Proust et Vermeer

Exposition Vermeer et les maitres de la peinture de genre au musée du Louvre juqu'au 22 mai, à Dublin à partir du 17 juin... puis à Washington

Présentation de l'exposition par Blaise Ducos, commissaire de l'exposition

- Site Essential Vermeer

- Emission Les Chemins de la Philosophie, France Culture du lundi 3 avril au vendredi 7 avril, à 10h : Le mystère Vermeer (mercredi 5 avril Proust face à la vue de Delft)

- Emission "Les Regardeurs" France -Culture , "La femme à la balance"

 

- Correspondance de Marcel Proust évoquant Vermeer

« Comment va la Charité de Giotto ? »            Et… la  Laitière de Vermeer ?

par Annick Polin

                            (... suite de la page d'accueil)

 

Ainsi en est-il de La Laitière qui s’inscrit dans la densité du réel, avec la présence très matérielle du mur, de la nature morte et du tablier bleu. A la différence de certains critiques qui se projettent dans l’étape suivante de la recette du pain perdu, elle est toute entière absorbée dans son geste de fille de cuisine, toute entière présente  à l’écoulement maîtrisé du lait. Rien d’autre que le juste geste, ici et maintenant. Et le titre donné au tableau atteste bien le symbole nourricier qu’on lui attribue.

On sait que lors du voyage de Proust en Hollande, en 1902, La Laitière n’était pas encore entrée dans les collections du Rikjsmuseum (2).

Mais s’il l’avait vue, n’aurait-il pu décrire son modèle, comme il l’a fait pour La Charité de Giotto, comme une fille de cuisine dont on devinait sous [son tablier bleu] la forme magnifique et dont l’attention était sans cesse ramenée à son [geste] ?

N’aurait-il pu dire que « la beauté spéciale de [ce tableau] tenait à la grande place que le symbole y occupait, et que le fait qu'il fût représenté non comme un symbole puisque la pensée symbolisée n'était pas exprimée (3), mais comme réel, comme (…) matériellement manié - considérons les mains qui enveloppent le pichet -,  donnait à (…) l'enseignement de l’œuvre (…) quelque chose de plus concret » ?

En tout cas le suspens du temps dans l’œuvre de Vermeer ne pouvait que combler le narrateur proustien qui, sachant que la présence de Swann allait perturber le rituel du coucher, veut « consacrer toute la minute que [lui] accorderait maman, à sentir sa joue contre [s]es lèvres ».

Et à qui le narrateur se compare-t-il ? A un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose, prépare sa palette, et a fait d'avance de souvenir, d'après ses notes, tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du modèle.

 Ainsi la matérialité de la peinture conserve la sensualité du baiser  maternel. De même que Vermeer éternise la vertu volatile du présent, le narrateur cherche à capter le baiser « si court et si furtif », pour que le temps, de perdu qu’il était, soit retrouvé.

Ne peut-on dire alors que Vermeer, comme le narrateur proustien,  « consacre » le moment présent, dans le sens intransitif et absolu du terme ?

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[1] http://alarecherchedutempsperdu.com/musee/proust p386

[2] Elle n’y entre qu’en 1908 cf. Kazuyoshi Yoshikawa, Proust et l’art pictural, ed. Champion, 2010, p82, note 5

[3] Encore l’est-elle chez Giotto par le mot caritas au-dessus de l’allégorie.

 

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J’ai vu les Vermeer !

par Annick Polin

(article 2/3)

 

J’ai vu les Vermeer  au Louvre, et j’ai d’abord constaté que  « les fragments d'un même monde » répertoriés par le narrateur proustien « dans certains tableaux de Vermeer » : « la même table, le même tapis, la même femme »(1), sont aussi des objets récurrents dans les toiles des autres peintres de genre flamands.

Jeune femme assise au virginal Johannes Vermeer

Ainsi retrouve-t-on  une femme devant un instrument à clavier, et une  viole de gambe au premier plan,  aussi bien chez Vermeer (Jeune femme assise au virginalque chez Gérard Dou (Jeune femme au clavicorde), le virginal étant peint également par Metsu dans La Pause, ; et la toile de Vermeer Autour du virginal se nomme aussi  Leçon de musique, comme le tableau de Gabriel Metsu.

Nous avons aussi une variation sur le luth avec La joueuse de luth  de Vermeer et Le luth accordé  de Eglon van der Neer.

C’est également un topos que celui  des lettres en train d’être  écrites, en train d’être lues, mises sous cachet ou interrompues.

Le décor même de ces activités est  quasiment semblable : sur le mur du fond, un tableau dans le tableau, sur la table, un tapis,  au sol, des pavés de marbre noirs et blancs, tant dans La Lettre de Vermeer que  dans  Jeune homme écrivant une lettre de Gabriel Metsu.

Jeune homme écrivant une lettre - Gabriel Metsu

La chaise occupe le premier plan de Jeune femme à sa toilette de Ter Borch,  de Femme à son miroir  de Frans von Mieris,  avant celui de La Jeune fille au collier de perles de Vermeer.

Et Vermeer orne la chaise de La Jeune fille au chapeau rouge de têtes de lion, comme De Man  la chaise  des Géographes dans leur cabinet.

Enfin on voit des carreaux de Delft dans La Laitière (1658-59) et Le Géographe (1669), mais aussi dans Jeune homme écrivant une lettre  de Gabriel Metsu (1664-65), et dans La Chambre de Pieter de Hooch(1658-60).

J’ai appris d’autre part en lisant l’article de E.Melanie Gifford et Lisha  Deming Glinsman sur les matériaux et techniques dans la peinture de genre (2) que les peintres utilisaient les mêmes pigments qu’ils mélangeaient pour obtenir des dégradés de couleur.

Même la laque rouge, dont le taux de potassium crée un rouge profond, et qui est pour cette raison très coûteuse,  a été employée dans la moitié des œuvres exposées. De même pour le pigment le plus onéreux, le bleu d’outremer. On notera que Vermeer n’emploie pas nécessairement des matériaux d’une excellente qualité puisque le vêtement  de La Laitière est fait de jaune de plomb et d’étain, et de laque jaune qui se décolore.

Enfin Vermeer n’a pas non  plus  le monopole des rehauts clairs et des points de blanc : on en trouve sur la tête de lion qui orne la chaise de La Jeune fille au chapeau rouge, mais aussi sur celle qui orne la chaise  des Géographes dans leur cabinet de De Man.

Ces « peintres de genre ont donc créé un style collectif», telle est la conclusion à laquelle cet article nous conduit.

Comment  alors se crée-t-il chez Vermeer  ce que le narrateur proustien nomme « une certaine âme » ?(3)

D’abord les figures de Vermeer donnent l’impression d’être insaisissables en raison du léger effet de flou, dans leur visage, comme dans leur vêtement, par exemple dans La Lettre interrompue (1665-67). Nous savons par la photomicrographie de La Laitière, que Vermeer  « peint dans le frais », retirant ainsi  aux détails leur netteté, et qu’il « estompe les contours par une série de couches qui se chevauchent. »(4)

 

Les  tableaux de Vermeer sont aussi beaucoup moins bavards  que ceux de ses contemporains. On n’y trouve qu’un ou deux personnages, et encore sont-ils  absorbés dans la musique, dans la lecture, dans la contemplation de leur image dans le miroir, ou dans leur activité de fille de cuisine ou de dentellière. Pas de chien, ni de perroquet chez Vermeer, ni de petit page qui apporte à boire comme chez Gerard ter Borsch (5) ou Frans van Mieris (6).

 

En outre, Vermeer simplifie le décor : pas de tenture en cuir doré sur les murs (7), mais plutôt des murs blancs. Beaucoup d’éléments du décor sont peu visibles et perdent ainsi leur fonction de signes. Soit ils sont éliminés par un cadrage resserré comme dans les deux  Jeune femme assise au virginal, à la différence de Jeune femme au clavicorde de Gerard Dou (8). Soit ils sont absorbés par l’ombre, comme la chaise au premier plan de La Joueuse de luth, ce qui met en valeur l’essentiel,  le visage éclairé de la jeune fille.  On peut de même comparer l’éclat du décor de La Peseuse d’or de Pieter de Hooch, et La Femme à la balance de Vermeer dont la fourrure et la coiffe blanches découpent le personnage dans l’obscurité.

 

Vermeer enfin nous impose de rester à distance:

Soit il crée une perspective  qui nous éloigne du, ou des, personnages qui parfois même nous tournent le dos, comme dans La Leçon de musique, soit il nous interdit l’accès à ce qui aiguise notre curiosité : la dentelle, que montre au contraire Gerard Dou, ce que lit ou écrit le personnage, ce qui motive ce lent écoulement du lait…

Et Vermeer nous laisse ainsi en suspens, comme l’est La Jeune fille au collier de perles, qui tient les rubans de son collier. Initialement, le peintre l’avait peinte en train de les nouer, mais il a corrigé, il a suspendu son geste : et si elle allait ne pas les nouer ?... 

De même dans La Lettre interrompue, la jeune femme  au départ était en train d’écrire une lettre, comme La Femme écrivant une lettre de Gerard ter Borch, et puis Vermeer a arrêté sa plume, et tourné son visage pensif vers nous. Dans La Leçon de musique, l’homme et la femme se penchaient l’un vers l’autre, et finalement Vermeer a restauré un espace  entre eux, rendant ainsi plus énigmatique leur relation.

Dans La Liseuse à la fenêtre, Vermeer qui avait d’abord peint sur le mur du fond à droite un tableau figurant un Cupidon, l’a fait disparaître au profit du rideau vert, ôtant ainsi au spectateur un indice pour interpréter la lettre.

 

On voit donc que les repentirs de Vermeer  sont des étapes d’un processus créatif visant à donner au regardeur la plus grande liberté.

 

Et puisque  je ne sais ce que l’une écrit, ce que l’autre lit, ce qu’une autre  encore  pèse sur sa balance, j’ai suivi la leçon de Proust, j’ai  renoncé à apparenter « la même nouvelle et unique beauté » de Vermeer « par les sujets », j’ai pris cette liberté à moi offerte  de regarder … autre chose ou autrement.

Et alors j’ai vu la texture non de la dentelle, mais de la toile, presque touché (des yeux !) sa trame. J’ai confondu les fils de la dentellière et les filets de peinture que Vermeer a laissé couler  hors de la boîte à ouvrages. 

Et enfin dans La Laitière, j’ai vu, aussi fascinant que le tablier bleu, la croûte d’or du pain, le grand « pan de mur » blanc, brut, avec ses fissures, ombré de ses clous, et puis ses effets de matière rose, ses marbrures bleues… 

Mais le narrateur proustien avait bien dit à Albertine que la beauté  de Vermeer reste une « énigme si on cherche (…) à dégager l'impression particulière que la couleur produit. »(9)

Regarder les tableaux de Vermeer comme on regarde des œuvres  abstraites, c’est encore une manière de décliner le mystère de Vermeer !

 

Annick Polin - mai 2017

http://annickpolin.wixsite.com/litterature-peinture

 

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(1) http://alarecherchedutempsperdu.com/marcelproust/386

(2) Catalogue de l’exposition VERMEER et les maîtres de la peinture de genre, Louvre Editions2017

(3) http://alarecherchedutempsperdu.com/marcelproust/386

(4) Catalogue p. 116

(5) Deux musiciennes servies par un page

(6) Le duo

(7) Comme dans L’Intrus de Gabriel Metsu

(8) Jeune femme à sa dentelle

(9) http://alarecherchedutempsperdu.com/marcelproust/386

Vous connaissez les Ver Meer ?

 

par Annick Polin

(article 1/3)

 

Quelle question ! Bien sûr  que oui, peut-être même venez-vous de les revoir à l’exposition du Louvre Vermeer et les maîtres de la peinture de genre, ce printemps 2017 ?

A cette  question-là, posée par Madame de Cambremer[1], « Albertine répondit non : elle croyait que c'étaient des gens vivants. Mais il n'y parut pas. »

Quant à Odette[2], elle  ne connaît Vermeer  que comme « ce peintre qui empêche [Swann] de [la] voir » et elle avoue : « je n'avais jamais entendu parler de lui ; vit-il encore ? Est-ce qu'on peut voir de ses œuvres à Paris ? »

Certes la réponse d’Albertine date du deuxième séjour à Balbec, (1900),  avant que cette « petite folle[3] » d’Albertine ne s’instruis[ît] à fréquenter le narrateur. Et la question d’Odette date du début de la liaison avec Swann (1879), avant que ce dernier n’ait formé son goût.

 

Mais surtout, au  XIXème siècle, on connaît peu Vermeer,  et même on le reconnaît peu.

Il fallait aller visiter le musée de La Haye, le Mauristhuis, pour contempler la Vue de Delft (depuis 1822), et le Rijksmuseum d’Amsterdam pour voir La Femme en bleu lisant une lettre[4] et La Lettre d’amour.[5]  La Laitière[6] et La Ruelle[7] ne seront pas exposés au Mauristhuis, ni La Jeune Fille à la perle [8]au Rijksmuseum, avant le XXème siècle.

C’est l’historien d’art Thoré-Bürger qui,  ayant  redécouvert dans les musées et les collections particulières, dix-sept tableaux de Vermeer, rend compte de cette expertise en 1866 dans  trois articles de la Gazette des Beaux-Arts.

 

Or Swann, souvenez-vous,  « s'était remis à son étude sur Ver Meer, et il aurait eu besoin, » comme Thoré-Bürger, « de retourner au moins quelques jours à la Haye, à Dresde, à Brunswick. » S’il a renoncé au voyage, c’est qu’il ne pouvait «  quitter Paris pendant qu’Odette y  était. »[9]

Pourtant, « il était persuadé qu'une « Toilette de Diane » qui avait été achetée par le Mauritshuis à la vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver Meer. Et il aurait voulu pouvoir étudier le tableau sur place pour étayer sa conviction. »

 

Cette intuition de Swann dans  la fiction, est celle de Thoré-Bürger dans  la réalité : cette Toilette de Diane [10] a été achetée en 1876 par le Mauristhuis comme un tableau de Nicolas de Maes parce qu’on n’y a pas reconnu Vermeer :

  • C’est un tableau mythologique, et non une scène de genre.
  • C’est le seul tableau de Vermeer avec un chien, le seul avec un dos nu.
  • La signature, située entre le chien et le chardon, a été mal déchiffrée.

La toile ne sera définitivement attribuée à Vermeer qu’en 1907, après que le Directeur du Mauristhuis, n’y découvre des similitudes avec Le Christ dans la maison de Marthe et Marie[11] , autre tableau de Vermeer, clairement identifiable celui-là par la signature sur le tabouret de Marie.

 

Ce difficile travail d’expertise[12] nous étonne aujourd’hui,  nous qui considérons Vermeer comme incomparable. Mais cette exposition du Louvre 2017 tend justement à  montrer  Vermeer comme un peintre de son temps, en soulignant que sa pratique artistique  a beaucoup de points communs avec celle des autres peintres de genre flamands.

 

Et vous, quelle est votre impression,  quand vous découvrez Vermeer au milieu de  ses  contemporains ?

Claudel  écrit, dans son Introduction à la peinture hollandaise, que « l’art hollandais (…) ajoute à tous les spectacles que  la réalité lui  propose, le silence qui permet d’entendre l’âme. »

Est-ce vrai de Vermeer comme  des autres peintres? Ou différemment ? Et comment alors rendre compte  de ce charme particulier ?

 

En ce sens, le narrateur proustien a encore aujourd’hui raison quand il présente Vermeer comme « un artiste à jamais inconnu »[13]

 

Annick POLIN

 

http://annickpolin.wixsite.com/litterature-peinture

 

[1] Sodome et Gomorrhe p294 http://alarecherchedutempsperdu.com

[2] Un amour de Swann p046 http://alarecherchedutempsperdu.com

[3] La Prisonnière p358 http://alarecherchedutempsperdu.com

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Femme_en_bleu_lisant_une_lettre#/media/File:Vermeer,_Johannes_-_Woman_reading_a_letter_-_ca._1662-1663.jpg

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Lettre_d%27amour#/media/File:Johannes_Vermeer_-_The_Love_Letter_-_WGA24693.jpg

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Laitière#/media/File:Johannes_Vermeer_-_Het_melkmeisje_-_Google_Art_Project.jpg

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Ruelle#/media/File:Johannes_Vermeer_-_Gezicht_op_huizen_in_Delft,_bekend_als_%27Het_straatje%27_-_Google_Art_Project.jpg

[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Jeune_Fille_à_la_perle#/media/File:Meisje_met_de_parel.jpg

[9] Un amour de Swann p087 http://alarecherchedutempsperdu.com

 

[10] https://fr.wikipedia.org/wiki/Diane_et_ses_compagnes#/media/File:Vermeer_-_Diana_and_Her_Companions.jpg

[11]https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Johannes_(Jan)_Vermeer_-_Christ_in_the_House_of_Martha_and_Mary_-_Google_Art_Project.jpg

[12] Cf : Proust et l’art pictural de Kazuyoshi Yoshikawa  Honoré Champion Paris 2010

[13] Sodome et Gomorrhe p360 http://alarecherchedutempsperdu.com

 

 

Proust et Vermeer

 

Proust s'était rendu une première fois à Amsterdam en 1898 pour une exposition Rembrandt. En octobre 1902, lors d'un second voyage en Hollande, il va visiter les peintres flamands et après s'être arrêté à Haarlem pour voir les peintures de Frans Hals, il ira à La Haye au Mauritshuis où il verra une peinture dont la beauté fera une impression profonde et durable sur lui : La Vue de Delft '' le plus beau tableau du monde '' pour lui.

 

A l'occasion de l'exposition '' Vermeer '' qui a lieu en ce moment au Louvre jusqu'au 22 mai, aller à la rencontre de Proust et de Vermeer dans La Recherche était tentant.

 

Si Proust fait un transfert sur Bergotte avec le petit pan de mur jaune énigmatique dans La Prisonnière - voir plus loin – Vermeer apparaît tout au long de La Recherche, comme un personnage, d'abord de façon anecdotique.

Dans Du côté de chez Swann , Swann amateur de peinture et collectionneur averti est censé travailler à une étude sur le maître de Delft, étude qu'il n'achèvera jamais malgré les efforts d'Odette pour paraître tendrement captivée.

(…) « Et vous, avait-elle dit, vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le thé ? ».Il avait allégué des travaux en train, une étude – en réalité abandonnée depuis des années – sur Vermeer de Delft. « Je comprends que je ne peux rien faire , moi chétive, à côté des grands savants comme vous autres », lui avait-elle répondu (…) (…) «  Vous allez vous moquer de moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Vermeer ) je n'avais jamais entendu parler de lui, vit-il encore ? Est-ce qu'on peut voir de ses œuvres à Paris pour que je puisse me représenter ce que vous aimez (…)

(…) Il se rendait bien compte qu'elle n'était pas intelligente (…). Pour Vermeer de Delft, elle lui demanda s'il avait souffert pour une femme, si c'était une femme qui l'avait inspiré ; et Swann lui ayant avoué qu'on n'en savait rien, elle s'était désintéressée de ce peintre (…)

(…) « Ah ! Si vous connaissiez cet être là autant que je le connais, n'est-ce pas, my love,il n'y a que moi que vous connaissez bien ? »Et Swann était encore plus touché de la voir ainsi lui adresser (…) non seulement ces paroles de tendresse (…) mais certaines critiques comme «  Avez vous laissé seulement ici votre essai sur Vermeer pour pouvoir l'avancer un peu demain? Quel paresseux ! Je vous ferai travailler moi ! » qui prouvait qu'Odette se tenait au courant(...) de ses études d'art , qu'ils avaient bien une vie à eux deux

(…) Maintenant qu'il s'était remis à son étude sur Ver Meer, il aurait eu besoin de retourner au moins quelques jours à La Haye (…) .Il était persuadé qu'une '' toilette de Diane '' acheté par le Mauritshuis à la vente Goldschmidt comme un Nicolaes Maes, était en réalité un Ver Meer. Et il aurai voulu pouvoir être sur le tableau sur place pour étayer sa conviction(..)

(mais Swann reporte son voyage à La Haye en raison de sa jalousie que lui inspire sa femme)

A noter que Proust, qui savait que cette Diane divisait les experts, attache au nom de Swann cette dispute de spécialistes et fait de Swann celui qui avait deviné qui était le véritable auteur de Diane.

 

Dans ''A l'ombre des jeunes filles en fleurs '' ,ironie du Narrateur :

(...)Pourtant il semble qu'en ce qui concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes, elle n'avait jamais compris l'intelligence de Swann, au mois savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux au point que le nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier (…)Dans ''Le côté de Guermantes '' la sottise d'Odette fait place à la bêtise du duc de Guermantes. Dans une soirée chez les Guermantes le Narrateur dit qu'il était allé autrefois à Amsterdam et à La Haye.

(…) « Ah ! La Haye, quel musée ! » s'écrie M. de Guermantes. Je lui dit qu'il y avait sans doute admiré La Vue de Delft de Ver Meer. Mais le duc était moins instruit qu'orgueilleux.

Aussi se contenta-t-il de me répondre, d'un air de suffisance, comme chaque fois qu'on lui parlait d'une œuvre d'un musée, ou bien d'un salon et qu'il ne se rappelait pas : « Si c'est à voir, je l'ai vu ! »

Dans '' Sodome et Gomorrhe '', Albertine évoque la Hollande et Mme de Cambremer , dont le Narrateur rapporte ironiquement le propos, tient à marquer sa connaissance des grandes valeurs artistiques du moment : Ver Meer, (redécouvert sur l'impulsion du critique Etienne Thoré au milieu du XIXième siècle . C'est La Vue de Delft qui occasionnera sa réhabilitation)

 (…) «  Ah ! Vous avez été en Hollande, vous connassez les Ver Meer ?  » demanda impérieusement Mme de Cambremer et du ton dont elle aurait dit : « Vous connaissez les Guermantes ? » car le snobisme en changeant d'objet ne change pas d'accent. Albertine répondit non . Elle croyait que c'étaient des gens vivants (…)

Nous arrivons à la mort de Bergotte. En dépit des ordres formels des médecins, Marcel Proust ne put résister à la tentation d'aller voir l'obsédant pan de mur jaune de La Vue de Delft de Ver Meer, exposé à Paris en 1921 au Jeu de Paume (avec La jeune fille à la perle et La Laitière), après avoir lu un article de J.L.Vaudoyer ''Mystérieux Ver Meer'' qui l'avait touché plus que tout. En face de ce tableau dans un poignant retour sur soi et sur son œuvre, il fera mourir l'écrivain Bergotte dans '' La Prisonnière '' (…) mais un critique ayant écrit que dans La Vue de Delft de Ver Meer tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas )  était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffisait à elle même (…) .Enfin il fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de ce qu'il connaissait mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune (…). « C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il, mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune(...).Dans une céleste balance lui apparaissait chargeant l'un des plateaux sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur jaune (...)

Toujours dans ''La Prisonnière'', le Narrateur et Albertine discutent sur les tableaux de Ver Meer. Albertine(paroles de connaisseuse!) : (…) « Vous m'avez dit que vous avez vu certains tableaux de Ver Meer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d'un même monde, que c'est toujours, quelque génie avec lequel elle soit recréée, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l'explique si on ne cherche pas à l'apparenter par les sujets mais à dégager l'impression particulière que la couleur produit (…)

Mais ce n'est pas pour contempler '' la même femme, la même table ,le même tapis'' dans une œuvre de Ver Meer que Bergotte se rend à l'exposition du peintre hollandais mais ''La Vue de Delft'' , le seul paysage du maître...

On pourrait rapprocher les personnages femmes de Ver Meer qui poursuivent leur existence d'une toile à l'autre à la façon dont, plus de 2 siècles et demi plus tard les personnages de Proust passent d'un volume à l'autre de La Recherche sous des éclairages différents.

Et élargir le propos par l'extrait de ''A l'ombre des jeunes filles en fleurs'' où le Narrateur est dans le train qui l'emmène à Balbec :

(…) Si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu(...)

Et dans ''Le temps retrouvé'' où le Narrateur parle de la couleur pour la peinture (…) la couleur pour la peinture est une question non de technique mais de vision(...) Grâce à l'art , au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier , et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini et, bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoie encore leur rayon spécial.

Pour conclure, Proust fait apparaître Ver Meer dans presque chaque volume de La Recherche. Connaissant bien les peintres flamands et hollandais en ayant lu '' Les maîtres d'autrefois'' en 1902 avant de partis en Hollande, il a pu utiliser Vermeer comme un ''fil directeur'', un ''lien'' afin de ''positionner'' certains personnages comme Swann, Odette, Albertine, Mme de Cambremer, le duc de Guermantes...et bien sur le Narrateur...

Et comme Proust Vermeer survit par son œuvre.

 

Fin

 

- CS Folio 1979 p. 238/9, 288, 353/4

- JFF Folio 1976 p.53

- CG Folio 1972 p. 280

- SG Le livre de poche 1954 p.217

- P GF 1984 p.285, 48

- TR Folio classique 1995 p. 202

Jacques Falce, mars 2017