Le maire de Cabourg remettant le prix au lauréat Claude Arnaud 

 

Grand-Hôtel de Cabourg le 23 novembre 2013. Le décor est planté, Proust nous attend. Le hall, les salons, l’aquarium, nous sommes au début du XXe siècle, en cette Belle Epoque qui croyait encore à la beauté des choses et dont l’avenir semblait être une suite enivrante de fêtes et de plaisirs. Les membres du Cercle proustien sont réunis pour la Septième Madeleine d’or en ce lieu où furent rédigées quelques-unes des plus belles pages de La Recherche et d’où l’on croit deviner au loin, sur la digue, le groupe des jeunes filles en fleurs. Madame Bouillaguet  ouvre les réjouissances par une conférence sur « Marcel Proust en Normandie », nous rappelant que les lieux proustiens restent avant tout des lieux imaginaires, conférence suivie d’un apéritif et de la remise du prix à Claude Arnaud, auteur de « Proust contre Cocteau » qui s’est tour à tour illustré dans des essais, dont l’un fut couronné par le prix Fémina de l’essai, par des romans et même une pièce de théâtre écrite à quatre mains. Présenté par madame Bloch-Dano, présidente du jury, le récipiendaire a répondu en soulignant que chacun devait trouver sa voie dans l’écriture et que la fréquentation des grandes œuvres ne devait pas être l’objet d’une regrettable stérilisation. Un dîner réunissait ensuite l’ensemble des participants dans la salle à manger mythique où Proust dînait tard le soir, après que la plupart des résidents aient regagné les salons ou les salles du Casino et où il se contentait d’une sole et d’une tasse de café, contemplant, par-delà les vitres de l’aquarium, les lumières déclinantes sur les sables et la mer. Madame Bouillaguet nous faisait remarquer combien il était étrange que l’on se souvienne presque davantage de Proust en Normandie que de Proust à Paris, alors qu’il a vécu la presque totalité de son existence dans la capitale et guère plus de deux années, si l’on totalise ses séjours successifs, dans cette belle province, mais il a su la rendre très présente dans ses écrits, principalement dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » et dans « Sodome et Gomorrhe ». La Normandie dispose donc d’une aura romanesque particulière, elle qui peut se vanter de compter, parmi les écrivains prestigieux, en proie aux charmes de ses décors bucoliques comme ce fut le cas pour Proust, Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Maupassant, La Varende et Marguerite Duras.

 

Dans son ouvrage « Proust contre Cocteau », Claude Arnaud nous entretient d’un sujet très différent, puisqu’il a choisi pour thème un face-à-face entre deux écrivains dont j’avoue que le rapprochement ne m’était pas apparu si étroit. Qu’avaient-ils donc en commun ces mondains, nés à 20 ans d’écart, sinon d’avoir beaucoup fréquenté les salons, d’être nés coiffés sur le plan financier et d’avoir été sans doute trop chéris par leur mère ? Peu de chose en définitive ! Mais notre auteur ne s’arrête pas là. Un brin iconoclaste et cela avec une plume volontiers trempée dans le vitriol et des phrases qui font mouche, Claude Arnaud chahute volontiers nos deux écrivains et nous rappelle combien le parisianisme d’alors n’avait rien à envier en cruauté et en ragots à celui d’aujourd’hui. Certes Cocteau est resté plus longtemps que Proust l’otage de ce parisianisme, alors même que son aîné s’en était détaché, tout entier enseveli dans sa recherche et comme fossilisé par elle. Car Marcel Proust, après avoir trop longtemps divorcé de ses dons, s’était enfin rallié à son génie. C’est ce que ne sut pas faire Cocteau que ses dons suffisaient à griser. Et ce qui explique l’aigreur qu’il ressentit par la suite à l’égard d’un homme qui le surpassait littérairement et dont l’isolement n’était autre que le ralliement total à son génie. Si bien que je pense que l’ouvrage de Claude Arnaud est davantage un Cocteau contre Proust qu’un Proust contre Cocteau. Les deux hommes eurent souvent les mêmes amis ou les mêmes ennemis, mais l’un avait pris ses distances et savait à quoi s’en tenir au sujet de la fidélité des sentiments humains, l’autre s’en est offusqué et fit, selon moi, un mauvais procès à Proust avec des mots terribles et injustes. Claude Arnaud nous rappelle leurs rares concordances et leurs nombreuses divergences en une brillante démonstration mais ne cache nullement sa préférence pour Cocteau parce que - nous confie-t-il -  il lui fait une place dans  son oeuvre  et l’encourage à remplir les pointillés qu’il y a laissés. Alors que « devenir » Proust lui semblerait comme une forme d’abdication mortelle car il tue qui le lit, en se substituant à lui.

 

Heureusement, je crois que Proust n’a nullement stérilisé la littérature française, il suffit, pour s’en convaincre, de constater que la relève a été assurée, que certains se sont nourris de son exigence et de sa vision et qu’il a été une source désaltérante pour nombre de ses lecteurs. Alors que Proust sacrifiait tout à l’élaboration de son oeuvre, son confort, sa santé, son existence en quelque sorte, Cocteau a toujours su prendre le vent, se parant d’images précieuses et de féerie, funambule ou baladin selon les circonstances, s’essayant à tout avec frivolité : poésie, roman, art dramatique, peinture, cinéma, et cédant trop souvent aussi à une modernité maladroite. Il nous reste « La Voix humaine » qui est une merveille, comme l’est l’incomparable voix de Proust au long des 3000 pages de « La Recherche ».

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE