Une  amie de Vinteuil à Venise

par Annick Polin

 

14/12 Après le survol des Alpes enneigées, me voici sur la lagune : le bateau à moteur suit d’abord tranquillement les alignements de bricole(1), puis s’ébroue, file et bondit jusqu’à la riva degli Schiavoni.  Dans le blanc des nuages, un rayon de soleil : l’air vibre, l’eau miroite soudain.

Quand le dimanche 17/12, par grand beau, je regarderai San Marco depuis le campanile de San Giorgio Maggiore, je reconnaîtrai la franche lumière que peint Canaletto le jour de l’Ascension 1731 ou 32 (2), celle qui dessine précisément les angles du Palais des Doges,

tandis qu’à notre arrivée, c’était plutôt la lumière des toiles de  Monet (3), humide, marine, qui estompe les formes et pâlit le rose de la brique.

Nous accostons presque devant la façade gothique du palais Dandolo (4), où nous allons séjourner, comme Proust, Musset et  Georges Sand, Wagner, Debussy… 

Si l’intérieur de l’hôtel historique est fastueux, c’est la vue depuis le dernier étage du Danieli Excelsior qui envoûte : inoubliable petit déjeuner avec vue à droite sur la piazzetta  San Marco : le campanile et les colonnes de granit venues de Césarée, et les  gondoles accostées au molo ; de l’autre côté du grand canal, sur le Dorsoduro, l’église de La Salute, et  plus loin encore l’église du Redentore sur  la Giudecca,  et puis l’îlot de San Giorgio Maggiore. Et pour guider nos yeux d’un point à l’autre, des vaporetti  ici, puis là, ici et là des gondoles et  des bateaux à moteur, contrastant avec l’immobilité du gros Costa, bientôt interdit par les Vénitiens.

 

15/12 au soir, au palazzo Contarini Polignac, une conférence de Luc Fraisse nous fait entrer dans l’intimité de Proust : du côté de sa famille, et du côté de ses amis : Marie Norlinger, dont nous écoutons la voix, et son cousin Reynaldo Hahn, dont nous écoutons le piano sous les doigts d’Anne-Lise Gastaldi, celui-là même que le musicien avait fait installer dans la coque pansue de la grosse péotte noire (5) , pour pouvoir accompagner ses mélodies vénitiennes, chantées en plein air sur des "piccoli canali" à la demande de Madame de Béarn.   

 
 

 

 

 

Ce fut une conférence-confidences qui  nous a tous remplis d’émotion, nous préparant à entendre le lendemain, Reynaldo lui-même : son journal lu par Clément Hervieu Léger, ses chants et sa musique interprétés par  la soprano Marie-Laure Garnier  et la pianiste Anne-Lise Gastaldi.

Et puis Anne Lise au piano et Virginie Buscail au violon  nous ont littéralement empoignés le cœur et le corps avec la sonate  opus 75 de Saint-Saëns. Inoubliable concert !

Le 16/12 au matin, Camille Devernantes a dévidé, pour nous guider dans la Venise de La Recherche, le fil qui relie le manteau d’Albertine au tableau de Carpaccio (vu à la Galleria dell’Academia), via les tissus de Fortuny (vus dans  son atelier de la Giudecca).

C’était une mise en bouche et en espace du texte proustien qui donnait aux auditeurs un sourire gourmand : le  plaisir était décuplé par cette synesthésie des émotions, littéraires et géographiques. A la différence du narrateur, désenchanté dès lors que sa mère quitte Venise, nous assistions à la lente réalisation de notre [bonheur], construit artistement, sans hâte, mot par mot, par Proust/Camille Devernantes.

 

Comme le narrateur  et sa mère, à l’avant-veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann [lui] avait donné les reproductions. Nous avons effectivement vu La Charité de Giotto, la puissante ménagère,  tend[re] à Dieu son cœur enflammé,(…) comme une cuisinière passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu'un qui le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée.

 

 

Nous avons même eu le temps (nous étions seules lors de notre 2ème visite de la  la chapelle Scrovegni, le même jour !) de reconnaître, dans  la fresque de « la lamentation du Christ », les anges exécutant  des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand renfort d'ailes.

J’ai été pour ma part  émue de retrouver dans l’église des Eremitani, (où le soir nous avons eu la chance d’écouter les Solisti Veneti), la trace, puisque la fresque du martyre de saint Jacques de Mantegna a été terriblement endommagée par les bombardements, du guerrier purement décoratif, appuyé sur son bouclier, tandis qu'on se précipite et qu'on s'égorge à côté de lui, auquel le narrateur compare un grand gaillard en livrée, immobile, sculptural, chez la marquise de Saint-Euverte.

Et aussi, comme en écho à mon propre travail sur la conversion de saint Augustin (6), une fresque de Guariento représentant le saint dans le petit jardin de Milan.

 

Séjour enchanteur donc,

dans la cité de marbre et d'or « rehaussée de jaspe et pavée d'émeraudes».

 

Grand merci aux intervenants  et aux organisateurs,

Nous  guettons déjà  les prochaines propositions !

 

Annick POLIN

 

http://annickpolin.wixsite.com/litterature-peinture

(1) Bricole : pieux groupés attachés par des cordes qui servent de repère.

(2) Canaletto, Venise, le Bucentaure de retour au Môle, le jour de l'Ascension. Vers 1731-1732. Durham, Bowes Museum.

(3) Monet, Saint Georges le Majeur 1908 - Indianapolis Museum of art.

(4) Visible à gauche de la toile de Canaletto : le Môle  et la riva degli Schiavoni vus du bassin de San Marco vers 1730, Kunsthistoriches Museum ,Vienne.

(5) Henri de Régnier dans « L’Altane ou la vie vénitienne ».

(6) Conférence :parcours  croisé Littérature et Peinture sur la conversion de saint Augustin, à 17h45, le 10 janvier 2018, à l’auditorium du Musée des Beaux-Arts de Caen.