L'exlusion comique chez Marcel Proust

par Elyane Dezon-Jones

Je voudrais remercier le cercle littéraire proustien de Cabourg Balbec et en particulier Monsieur Fraisse et Madame Leroux de m’avoir invitée à nouveau à venir partager avec vous une lecture possible de l'œuvre de Marcel Proust. C’est un peu comme reprendre une conversation avec des amis retrouvés. Nous avons changé de lieu, quittant le Grand Hôtel pour la Mairie de Cabourg – et nous avons changé de sujet! L’an dernier nous avions évoqué les lecteurs intermédiaires de Proust- dactylographes, éditeurs, imprimeurs qui avaient contribué à leur manière à façonner la Recherché du temps perdu . Aujourd’hui je vous parlerai de Proust ou l’exclusion comique. Vous aurez reconnu, bien sur, un clin d’oeil à l’Illusion comique de Corneille, (1635) pièce fourre tout, qui mélange allégrement les genres: pastorale, comedia dell arte tragi-comédie. L’ auteur explique en 1635:

"Le premier acte n’est qu’un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie, et tout cela cousu ensemble fait une comédie".

Je serais assez tentée de dire que dans A la recherché du temps perdu Proust mélange aussi tous les genres " et tout cela cousu ensemble fait un roman". Proust avait lu Corneille, qu’il cite une cinquantaine de fois dans sa correspondance et le narrateur également puisqu’il oppose Corneille à Boileau et Molière et fait allusion cinq ou six fois à des vers du Cid, de Cinna ou d

e Polyeucte .

Ce n’est cependant pas une comparaison entre Proust et Corneille qui retiendra ce soir notre attention. Quant on parle de comédie en effet ce n’est pas le nom de Corneille qui vient immédiatement à l’esprit.- encore qu’il en ait écrit une trentaine. Ce soir donc je vous propose de lire la Recherche avec pour fil conducteur le thème de l’exclusion – qui n’est pas comique en soi mais le devient souvent au théâtre, de la farce au vaudeville. Or, comme vous le savez, Proust théâtralise fréquemment son texte et dans ces passages l’effet comique peut être :

1. de geste (grimaces, mimiques de Mme Verdurin ou Charlus en particulier)

2. de situation (quiproquo, malentendus, bases des échanges verbaux dans toute la Recherche)

3. de caractère (personnalité, manies d’un personnage par exemple Swann le jaloux, Legrandin le snob, Brichot le pédant, etc…)

4.de mots (prononciation, calembours dont le Docteur Cottard est spécialiste, etc)

5. de moeurs (caricature des travers d’une classe à une époque donnée).

On trouve tous ces éléments réunis dans la plupart des scènes mondaines de la Recherche. Nous en examinerons de près quelques unes. en particulier celle du début du roman, la soirée chez la marquise de Saint Euverte, dans "Un amour de Swann", à laquelle le narrateur n’a pas pu assister et la soirée chez les Verdurin dans La Prisonnière où le narrateur observe une série de scènes d’exclusion tragi-comiques- le lien entre les deux étant la musique de Vinteuil, sonate dans le premier cas, septuor dans l’autre.

Partons de l’hypothèse que ce qui relie tous les personnages au narrrateur, Marcel, l’auteur Marcel Proust et les lecteurs et lectrices que nous sommes – ou non- - est bien la question d’en être ou de ne pas en étre dans le sens large de "faire partie de" ou plus restreint d’ appartenir à un groupe qui a ses codes propres. Dans le texte proustien l’exclusion peut se faire sur le mode tragique (comme je l’ai montré dans une communication intitulée "Saniette/Saintine", publiée dans Proust et les moyens de la connaissance, ed. Annick Bouillaguet, Presses Universitaires de Strasbourg, 2008 p.229-34) ou sur le mode comique mais elle est la condition sine qua non du drame – dans le sens d’action romanesque.

Cette causerie comprendra trois points principaux:

1.La Recherche comme comédie de l’exclusion en et du milieu Guermantes.

2. "En être" ou ne pas en être voilà la question.

3. Le cas Valcourt comme exemple de la dynamique de l’exclusion.

 

1.

L’ exclusion en milieu Guermantes.

La Recherche

peut se lire comme une comédie sur la peur de l’exclusion sous ses diverses formes - motif principal avec ses séquences, ses répétitions et ses variations. Avez vous remarqué que dans tous les salons du texte il existe un sujet récurrent de conversation entre les personnes présentes: où avez vous été invité précédemment? où le serez vous prochainement? Cela commence de manière ironique lorsque, à Madame de Gallardon qui lui dit

"il y a des gens qui prétendent que ce M. Swann est quelqu’un qu’on ne peut pas recevoir chez soi" est ce vrai? , l Princesse des Laumes rétorque : " Mais tu dois bien savoir que c’est vrai puisque tu l’as invité cinquante fois et qu’il n’est jamais venu".

Et quittant sa cousine mortifiee elle éclata de nouveau d’un rire qui scandalisa les personnes qui écoutaient la musique mais attira l’attention de Mme de Saint Euverte" (I. 330)

Le rire, comme nous le verrons, accompagne toujours le non.

En fait, inclure et/ou exclure est le jeu principal du salon aristocratique comme du bourgeois Mais surtout il est également, en filigrane, l’échange qui a lieu entre l’auteur et ses lecteurs, Proust et nous.

Les Guermantes s’auto excluent systématiquement en refusant avec la plus exquise politesse les invitations dont les accablent leurs connaissances mais, au contraire, vont faire des visites surprises à des parents qui ne s’attendaient pas à les voir et sont honorés de leur présence, gage d’exclusivité. Preuve en est ce commentaire du narrateur sur Madame de Guermantes:

"La princesse n’aimait pas dire aux gens qu’elle ne voulait pas aller chez eux. Tous les jours, elle écrivait son regret d’avoir été privée – par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation de son beau-frère, par l’Opéra, par une partie de campagne- d’une soirée à laquelle elle n’aurait jamais songé a se rendre. Elle donnait ainsi à beaucoup de gens la joie de croire qu’elle était de leur relation, qu elle eut volontiers été chez eux et qu’elle n’avait été empêchée de le faire que par des contretemps princiers qu’ils étaient flattés de voir entrer en concurrence avec leur soirée." (I, 328)

Même entre eux donc les aristocrates se snobent ce qui est le comble du paradoxe. Et ils se critiquent impitoyablement à grand renfort de diminutifs ridicules (Mémé, Babal, Grigri etc…). Ils adorent faire des plaisanteries sur les noms pour justifier leurs décisions arbitraires, la championne étant sans nul doute Oriane de Guermantes et ses mots d’esprit. D’ où le dialogue dans la même séquence, entre elle et Charles Swann (I, 336):

_ …Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste à temps, mais il finit mal!" dit-elle en riant.

_Il ne commence pas mieux, répondit Swann.

_En effet cette double abréviation!

_C’est quelqu’un de très en colère et de très convenable qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot.

_ Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer les second, il aurait mieux fait d’achever le premier pour en finir une bonne fois."

Comme vous le voyez, Proust n’hésite pas à utiliser la scatologie- vieux "truc" rabelaisien- pour faire rire ses personnages et ses lecteurs. Il sera plus direct à d’autres occasions et je ne citerai ici que la leçon que donne Monsieur de Charlus à son protégé dans Sodome et Gomorrhe sur l’art du refus d’en être avant un diner à Féterne:

Il y avait un terrain sur lequel ce que disait M. de Charlus était aveuglément cru et exécuté par Morel. Aveuglément et follement, car non seulement les enseignements de M. de Charlus étaient faux, mais encore, eussent-ils été valables pour un grand seigneur, appliqués à la lettre par Morel ils devenaient burlesques. Le terrain où Morel devenait si crédule et était si docile à son maître, c’était le terrain mondain. Le violoniste, qui, avant de connaître M. de Charlus, n’avait aucune notion du monde, avait pris à la lettre l’esquisse hautaine et sommaire que lui en avait tracée le baron: "Il y a un certain nombre de familles prépondérantes, lui avait dit M. de Charlus, avant tout les Guermantes, qui comptent quatorze alliances avec la Maison de France […] fort au-dessous des Guermantes, on peut cependant citer les La Trémoïlle, descendants des rois de Naples et des comtes de Poitiers; les d’Uzès, peu anciens comme famille mais qui sont les plus anciens pairs; les Luynes, tout à fait récents mais avec l’éclat de grandes alliances; les Choiseul, les Harcourt, les La Rochefoucauld. Ajoutez encore les Noailles, malgré le comte de Toulouse, les Montesquiou, les Castellane et, sauf oubli, c’est tout. Quant à tous les petits messieurs qui s’appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n’y a aucune différence entre eux et le dernier pioupiou de votre régiment. Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi, c’est la même chose, vous aurez compromis votre réputation et pris un torchon breneux comme papier hygiénique. Ce qui est malpropre." (III SG 475)

Qui est inclus par qui, quel jour, à quelle occasion et pour combien de temps est la base de la réputation d’un individu, aussi précieuse pour lui que son nom et son titre, le tout étant intimement lié. C’est pourquoi le duc de Guermantes tonnera contre son neveu: "

mais enfin, que diable ! quand on s'appelle le marquis de Saint-Loup, on n'est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise".

Le nom est le Sésame qui ouvre les portes des lieux où le narrateur rêve de pénétrer et où il ne pourra se faufiler que par la porte étroite de l’écriture d’un article dans le Figaro.La valeur du nom de plume devient alors égale a celui de la famille qui accepte de le recevoir. Grâce à l’art qu’il représente l’ex exclu est "in". D où l’inclusion des artistes de toutes sortes dans toute sortes de milieux,

Bergotte et Elstir, bien sûr, mais aussi Legrandin parce qu’il est dramaturge et le narrateur critique.

D’autre part, la multiplication ludique des noms dans le texte peut provoquer un sentiment d’exclusion chez le lecteur non averti. Notons qu’ il faut un double index pour les volumes d’A la recherché du temps perdu: celui des noms des personnes réelles à confronter avec celui des personnages fictifs, qui parfois, comme dans le cas de Saintine, justement, s’interpénètrent! (Saintine est le pseudonyme du romancier Joseph-Xavier Boniface (1798-1865) dont Proust avait lu Picciola, ou le Prisonnier de Fenestrelle et le nom d’un personnage ami de Charlus dans La Prisonnière).

Prenons comme exemple un dialogue lors de la réception chez Madame de Villeparisis, à laquelle assiste le narrateur dans Le Côté de Guermantes C’est Alix, la marquise du quai Malaquais, qui parle à l’ hôtesse:

_ Ma chère, Madame de Luynes me fait penser à Yolande; elle est venue hier chez moi, si j’avais su que vous n’aviez votre soirée prise par personne, je vous aurais envoyé chercher; Madame Ristori qui est venue a l’improviste, a dit devant l’auteur des vers de la reine Carmen Sylva. C’ était d’une beauté!

"Quelle perfidie" pensa Madame de Villeparisis. C ’est surement de cela qu’elle parlait tout bas, l’autre jour, à Mme de Beaulaincourt et à Mme de Chaponay." "J’étais libre mais je ne serais pas venue répondit-elle. J’ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n’est plus qu’ une ruine. Et puis je déteste les vers des Carmen Sylva. La Ristori est venue ici une, fois amenée par la duchesse d’Aoste, dire un chant de L’ Enfer, de Dante. Voilà où elle est incomparable… (II, 499)

Il s’agit donc, on le voit, d’avancer les relations familiales et mondaines comme des pions à l’intérieur d’une lutte sans merci pour gagner le haut du pavé culturel de l’époque. Le lecteur d’aujourd’hui est en droit de se sentir exclu de la conversation s’il ne peut pas identifier immédiatement de qui ou de quoi on parle. En effet, si la référence à L’Enfer de Dante ne fait pas problème, pour un cercle plus restreint le nom de Carmen Sylva sera reconnu comme le pseudonyme de la reine de Roumanie (1843- 1916). Celui d’Adelaide Ristori, tragédienne italienne (1822-1906) éveille encore de nos jours un écho pour ceux qui s’intéressent au théâtre mais le prénom Yolande n’amène pas instantanément l’image d’une La Rochefoucauld qui devint duchesse de Luynes par mariage en 1867!

Quant aux références à Mmes de Beaulaincourt et de Chaponay, le jeu est encore plus pervers si l’on sait que Marcel Proust a écrit en 1921 à Robert de Montesquiou, modèle nié de son baron de Charlus :

"ma Mmede Villeparisis est plutôt Mme de Beaulaincourt (avec un rien de Madame de Chaponay Courval.) J’ai même dit qu’elle peignait des fleurs pour ne pas dire qu elle en fabriquait. Car Mme de Beaulaincourt en faisait d’’artificielles et c’ eut été trop ressemblant

"( Corr. XX, 196) . Voilà un beau démenti à ceux qui croyaient reconnaitres les roses de Madeleine Lemaire dans les aquarelles de "Tante Madeleine".

 

Ainsi donc le texte est codé, surcodé, pourrait on dire, destiné aux happy few qui connaissent les clés réelles des personnages fictifs – ou lisent les notes des éditions critiques. Il exclut, en tout cas, une lecture inattentive qui ne tenterait pas de pénétrer dans les dessous de l’écriture.

 

2.En être ou ne pas en être

Le désir d’être écrivain a présidé à l’exécution de l’oeuvre. "Suis je romancier ?" se demande avec inquiétude Proust dans le Carnet dit de 1908 – et il passera le reste de son existence à prouver qu’il l’ est, qu’il fait bien partie de ce "petit clan" là en écrivant précisément A la recherche du temps perdu avec pour thème inscrit en toutes lettres dans le texte du Côté de Guermantes "l’ histoire d’une vocation". Les doutes de l’auteur sur son talent peuvent aujourd’hui nous faire sourire puisque nous savons qu’il a réussi, à être du petit cercle des plus grands écrivains- Mais pour quels lecteurs?

Qui sont les élus? Qui sont les exclus? En novembre 1912, un an avant la parution de Du côté de chez Swann Proust écrit à Mme Straus: "

pour ce second ouvrage, qui sera certainement le dernier (sauf des recueils d’articles, des études critiques) il me plaisait de m’adresser à un public plus vaste, aux gens qui prennent le train et achètent avant de monter dans le wagon un volume mal imprimé."

(Corr. XI, 292). Tous les voyageurs de la classe moyenne qui ne peuvent s’offrir qu’un livre broché sont donc ici invités à devenir les lecteurs de la Recherche, et l’idée d’un Proust pour tous va dominer le discours critique qui souhaite voir l’oeuvre atteindre un large public c’est-à-dire faire accepter par le plus grand nombre possible un texte longtemps relégué dans le placard des classiques ou dans l’enfer des manuels scolaires sous forme de morceau choisi – toujours le même, la madeleine, à l’exclusion de tout le reste…La multiplication des éditions dites de poche dans les années 80 va contribuer à mettre Proust à la portée de toutes les bourses et, la récente mise en bande dessinée du début de la Recherche vise les lecteurs de 7 à 77 ans.

Dans Le Temps retrouvé, cependant - et dans des parties qui sont rédigées environ à la même époque que la lettre à Mme Straus-Proust avertit par deux fois que son livre n ’est pas forcément "pour tout le monde". Il exclut le lecteur naïf dans tous les sens du terme, celui/celle pour qui n’est pas fait le livre "trop savant, trop obscur" pour de multiples raisons (dont, entre autres, l’incapacité à déchiffrer les signes de l’ inversion) c’est- à- dire reconnaitre qui en est et qui n’en n’est pas.

Il excuse également ceux "dont les yeux ne seraient pas de ceux à qui [s]on livre conviendrait pour bien lire en soi-même".

Les héritiers d’un Proust pour "petits clans" qui se réclament de ces passages et de quelques autres transforment les lecteurs potentiels de Proust en autant de Madame de Valcourt, l’exclue par excellence, qui ne seront pas invités à la fête du texte. Je ne sais pas combien d’entre vous se rappellent qui est Madame de Valcourt mais j’ai longtemps fait moi -même et bien à tort l’impasse sur ce personnage

,

rajouté à la hâte par Proust au folio 38 r du Cahier X (N.a.fr. 16717) et que les index quand ils se soucient de la nommer définissent comme "Amie" de Madame de Mortemart. Cachotteries de cette dernière à son intention. III 774-776." Son nom n’apparait ni dans la liste des personnages de la Recherche sur le Web ni dans le récent Bottin proustien de Michel Erman. Et pourtant Edith de Valcourt existe sur le papier, au même titre que les centaines d’autres personnages qui peuplent plus ou moins longuement les pages de la Recherche. Juste avant sa fugitive- mais capitalissime- apparition dans le texte de La Prisonnière, Proust intercale un épisode comique ridiculisant le baron de Charlus par le biais d’une maladroite prolepse: " pour anticiper de quelques semaines sur le récit que nous reprendrons aussitôt après cette parenthèse et que nous ouvrons pendant que Monsieur de Charlus, Brichot et moi nous dirigeons vers la demeure de Mme Verdurin" (III,720). Proust, donc, glisse à cet endroit la lettre de Léa à Morel qui explique ce qu’ "en être" veut vraiment dire sans la citer toutefois in extenso parce que "sa grossierété empêche qu’ elle soit reproduite ici".

Cette ellipse est immédiatement suivie d’un gros plan sur Monsieur de Charlus comprenant enfin le quiproquo – un des effets comiques les plus fréquents dans la Recherche, basé sur le double entendre:

Le baron était surtout troublé par ces mots " en être ". Après l’avoir d’abord ignoré, il avait enfin, depuis un temps bien long déjà, appris que lui-même " en était ". Or voici que cette notion qu’il avait acquise se trouvait remise en question. Quand il avait découvert qu’il " en était " il avait cru par là apprendre que son goût, comme dit Saint-Simon, n’était pas celui des femmes. Or voici que, pour Morel, cette expression " en être " prenait une extension que M. de Charlus n’avait pas connue, tant et si bien que Morel prouvait, d’après cette lettre, qu’il " en était " en ayant le même goût que des femmes pour des femmes mêmes. Dès lors la jalousie de M. de Charlus n’avait plus de raison de se borner aux hommes que Morel connaissait, mais allait s’étendre aux femmes elles-mêmes. Ainsi les êtres qui " en étaient " n’étaient pas seulement ceux qu’il avait crus, mais toute une immense partie de la planète, composée aussi bien de femmes que d’hommes, aimant non seulement les hommes mais les femmes, et le baron, devant la signification nouvelle d’un mot qui lui était si familier, se sentait torturé par une inquiétude de l’intelligence autant que du cœur, née de ce double mystère, où il y avait à la fois de l’agrandissement de sa jalousie et de l’insuffisance soudaine d’une définition.

(III, 720)

3. Le cas Valcourt

J’ai choisi dans La Prisonnière un ajout de 1917 à la longue séquence que les éditeurs de la Bibliothèque de la Pléiade appellent dans leur résumé: "Charlus se brouille avec les Verdurin" et d’autres éditeurs (Flammarion, Hachette) simplement "Soirée chez les Verdurin" parce que c’est sans doute entre les pages 703 et 837 de l’édition de la Pléiade qu’apparait le plus clairement le schéma d’exclusion/inclusion qui est l’un des moteurs de l’écriture proustienne, schéma fugitivement projeté sur le personnage de Mme de Valcourt (l’exclue) entre parenthèses dans le texte lui-même (p. 773). Dans ces pages sont concentrés les effets comiques (de geste, de situation, de caractère et de moeurs) disséminés dans d’autres parties du texte.

 

Proust a mis en place un certain nombre de scènes mondaines qui sont toutes des lieux de répétition du même motif du malentendu et de l’ exclusion: celle-ci est la penultième, avant le Bal de têtes du Temps retrouvé mais après la soirée chez les Verdurin en Normandie dans Sodome et Gomorrhe. Jacques Dubois, dans un article intitulé "Charlus à la Raspelière: un jeu de barres sociales" a analysé, dans une perspective socio critique ‘les méprises" et le mépris" qui conduisent à l’ exclusion de certains membres du groupe à un moment donné de son histoire. Madame de Valcourt, sorte de mise en abîme de l’ expérience de l’exclusion sur le mode ludique, fut rajoutée par Proust comme contrepoint à la pathétique expulsion de Saniette par Monsieur Verdurin et le rejet brutal de Charlus par Morel quelques instants /pages plus tard. Charlus sauvera la face grâce à la Reine de Naples. Mais Saniette en mourra. L’épisode Valcourt se situe entre les deux et on pourrait dire que c’est une reprise de la scène Villeparis, amplifiée par les commentaires ironiques du narrateur, témoin d’un moment d’exclusion typique:

Les regards allaient recommencer à s’échanger entre M. de Charlus et sa cousine… Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soiree pour faire entendre Morel. Or, pour elle cette soirée n’avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu’elle allait pourtant prétendre être le sien, et qui était –réellement- celui de Monsieur de Charlus. Elle ne voyait là qu’ une occasion de donner une soirée particulièrement élégante et déjà, calculait qui elle inviterait et qui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation dominante des gens qui donnent des fêtes, (ceux la même que les journaux mondains ont le toupet et la bêtise d’appeler "l’élite") altère aussitôt le regard – et l’écriture- plus profondément que ne le ferait la suggestion d’un hypnotiseur. (III, 772)

 

Dès le Cahier 51, édité par Bernard Brun et Henri Bonnet sous le titre Matinée chez la Princesse de Guermantes, Proust avait prévu une soirée à laquelle assisterait le narrateur, le personnage qui s’appelait alors le marquis de Guercy et un jeune pianiste, au cours de laquelle auraient lieu des renversements d’alliance, des manoeuvres de rapprochement et de mise à distance, mais pas encore d’exécution publique comme le renvoi de Saniette ni de scène de comédie pure comme les deux pages concernant Madame de Valcourt:

Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des " élues ", avait pris, par ce fait même, l'air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu'en-dira-t-on. " N'y aurait-il pas moyen que je donne une soirée pour faire entendre votre ami? " dit à voix basse Mme de Mortemart, qui, tout en s'adressant uniquement à M. de Charlus, ne put s'empêcher, comme fascinée, de jeter un regard sur Mme de Valcourt (l'exclue) afin de s'assurer que celle-ci était à une distance suffisante pour ne pas entendre. " Non, elle ne peut pas distinguer ce que je dis ", conclut mentalement Mme de Mortemart, rassurée par son propre regard, lequel avait eu, en revanche, sur Mme de Valcourt, un effet tout différent de celui qu'il avait pour but : " Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce regard, Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chose dont je ne dois pas faire partie. " " Vous voulez dire mon protégé ", rectifiait M. de Charlus, qui n'avait pas plus de pitié pour le savoir grammatical que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis, sans tenir aucun compte des muettes prières de celle-ci, qui s'excusait elle-même en souriant : " Mais si..., dit-il d'une voix forte et capable d'être entendue de tout le salon, bien qu'il y ait toujours danger à ce genre d'exportation d'une personnalité fascinante dans un cadre qui lui fait forcément subir une déperdition de son pouvoir transcendantal et qui resterait en tous cas à approprier. " Madame de Mortemart se dit que le mezzo-voce, le pianissimo de sa question avaient été peine perdue, après le " gueuloir " par où avait passé la réponse. Elle se trompa. Mme de Valcourt n'entendit rien, pour la raison qu'elle ne comprit pas un seul mot. Ses inquiétudes diminuèrent, et se fussent rapidement éteintes, si Mme de Mortemart, craignant de se voir déjouée et craignant d'avoir à inviter Mme de Valcourt, avec qui elle était trop liée pour la laisser de côté si l'autre savait " avant ", n'eût de nouveau levé les paupières dans la direction d'Édith, comme pour ne pas perdre de vue un danger menaçant, non sans les rabaisser vivement de façon à ne pas trop s'engager. Elle comptait, le lendemain de la fête, lui écrire une de ces lettres, complément du regard révélateur, lettres qu'on croit habiles et qui sont comme un aveu sans réticences et signé. Par exemple : " Chère Édith, je m'ennuie après vous, je ne vous attendais pas trop hier soir (comment m'aurait-elle attendue, se serait dit Édith, puisqu'elle ne m'avait pas invitée ?) car je sais que vous n'aimez pas extrêmement ce genre de réunions, qui vous ennuient plutôt. Nous n'en aurions pas moins été très honorés de vous avoir (jamais Mme de Mortemart n'employait ce terme " honoré ", excepté dans les lettres où elle cherchait à donner à un mensonge une apparence de vérité). Vous savez que vous êtes toujours chez vous à la maison. Du reste, vous avez bien fait, car cela a été tout à fait raté, comme toutes les choses improvisées en deux heures, etc. " Mais déjà le nouveau regard furtif lancé sur elle avait fait comprendre à Édith tout ce que cachait le langage compliqué de M. de Charlus. Ce regard fut même si fort qu'après avoir frappé Mme de Valcourt, le secret évident et l'intention de cachotterie qu'il contenait rebondirent sur un jeune Péruvien que Mme de Mortemart comptait, au contraire, inviter. Mais, soupçonneux, voyant jusqu'à l'évidence les mystères qu'on faisait, sans prendre garde qu'ils n'étaient pas pour lui, il éprouva aussitôt, à l'endroit de Mme de Mortemart, une haine atroce et se jura de lui faire mille mauvaises farces, comme de faire envoyer cinquante cafés glacés chez elle le jour où elle ne recevrait pas, de faire insérer, celui où elle recevrait, une note dans les journaux disant que la fête était remise, et de publier des comptes rendus mensongers des suivantes, dans lesquels figureraient les noms connus de toutes les personnes que, pour des raisons variées, on ne tient pas à recevoir, même pas à se laisser présenter. (III, 774-5)

Nous avons là une accumulation d’effets comiques qui reprennent l’aparté si fréquent dans les comédies de Molière ici sous forme de parenthèses et d’ italiques pour opposer ce que disent, ce que pensent et ce qu’entendent les trois personnages mis en scène, Mme de Mortemart, le baron de Charlus et Mme de Valcourt, soudain rabaissés à leur seul prénom: Marie Thérèse, Palamède, Edith. La vengeance suprême du ‘jeune Péruvien" sans nom -mais qui en était sans le savoir- sera d’inclure dans la liste des invités futurs de Mme de Mortemart tous ceux qu’elle aurait de facto exclus.

CONCLUSION

Proust souligne de diverses manières que l’exclusion ne peut être représentée sur le mode comique que si elle a lieu entre gens du même monde et non dans un rapport hiérarchique. Elle est tragique quand le rejet de l’autre a pour base le niveau social, la religion ou l’orientation sexuelle. Elle est comique lorsqu’elle est réduite à un ridicule jeu de salon à la mécanique bien huilée. Finalement seul l’artiste, non point par sa personne mais par le biais de son oeuvre, a le pouvoir d’inclure ou d’exclure l’autre qu’est le lecteur/spectateur et de s’introduire dans TOUS les milieux. En tant que romancier Proust exclut comme modèle d’intelligence celle qui exclut par excellence: Madame de Guermantes, en faisant dire à son narrateur, atterré par son incompréhension des Sept Princesses de Maeterlinck, "Quelle buse!" Et par un repentir textuel tardif mais révélateur, il inscrit furtivement l’épisode Valcourt – symbole de l’exclusion- dans le passage de La Recherche que j’ai soumis à votre lecture et confie à votre mémoire.

 

 

Elyane Dezon-Jones

Washington University in Saint Louis.