Le processus de la création chez Marcel Proust, Kazuyoshi Yoshikawa sur La genèse de La prisonnière à partir des brouillons inédits.

- Tous deux sont, comme il se doit, membres de sociétés littéraires savantes et reconnus dans le milieu exigeant de la recherche (dans les deux sens du mot !).

- Tous deux se sont intéressés à l’élaboration de l’œuvre chez Marcel Proust. L’œuvre cathédrale – Proust et l’architecture médiévale de Luc Fraisse a été couronné par le prix de l’Essai de l’Académie française. Il a également travaillé sur les liens entre la correspondance et l’œuvre proustienne, ce dont témoigne son ouvrage Proust au miroir de sa correspondance. De son côté, M. Yoshikawa a dirigé un remarquable Index de la Correspondance de Proust, un outil indispensable, je peux en témoigner personnellement, pour tout chercheur qui travaille sur ce sujet. Par conséquent, tous deux ont approfondi leurs recherches sur l’œuvre proustienne à la fois en direction de la création artistique (architecture/peinture) et de la Correspondance.

- C’est aussi, si j’en crois leurs confidences, à l’adolescence que chacun d’eux a découvert Proust. Luc Fraisse a 16 ans quand il ouvre pour la première fois Du côté de chez Swann, pour le refermer presque aussitôt (on l’excuse !). Quelques années plus tard, une remarque de son frère lisant la biographie d’André Maurois, lui fait prendre conscience que c’est la totalité de l’œuvre, bâtie comme une cathédrale, qu’il faut lire. Dans ce souvenir de jeunesse, il faut chercher sans doute son sujet de prédilection. M. Yoshikawa, de son côté, rencontre l’œuvre de Proust, à peu près au même âge, 19 ans, grâce à une traduction japonaise effectuée par 6 chercheurs et écrivains. Il est alors étudiant en littérature française à l’Université de Tokyo. C’est l'âge d'or au Japon de la littérature française, dont les traductions envahissent les librairies depuis les grands classiques jusqu'aux écrivains contemporains tels que Camus et Sartre. 

 

Je dirai, si vous le permettez, en son absence, quelques mots à ce propos ainsi que sur son livre Proust et l’art pictural. " Si le roman de Proust connaît un grand succès au Japon, m’explique dans un courrier électronique Kazuyoshi Yoshikawa, c’est que ses plus grands charmes font écho à la tradition de la culture japonaise. Formés par la poésie traditionnelle (le waka et le haïku en particulier), les Japonais sont prêts à apprécier chez Proust sa description originale de la nature liée aux variations climatiques et saisonnières. Le Japon a par ailleurs une longue tradition du roman d’analyse qui remonte au Roman de Genji du XIe siècle où on peut retrouver la finesse de l’analyse psychologique presque proustienne. La notion du temps qui passe, chère à Proust, domine également la littérature japonaise fortement imprégnée du bouddhisme selon lequel tout s’avère éphémère sur la terre. Toute l’histoire du Japon a connu des lettrés et artistes qui, ermites retirés du monde, se consacrèrent à la littérature et aux arts : cette tradition aide à comprendre la prédominance de la littérature et des arts dans le roman de Proust. "

Dans un article de la revue de la BNF, il souligne toutefois les difficultés auxquelles est confronté le traducteur japonais de Proust : différences de construction syntaxique, à quoi s’ajoute l’usage particulier qu’en fait Proust ; emploi daté de certains mots que seul permet de préciser le recours aux documents contemporains de sa rédaction ; nécessité de recourir à l’image pour éclairer le contexte. Il parle en connaissance de cause puisqu’il a lui-même entrepris, seul, la traduction en japonais de A la recherche du temps perdu dans l’édition de poche Iwanami. Deux tomes sont déjà parus, le 3ème est en cours. Il y en aura 14, et je ne résiste pas au plaisir de vous montrer l’un de ces volumes, avec ses plans de Paris, et ses reproductions tirées de la collection Les grands artistes, publiée chez Laurens, qui était celle que consultait MP. C’est vous dire la précision et l’exigence du travail de ce chercheur!

Le lien s’impose bien sûr avec son ouvrage Proust et l’art pictural, écrit directement en français, il faut le souligner. Cet essai très exhaustif sur les rapports de Proust et de la peinture se double d’une étude des œuvres d’art elles-mêmes, présentées chronologiquement, ainsi que des sources qui ont permis à l’écrivain d’en avoir connaissance : salons, expositions, rétrospectives, revues ou monographies d’art, collections privées sans oublier les études telles que celles de Ruskin ou d’Émile Mâle. M. Yoshikawa étudie également les relations qu’entretiennent les personnages avec les œuvres ou les peintres (Swann/Botticelli, Bergotte/Vermeer pour citer les plus célèbres). Le chapitre consacré à Elstir montre admirablement comment ce peintre imaginaire, qui commence sa carrière en M. Biche pour finir en précurseur du créateur que sera le Narrateur lui-même, résulte d’une fusion de traits empruntés à Vuillard, Harrison, Degas, Manet, Whistler, Renoir, Monet et Turner. A travers l’étude de l’art pictural et de la fonction des artistes dans la Recherche, c’est la structure profonde de l’œuvre elle-même qu’il fait apparaître ainsi que le rôle de la création artistique pour Proust.

Or, c’est également à l’étude des sources, cette fois littéraires, que s’est livré Luc Fraisse. Le sous-titre de La petite musique du style est " Proust et ses sources littéraires ".

D’Homère à La Rochefoucauld, d’Edgar Allan Poe à Barbey d’Aurevilly, de Nerval à Baudelaire ou à Anna de Noailles, pour n’en citer que quelques uns, il analyse le jeu de lectures, d’influences, mais aussi de transpositions, de dialogues, de comparaisons, d’analogies mais aussi de déformations, de torsions, d’interprétations qui aboutissent chez Proust au processus dynamique de la création. Je laisserai à Luc Fraisse le soin de parler lui-même de son travail. Mais je voudrais souligner à quel point ce livre nous a conquis par son érudition, sa subtilité, l’étendue de son horizon littéraire. La dernière partie, " Le devenir de l’œuvre ", en confrontant Proust devenu source à son tour, aux lectures de Gide, de Beckett, de Michaux, de Gracq ou de François Cheng donne au mot " source " son sens plein : origine, lieu de surgissement, jaillissement fécond.

Nous ne pouvons que saluer le travail de ces deux grands chercheurs, qui ont su, avec modestie et rigueur, approfondir notre connaissance de l’œuvre de Marcel Proust.