Pourquoi les français ont-ils toujours adoré les duels ...

Ouest-France 3 mai 2017 - Entretien avec Jean-Paul Henriet 

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Et où le duel a-t-il eu lieu ?

Dans un endroit tenu secret, une résidence privée de Neuilly-sur-Seine, pour éviter la police et les journalistes lancés sur la piste des duellistes. Les deux adversaires arrivent discrètement en fin de matinée à leur rendez-vous. Jean de Lipkowski, député gaulliste, a été retenu par les parties pour diriger le combat. Il examine les épées apportées par les deux protagonistes, tous deux droitiers, et retient les lames plus profilées, donc plus affûtées de Gaston Defferre. Ce dernier, qui a pratiqué l’escrime dans sa jeunesse, se montre rapidement plus à l’aise que son adversaire. Il touche une première fois légèrement René Ribière à l’avant-bras droit ; ce dernier demande cependant à poursuivre le combat. Puis Defferre le touche une seconde fois et le combat est arrêté. Il a duré au total environ quatre minutes. Il a d’ailleurs été filmé (et est consultable en libre accès sur internet).

Gaston Defferre, avec sa verve habituelle et son accent rocailleux, triomphe et « en rajoute » un peu. René Ribière, interrogé le lendemain par Le Parisien Libéré, précise : « Non, je n’étais pas vert de peur comme l’affirme Monsieur Defferre. J’ai montré qu’un député de la gauche ne peut insulter un autre député sans se retrouver devant une épée ou un pistolet. L’affront doit être lavé dans le sang et, pour moi, il l’a été », assure-t-il, regrettant que son adversaire, manquant d’honneur, « ait refusé de lui serrer la main ». L’après-midi même, il part en Gironde pour… se marier ! Le jour des noces, le couple pose à la Une du Parisien. On y voit la fiancée, Madeleine Darce, regardant avec fierté l’avant-bras droit de son futur époux avec ses estafilades et ses pansements au-dessus du poignet…

Les duels étaient une tradition ancienne ?

C’était, depuis des siècles, une tradition notamment de la noblesse : après un affront ou un tort, une personne offensée demandait réparation à l’offenseur. S’il refusait de se rétracter ou de s’excuser, on recourait à un combat par les armes, aux règles bien précises, en présence de « témoins », personnes de confiance des duellistes qui organisaient et jugeaient le combat et en dressaient un procès-verbal.

Les duels à mort d’homme s’étaient multipliés au XVIe et surtout au XVIIe siècle. On estime que plus de 14 000 gentilshommes ont ainsi été tués en duel sous les règnes d’Henri III et Henri IV (de 1574 à 1610), soit plus que pendant l’ensemble des Guerres de religion. Une véritable saignée ! La fleur de la noblesse française se détruisait elle-même. Dès son arrivée au pouvoir, Richelieu décide d’interdire strictement, en 1626, avec sa célèbre formule déclamée à Louis XIII : « Sire, il est question de couper la gorge aux duels, ou bien de couper la gorge aux lois de Votre Majesté. » Et aucune pitié ne sera tolérée : ce sera ou l’exil ou la décapitation !

 

Il y avait parfois des morts très jeunes par duel ?

En Normandie, comment ne pas évoquer, par exemple, le propre fils de François de Malherbe, le grand poète caennais, Marc-Antoine de Malherbe, réputé pour ses duels, et mort lui-même au cours de l’un d’eux à l’âge de 27 ans. Ou celui de François II d’Harcourt, de la vieille famille normande des d’Harcourt-Beuvron, qui commit l’imprudence de se battre en duel contre François de Montmorency-Bouteville en 1627, bravant l’interdit de Richelieu, et qui sera immédiatement décapité pour désobéissance au Roi.

Après la Révolution, les duels redeviennent légaux ?

Oui, et le début du XIXe siècle connaît quelques duels célèbres et tragiques. Le 31 mai 1832, Évariste Galois, jeune mathématicien français, très brillant, promis à un bel avenir, à l’origine de la « théorie de l’ambiguïté », toujours enseignée de nos jours, meurt au cours d’un duel à l’âge de 20 ans contre un… lieutenant de cavalerie bien plus expérimenté. Quatre années plus tard, le journaliste, historien et essayiste Armand Carrel succombe, le 24 juillet 1836, à 36 ans, à l’assaut donné par Émile de Girardin, directeur de presse.

Mais, à cette époque, le duel au revolver qui reste dans toutes les mémoires n’a pas eu lieu en France, mais en Russie, à Saint-Pétersbourg, le 27 janvier 1837. Il oppose le plus grand poète russe, Alexandre Sergueïevitch Pouchkine au lieutenant français Georges d’Anthès, ancien élève de Saint-Cyr, qui se montrait trop galant auprès de Natalia Gontcharova, l’épouse de Pouchkine, très jolie mais ingénue, à l’esprit léger. D’Anthès loge une balle dans le bas-ventre de Pouchkine qui s’éteint, deux jours plus tard, dans de terribles douleurs. Toute la Russie pleure son poète chéri, mort à 37 ans et très populaire encore aujourd’hui. Les circonstances dramatiques de sa disparition l’ont transformé en une véritable légende.

 

Et à la Belle Époque ?

Ils étaient réglementés et arrêtés le plus souvent « au premier sang ». Ils étaient donc tolérés et très fréquents. Certains jours, il arrive que Le Gaulois ou L’Écho de Paris en donnent trois comptes rendus, voire plus ! En fait, dans toute affaire d’honneur pour laquelle l’offenseur refusait de retirer ses propos ou de préciser sa pensée, l’offensé n’avait qu’une solution : le recours à un duel pour lequel il choisissait son « arme » : le fer (l’épée) ou le tir (au revolver).

 

Duel Laguerre et Déroulède au pistolet à Marchiennes -1870 - Collection privée Jean-Paul Henriet

La fin du XIXe siècle et la Belle Époque sont un véritable « âge d’or » des duels ! On en arrive à se battre pour une futilité. C’est presque une mode pour un morceau de bravoure ! Laver les outrages ou réparer les injures, solder les comptes, en risquant la mort, autant de principes bien « gaulois ». C’est le légendaire courage français ! Et ils sont nombreux à se battre : de Ledru-Rollin à Proudhon, de Sainte-Beuve à Alexandre Dumas, de Lamartine à Victor Hugo… Il y a aussi Hoche, Barnave, Benjamin Constant, Thiers, Gambetta, Jules Ferry, Aristide Briand, Léon Blum… et même Marcel Proust ! Le Grand Clémenceau lui-même participe à… douze duels et est trente-cinq fois témoin ! Raymond Poincaré se bat plusieurs fois, dont l’un célèbre contre Paul Deschanel…

Le député boulangiste Déroulède et le député radical Clemenceau, en 1892. Le duel participe alors de la vie politique. 

 

Parmi les plus connus ?

Certains combats sont mémorables : si, en 1894, le duel de Jean Jaurès avec le ministre Louis Barthou, qui l’a traité de « menteur » est banal, il en va bien autrement lorsque ce même Jaurès, en 1904, se bat, sur la frontière espagnole, près d’Irun, avec le nationaliste Paul Déroulède qui l’a accusé d’être « le plus odieux pervertisseur de consciences qui ait jamais fait, en France, le jeu de l’étranger ». Déroulède, alors en exil, ne pouvait séjourner en France. Eh bien, c’est Jaurès qui va le rejoindre sur la frontière ! Déroulède et Jaurès, assistés de Guyot de Villeneuve et Henri Galli pour le premier, Gabriel Deville et Gérault-Richard pour le second, ont échangé deux balles, sans résultat, mais l’honneur des deux protagonistes était sauf…

 

La Première Guerre mondiale a marqué la fin des duels ?

Entre parlementaires, quelques combats eurent encore lieu dans les années 1920-1925, mais l’esprit n’y était plus après l’hécatombe humaine de 1914-1918… Dans les années cinquante, un combat, plus fantasque, reste dans les annales : le duel entre l’américain Jorge Bartholin Cuevas, dit le « marquis de Cuevas », personnage extravagant, follement mondain, grand mécène des arts après son mariage avec une héritière Rockefeller, directeur du ballet de Monte Carlo. En 1958, il demanda réparation au célèbre danseur-chorégraphe Serge Lifar, suite à un simple désaccord… sur un ballet ! Après une légère blessure de Lifar au bras, le combat fut arrêté et les deux protagonistes… tombèrent dans les bras l’un de l’autre !

Le duel était une pratique exclusivement masculine ?

Très majoritairement. Mais il y eut des duels de femmes dont l’un des plus connus opposa, en septembre 1718, la marquise de Nesle et la comtesse de Polignac. Toutes les deux avaient une liaison avec le duc de Richelieu (à ne pas confondre avec le cardinal !). Folle de jalousie et recherchant l’exclusivité des faveurs du duc, la marquise provoqua un duel au pistolet, au Bois de Boulogne, avec sa rivale qui, plus habile, la blessa légèrement à l’épaule. La comtesse s’en faisait gloriole. Mais le duc, n’appréciant pas cette mise en scène, les quitta toutes les deux pour… la fille du régent, Mademoiselle de Valois !

Et puis il y a la célèbre Julie d’Aubigny plus connue sous le nom de Mademoiselle de Maupin, escrimeuse, actrice et cantatrice, née en 1670, à la vie très tumultueuse qui a nourri quantité de légendes et inspiré plusieurs biographies romancées. On dit que ses nombreux duels, se terminant souvent dans le sang, l’obligèrent à s’exiler en Belgique. C’est peut-être une légende…

Et Proust s’est également battu en duel ?

Eh oui ! Lui, le malade chronique, asthmatique, chétif, pâle… Proust s’est aussi battu pour laver son honneur bafoué ! Nous sommes en 1897. Il avait publié, l’année précédente, à l’âge de 25 ans, un recueil de poèmes en prose et de nouvelles, Les Plaisirs et les Jours, chez Calmann-Lévy. Le mercredi 3 février 1897, il lit, stupéfait, dans Le Journal, en page 2, une critique virulente et assassine signée « Raitif de la Bretonne », pseudonyme d’un certain Jean Lorrain, éditorialiste, parlant « de suaves mélancolies, d’élégiaques veuleries, […] des tendresses vaines, d’inanes flirts en style précieux et prétentieux » et, plus loin : « Ainsi va le train du monde et soyez sûrs que, pour son prochain volume, M. Marcel Proust obtiendra sa préface de M. Alphonse Daudet, qui ne pourra la refuser, cette préface […] à son fils Lucien. »

C’en est trop. Cette allusion aux rapports intimes entre Marcel Proust et Lucien Daudet, fils d’Alphonse, est inacceptable. Proust ne pouvait dès lors laisser ces injures sans réponse. Il provoque Lorrain en duel. Le 6 février 1897, ils se présentent au Bois de Meudon, dans un endroit retiré dénommé la Tour de Villebon, dans « l’allée des duels », où se retrouvent discrètement ceux qui veulent en découdre à l’épée ou au revolver.

Aucun des deux hommes n’est en mesure physiquement de se battre à l’épée. On choisit donc le revolver. Sans doute des Gastinne-Renette, armurier de référence à la Belle Époque, qui possède une galerie de tir et une école où viennent s’initier les duellistes, au 39, avenue Victor Emmanuel III. Contrairement à ce qui est souvent lu, le combat a lieu non pas à l’aube, comme on le lit parfois, mais à trois heures de l’après-midi, un horaire plus compatible avec le rythme de vie de Proust ! Ses deux témoins sont le peintre Jean Béraud et le maître d’armes Gustave de Borda. Les deux adversaires se préparent, puis se font face. Deux balles sont tirées sans conséquences. Le duel est déclaré terminé. Les adversaires se séparent sans se serrer la main.

Toute sa vie, Proust fut fier de ce fait d’armes, comme il le fut en recevant, le lendemain du duel, une lettre de Mme Armand de Caillavet, avec ces mots : « Je vous embrasse parce que vous avez été si brave et que vous nous revenez sain et sauf de cette aventure. J’aurais voulu que le monstre eût quelque dommage mais c’est déjà très beau de l’avoir attaqué, parmi la lâcheté universelle qui laissait jusqu’ici l’impunité à ce ruffian. »

Villebon Meudon Le château et la tour - Coll. privée J-P Henriet