Avril 2012 : Illiers-Combray

par Catherine Le Gallen

 

Nous étions une trentaine de membres du Cercle Littéraire à nous prendre pour M. SWANN en faisant tinter la petite cloche de la grille. Mais ce n’est pas Françoise qui nous a ouvert ce matin là, nous sommes en 2012 et c’est Mireille NATUREL, Secrétaire Générale de la SAMP qui nous reçoit et va nous faire visiter la maison, celle où Marcel enfant a passé d’inoubliables vacances de 6 à 9 ans, avant que ses crises d’asthme à répétition ne lui interdisent de venir y respirer de redoutables pollens. Il n’y reviendra qu’à l’âge de quinze ans, en 1886 pour les obsèques de sa tante Elisabeth.

 

 

 

1- La Maison

 

M. SEDILLOT, Maire d’ILLIERS-COMBRAY nous accueille et précise quelques points :

 

Il s’agit de la maison de l’oncle Jules AMIOT, beau-frère d’Adrien PROUST dont il avait épousé la sœur Elisabeth et qui voyageait souvent en Algérie pour son commerce de tissus et nouveautés, c’est pourquoi l’on retrouve des éléments de décor comme des céramiques en frise sur la façade de la maison, de la cuisine, du petit salon mauresque où il aimait faire la sieste.

 

La famille PROUST, originaire du Perche, s’est installée à ILLIERS au début du 19ème siècle ; le grand-père

 

Louis PROUST, la grand’mère Virginie TORCHEUX, ont une épicerie sur la place de l’église St Jacques, non loin de la boutique de leur gendre Jules AMIOT qui a épousé leur fille Elisabeth (tante Léonie dans la Recherche). Adrien PROUST le fils doué pour les études devient le célèbre médecin hygiéniste, épouse Jeanne WEIL à Paris, où naît Marcel en 1871.

 

La maison, détériorée avec le temps, a été restaurée par Germaine AMIOT et M. Philibert-Louis LARCHER, premier secrétaire de la Société de Amis de Marcel Proust créée en 1947, ce qui permet à la SAMP d’y installer son siège et de la meubler avec divers dons et legs, venant de Mme Suzy MANTE-PROUST et d’Odile GEVAUDAN-ALBARET, fille de Céleste ALBARET qui après avoir servi Marcel PROUST pendant 8 ans jusqu’à la fin de sa vie, avait hérité du son mobilier.

 

M. SEDILLOT nous fait remarquer que la maison est située à l’angle de 2 rues : La rue du Docteur PROUST (ancienne rue du St Esprit) et la rue Florent d’ILLIERS, le constructeur de l’église St Jacques au 15ème siècle, et serait un compagnon de Jeanne d’Arc. Cette situation permettait à la tante de suivre du regard les allées et venues des habitants d’ILLIERS.

 

La ville d’ILLIERS-COMBRAY est maintenant jumelée avec Gemünden-Wohra (Allemagne), Coniston (GB) où se trouve la maison de RUSKIN dont PROUST a traduit les œuvres, et Anversa des Abruzzes (Italie) où vécut d’ANNUNZIO.

 

Nous remercions M. le Maire pour ces informations qu’il complète avec un rappel de la célèbre " madeleine " : petit gâteau tout rond, en forme de coquille St Jacques et non ovale comme partout ailleurs, en référence à l’église St Jacques, cette coquille est le signe de ralliement des pèlerins se rendant à Compostelle.

 

2- La Cuisine

 

Après le buffet (thé, café, jus de fruits et naturellement madeleines), Mireille NATUREL nous entraîne au jardin : un rayon de soleil, furtif en cette fin d’Avril, fait étinceler les gouttes de la dernière pluie sur la pelouse, et nous nous rendons dans la cuisine où Françoise régnait entre les casseroles de cuivre et la rôtissoire.

 

Mireille NATUREL nous rappelle combien le petit Marcel était impressionné par les scènes qu’il a plus tard décrites dans le Recherche : la mise à mort des poulets comme dans une tragédie grecque, les flots de sang, les flammes de l’enfer devant la rôtissoire…et comment Françoise martyrisait la pauvre servante. Sur la table, une assiette au décor d’asperge en relief nous rappelle la scène.

 

D’autres objets s’offrent à notre regard : les petits pots de porcelaine servant à la crème au chocolat, la cloche à fromage en terre cuite et la cafetière à deux récipients pour la cérémonie du café joliment décrite dans Jean Santeuil nous précise M. Jean-Paul HENRIET, Maire de CABOURG..

 

3- L’Orangerie

 

Nous quittons la cuisine et sa souillarde surélevée pour revenir au jardin, passer devant l’ancien hammam en attente de restauration et entrer dans l’orangerie servant de réserve aux fauteuils d’osier, aux murs couverts d’agrandissements de photos de la famille PROUST prises au cours de promenades dans les environs.

 

4- La Salle à manger

 

Retraversons le jardin et entrons dans le logis principal par la salle à manger, reconstituée dans le style second empire. Mireille NATUREL nous décrit le jeune Marcel lisant sous la suspension en attendant le déjeuner, comptant les jours à l’éphéméride mis à jour chaque matin et rêvant devant les assiettes au décor des Mille et une Nuits (remplacées par d’autres lors de la restauration de cette pièce), sur le mur tendu de cuir de Cordoue.

 

L’horloge et le feu dans la cheminée évoquent déjà les thèmes du temps et de la lumière, partout présents dans la Recherche.

 

5- La Chambre de Marcel PROUST

 

C’est au pied de l’escalier décrit dans Combray, que Mireille NATUREL nous fait revivre la triste montée de l’enfant privé du baiser de sa mère lorsqu’un invité la retient au salon.

 

Nous montons au premier étage et entrons dans une petite chambre meublée d’un lit à courtines, d’une table de chevet où reste encore un exemplaire d’un des romans de G.SAND que " maman " lisait avec lui.

 

Leurs lectures favorites sont à cette époque François le Champi, La Mare au Diable, ces romans où il est question d’enfant trouvé, d’enfant adopté qui finit par épouser sa mère adoptive, lui qui aime si fort sa maman et en est si tendrement aimé …

 

A côté se trouve la lanterne magique. Les plaques de verre, précieuses, fragiles et multicolores sur lesquelles Proust découvrait les aventures de Geneviève de Brabant.

 

Le plus jeune d’entre nous, Louis-Alexis (dix ans), suit la visite avec beaucoup d’attention, particulièrement touché par l’histoire de l’enfant PROUST, si sensible et imaginatif.

 

6- La Chambre de Tante Léonie

 

Sur le même palier, une chambre plus grande avec deux commodes, un portrait de la tante, le lit aux draps brodés placé tout près de la fenêtre d’où, nous dit PROUST, elle guettait la vie des habitants d’Illiers pour en commenter les allées et venues avec Françoise.

 

Sur la table de chevet la bouteille de Vichy Célestins voisine avec l’infusion de tilleul attendant qu’on y trempe la madeleine, celle qui réveillera le souvenir de Marcel devenu adulte et suscitera sa vocation d’écrivain, effet de la mémoire involontaire.

 

7- Autres chambres

 

Dans le chambre voisine, au même étage, on remarque un tableau de Madeleine LEMAIRE représentant des anémones (elle n’a pas peint que des roses !) Un piano rappelle le grand ami Reynaldo HAHN. Le lit apporté de Paris est celui de Céleste ALBARET.

 

Mireille NATUREL nous rappelle que Madeleine LEMAIRE avait aidé à la publication des Plaisirs et les Jours en illustrant le livre de nombreuses aquarelles.

 

Une dernière chambre sert au secrétariat de la SAMP. On y a placé des meubles venant de l’appartement du Bd Haussmann, légués par la fille de Céleste ALBARET qui en avait hérité, ainsi qu’un tableau de BAIGNIERES, ami que Marcel PROUST allait visiter à Trouville.

 

8- La Salle aux Photos

 

Sous les combles une galerie de photos du fils du célèbre NADAR nous présente les amis et les relations de PROUST, Mme STRAUSS, Jeanne POUQUET, tout le Faubourg St Germain est là, ainsi que des séries de photos de musiciens (R. HAHN, DEBUSSY…) d’écrivains (A. FRANCE, ZOLA…)

 

Nous y retrouvons les modèles des personnages de la Recherche comme Charles HAAS, Robert de MONTESQUIOU, Laure HAYMAN, Robert d’HUMIERES, la Comtesse GREFFULHE.

 

9- Le Salon Rouge

 

Redescendus au rez-de-chaussée, nous entrons dans le salon pour y admirer le portrait du Docteur PROUST, très impérial dans sa toge, peint par Jules LECOMTE de NOUY, et celui de Jeanne WEIL, sa femme, par Anaïs de BEAUVAIS. Ces deux tableaux ont été donnés par Suzy MANTE –PROUST.

 

Deux jolis meubles proviennent du Bd Haussmann : une écritoire de jeune fille ayant appartenu à Jeanne WEIL et sa table à ouvrage en marqueterie BOULLE.

 

10- Le Salon Oriental

 

Le petit salon au décor mauresque rassemble les souvenirs que l’oncle Jules AMIOT rapportait de ses voyages en Algérie : un porte-Coran, un plateau de cuivre, des vitraux aux fenêtres, un paravent (hélas délabré), un portrait de femme algérienne et un tableau dans le style orientaliste de l’époque "  Les terrasses d’Alger "

 

11- Le Musée

 

La visite se termine par la salle du musée présentant sur les murs et dans des vitrines des documents émouvants, du diplôme du baccalauréat de Marcel PROUST à la thèse (énorme volume) du Docteur PROUST ainsi que son tout petit nécessaire de voyage.

 

De nombreuses archives : correspondances familiales ou administratives et littéraires, photos et coupures de journaux.

 

Pause-Déjeuner

 

Départ pour Sandarville, à 10 km d’Illiers, dans une ravissante auberge aux murs couverts de tableaux champêtres, où nous attend un déjeuner composé de plats succulents servis par une hôtesse souriante et empressée.

 

 

Nous disposons de trois grandes tables permettant des conversations animées. Après s’être rassasiée de souvenirs littéraires, l’assemblée apprécie maintenant les nourritures terrestres.

12- L’église St Jacques

 

L’après-midi nous ramène à Illiers-Combray : " On reconnaissait le clocher de Saint Hilaire de bien loin, inscrivant sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas encore… " C’est ainsi que PROUST découvrait son cher clocher en arrivant de Paris par le train.

 

L’église St Jacques, restaurée au 15ème siècle par Florent d’ILLIERS à la fin de la guerre de 100 ans, comporte encore au nord quelques parties romanes, restes de l’ancien bâtiment. Le chœur, les travées

 

et le portail ouest sont gothiques.

 

Les commentaires très documentés de la Conférencière de l’Office de Tourisme, que Mme Yvette LE ROUX avait pris soin de retenir, nous éclairent sur les particularités de cette église, en particulier sur les boiseries de la partie gothique de la nef.

 

Ici règne le bois : mobilier, rétable et lambris couvrant les parois.

 

Dans les travées, le banc de la famille PROUST est recouvert de velours (autrefois rouge).

 

La voûte a été repeinte au 19ème siècle lors d’une restauration.

 

Les poutres peintes sont impressionnantes. Il a fallu des chênes gigantesques pour produire ces poutres pleines et uniformes, en raison de la largeur exceptionnelle de l’église : 14,30 mètres sur une longueur de 44.70 mètres. Les poutres sont décorées de divers motifs religieux, sur les angles des coquilles évoquent le nom de St Jacques.

 

On imagine le petit Marcel PROUST rêvant devant les vitraux représentant les saints patrons de l’église, et Florent d’ILLIERS en chevalier.

 

M. MASSON, titulaire de l’orgue de l’église de CABOURG, clôture la visite en nous faisant un mini-concert d’orgue très apprécié.

 

13- Le Pré Catelan

 

Il nous reste encore la promenade dans le jardin familial, dessiné par l’oncle Jules AMIOT " horticulteur et cuisinier " dans le genre des jardins anglais - avec des collines, une petite rivière, une grotte - reconstruit dans l’univers de Marcel PROUST sous le nom de " parc de M. SWANN ".

 

Il suffit de traverser le Loir où nagent de nouveau quelques cygnes, pour entrer dans le Pré Catelan.

 

Le nom est inspiré de celui d’un troubadour du 13ème siècle, tué dans le bois de Boulogne, à côté de Paris, par les archers du roi, c’est pourquoi l’oncle Jules a fait construire " la maison des archers " au détour d’une allée.

 

L’autre inspiration est orientale : les arbres exotiques ont été acclimatés à partir de végétaux rapportés de ses voyages en Algérie. Une noria permettait d’alimenter un système d’irrigation destiné aux plates-bandes, au potager et aux serres.

 

Des escaliers de pierre, un bassin, des plantes étranges, tout incite à la rêverie.

 

A l’extrémité du jardin, la barrière blanche que PROUST pose à l’entrée du parc de M. SWANN, ouvre le regard sur la plaine et la haie des " chères aubépines " bordant le chemin extérieur au jardin.

 

Epilogue

 

Une journée d’exception, rare, où trois siècles se croisent : la fin du 19ème retrouvant les vestiges des familles AMIOT et PROUST, le début du 20ème au cours duquel Marcel PROUST a bâti son œuvre sur ses souvenirs et le 21ème, où nous sommes installés dans le présent d’une maison qui, comme VENISE, se fissure et s’effrite. C’est ainsi qu’elle émeut, c’est ainsi qu’elle navigue, dans le temps.